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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Préférences » (Julien Gracq)

En deux essais généraux et onze approches d’auteurs, Gracq nous montre déjà, en 1961, comment la lecture nourrit son écriture.

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Publié en 1961 chez José Corti, ce recueil rassemble l’essentiel de la production critique de Julien Gracq jusqu’à cette date, incluant le célèbre pamphlet « La littérature à l’estomac », déjà chroniqué ici pour sa parution elle-même. Dix ans après « Le rivage des Syrtes », cet assemblage marque un point-clé dans l’évolution littéraire de l’auteur, qui revendique discrètement à cette occasion le caractère profondément indissociable de l’écrivain et du lecteur.

Qu’il évoque Lautréamont (« Lautréamont toujours »), André Breton (« Spectre du Poisson soluble »), Chateaubriand (« Le Grand Paon »), Rimbaud (« Un centenaire intimidant »), Poe (« Edgar Poe et l’Amérique »), Racine (« À propos de Bajazet »), Balzac (« Béatrix de Bretagne »), Barbey d’Aurevilly (« Ricochets de conversation »), Heinrich von Kleist (« Le printemps de Mars »), Ernst Jünger (« Symbolique d’Ernst Jünger ») ou Novalis (« Novalis et Henri d’Ofterdingen »), Julien Gracq impressionne à la fois par la force de pénétration de sa lecture et par la manière dont il la relie, en toute sincérité et avec une réelle humilité, à sa propre pratique de l’écriture.

Ainsi se déterminait dans la première moitié du XVIIe siècle – grâce à ce qui passe peut-être à tort pour l’influence de la philosophie cartésienne – un des points de rupture majeurs de la littérature française. Il est singulier – avec le recul qu’en dépit d’eux nous ne pouvons aujourd’hui nous empêcher de prendre – de voir quelle mauvaise foi insigne les historiens officiels mettent à fausser, par rapport à ce virage dangereux, toutes les perspectives. Des siècles de littérature médiévale, à un haut degré irrationnels, sont pour eux comme s’ils n’existaient pas, et tout est mis en œuvre, même par les moyens les plus cyniquement matériels (on songe au délabrement des études littéraires médiévales en France) pour accentuer au profit de la période des lumières un déséquilibre qui se voudrait décisif. Cependant le ruban du temps se dévide, une époque sous nos yeux se ferme et bien malgré elle est invitée à « se ranger », et, non sans grincements de dents, à produire ses titres à la vie historique. N’échappe pas pour toujours qui veut à la condition généralement peu enviée de moyen âge. (« Lautréamont toujours », 1947)

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Lautréamont par Félix Vallotton

Ce qu’il y a eu dans cette époque de plus authentiquement révolutionnaire n’a jamais, semble-t-il, admis à fond l’avantage qu’il y avait à mettre de son côté les forces obscures. Celles-ci ont toujours invariablement joué en faveur des réactionnaires, peu scrupuleux pour la défense d’une cause perdue d’avance, à faire flèche de tout bois. Ainsi, d’une certaine manière, peut-on dire que les élites nanties, chargées du dépôt de toute une culture, et les révolutionnaires les plus conscients se trouvèrent toujours depuis trois siècles d’accord pour parler une même langue (et de nos jours encore ce qui frappe le plus dans la cacophonie de la presse, c’est l’application que mettent révolutionnaires et réactionnaires à parler raison, comme des somnambules à marcher droit). Le grand jeu, par une espèce d’accord tacite, n’a peut-être jamais été joué. Ce qui donne à la figure de Robespierre ce rayonnement sans égal, c’est qu’il a été le seul à en comprendre la nécessité, à vouloir par un coup de barre d’une hardiesse inégalée « réécrire au bien » ce que des siècles de luttes terribles avaient écrit au mal, sans pouvoir le frapper de caducité pour autant. Robespierre a voulu que dans la Révolution qu’il rêvait, pût entrer l’homme complet, avec armes et bagages, qu’il pût s’y accroître et s’y développer dans tous les sens, dût-on même lui laisser pour hochet provisoire un dieu à qui par ailleurs les hommes de 1793 s’entendaient de la bonne manière à arracher les crocs les plus venimeux. (« Lautréamont toujours », 1947)

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Novalis, portrait par F.E. Eichens

Deux essais « généralistes », non dédiés à un auteur particulier, complètent le recueil. « Les yeux bien ouverts », sous forme d’un entretien à propos du rôle du rêve dans l’inspiration littéraire, s’il dévoile certains aspects du cheminement gracquien vis-à-vis de son écriture, est peut-être surtout l’occasion d’un rappel tonique de l’importance de la poétique bachelardienne, de cet étroit mélange de rationnel et d’irrationnel qui est peut-être un peu, et c’est dommage, tombé en désuétude de nos jours. « Pourquoi la littérature respire mal », plus ambitieux, est particulièrement lumineux et précieux, approchant peut-être pour la première fois (à sa lecture initiale rue d’Ulm en 1960) la conception gracquienne, perpétuellement évolutive, du lien entre l’écrivain et le lecteur qu’il est d’abord et peut-être avant tout, et sur ce que peut (et éventuellement devrait) être la critique.

La première est qu’une œuvre réellement nouvelle est nouvelle non seulement par rapport aux œuvres précédentes, mais aussi par rapport à la perspective de recherche que les œuvres précédentes dessinaient aux yeux de la critique, ou plutôt semblaient dessiner. C’est même pourquoi, en littérature, une œuvre neuve peut être, au sens précis du mot, réactionnaire. L’œuvre de Stendhal, au milieu du romantisme, reste invisible non à cause de ses qualités alors sans emploi, comme on le dit souvent, mais plutôt parce qu’elle renvoie, de façon agressive, à l’idéologie du Directoire. Si ouverts que le critique essaie de tenir ses yeux, ils ne balaient jamais tout le champ du possible : ils sont orientés ; comme ces politiciens qui savent d’avance de quel côté l’histoire penche, ils savent, à défaut de la faire, de quel côté la littérature a le devoir d’aller. La critique moderne intelligente, par exemple, est ce que j’appellerais une critique de gaillard d’avant : elle a l’œil braqué d’avance sur les nouveaux mondes. Ces mondes nouveaux, elle en a déjà dépassé beaucoup : elle s’est fait à la longue une idée de leurs signes distinctifs : elle sait qu’avec chacun tout est neuf et étrange, dépaysant : les fleurs, les odeurs, les bêtes, et ces mondes neufs s’appellent, si l’on veut, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Jarry, les poètes du surréalisme ; ils s’appellent aussi, dans un autre ordre, Proust, Joyce, Kafka. Elle s’est fait tant bien que mal une idée du moment où il convient de crier : « Terre ! » Elle sait que chaque fois l’apparition a été marquée par une sorte de secousse d’ordre métaphysique : une modification violente, très apparente, des rapports de la conscience avec le monde, avec le temps, avec la liberté. (« Pourquoi la littérature respire mal », 1960)

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