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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Le guide du démocrate » (Éric Arlix & Jean-Charles Massera)

Une fête du langage pince-sans-rire du contemporain, savant et populaire, sérieux et drôle, pour une lecture décapante des impasses de la croissance néo-libérale et de sa consommation jusqu’au-boutiste.

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Aujourd’hui, ce qui semble clair, dans les pays les plus avancés sur le plan de la marchandisation et de la mondialisation des échanges et des informations, c’est que la démocratie, même affaiblie et souvent synonyme du règne de la marchandisation, de la biopolitique et de la déliaison sociale, reste un objet d’étude et de débat qui donne lieu à un nombre important de publications. La démocratie est sans cesse questionnée, promue, attaquée, voire redéfinie dans ses fondements et ses visées. Il manquait juste à la démocratie affaiblie dans les pays les plus avancés sur le plan de la marchandisation et de la déliaison sociale un ouvrage qui ferait le point sur la vie ordinaire du démocrate dépouillé du contrôle d’une partie de sa vie, un ouvrage sur la démocratie par celles et ceux qui la vivent, un guide qui donnerait une série de photographies sur les situations, les états, les moments, les représentations et les projections qui constituent ce point sur la vie ordinaire du démocrate, un guide qui zoomerait sur ses pratiques de vie les plus significatives quant à sa manière de vivre ce moment d’histoire un peu particulier quand même.

Publié en 2010 aux belles et exigeantes éditions Lignes, « Le guide du démocrate », écrit en collaboration par Éric Arlix et Jean-Charles Massera, marque un réjouissant point d’inflexion pour les deux auteurs, qui échangent à l’époque fréquemment autour de leurs travaux réciproques pour la revue TINA des éditions ère. Huit ans après l’impressionnant « United Problems of Coût de la Main d’Œuvre » de Jean-Charles Massera, cinq ans après le tonique « Le monde Jou » d’Éric Arlix, ce vrai-faux essai à quatre mains, au ton curieusement enjoué et à la verve enthousiaste, comme pour mieux feindre de répondre aux multiples injonctions du néo-libéralisme triomphant, réalise une passionnante synthèse provisoire de leurs lectures respectives du contemporain et des lignes de fuite qui pourraient encore, peut-être, éventuellement, l’habiter. Servi par une écriture audacieuse qui semble exploiter au mieux leurs pattes respectives (et notamment cette capacité partagée à mixer musicalement les registres de langage savant et familier, les éditoriaux pompeux du proto-macronisme et les désespoirs du café du commerce, les constats désabusés et les espoirs à cultiver envers et contre tout), « Le guide du démocrate » frappe juste et fort, à sa manière affreusement drôle.

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Migrations quotidiennes :
entre choix de vie et grosses galères
On peut être très stressé et avoir la tête sur les épaules, aimer la clim de son monospace et avoir conscience qu’en transpirant dans les transports en commun non climatisés on pollue moins, aimer arriver au bureau frais comme si on sortait de la douche, mais aussi vouloir être à l’heure pour le premier rendez-vous de la journée. Alors pourquoi ne pas se laisser tenter par le covoiturage avec des personnes sympas qui roulent dans des modèles récents ? Certes, ça peut être dur, surtout si vous écoutez habituellement BBC World Service, Nostalgie ou NRJ et que votre covoitureur est un accro de Rire & Chansons, mais être démocrate, c’est aussi savoir être souple, s’adapter facilement, tolérer chez les autres ce qu’on ne supporterait ni chez soi ni parmi ses proches et surtout savoir redéfinir en permanence ses critères d’évaluation de l’Autre.
Mais la solution séduisante du partage des frais et de la réduction de la production de CO2 demeure relativement expérimentale [Attends, la boîte nous a pas encore tous parqués dans l’même bled, alors le covoiturage excuse-moi, mais… !]. Du coup, pour se rendre au travail, le démocrate est souvent obligé de passer plusieurs heures par jour dans les transports massifiés [Et l’9 h 12 qui est encore en retard… Font chier !]. Face au taux de pénibilité imposé par des sociétés de transport de moins en moins adaptées aux besoins des zones d’activité économique à forte concentration de population, le démocrate a le choix entre trois grandes familles d’activités : jouer / réfléchir (Sudoku), lire (gros pavés vus à la télé), écouter ses MP3. En s’arrachant les cheveux sur une grille de  Sudoku (à peu près 6 milliards de grilles possibles), le démocrate échappe temporairement à sa condition de transporté pour devenir un as de la logique sans conséquence, en lisant son gros pavé vu à la télé le démocrate configure sa sensibilité tout en renforçant la position des géants de la culture industrielle sur le marché de l’imaginaire, en écoutant ses MP3 il se coupe de toute possibilité de construction d’un « en-commun » et transforme passagers, banquettes, stations et autres éléments de son environnement en simple fond visuel.

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Que l’on ne s’y trompe pas néanmoins : « Le guide du démocrate » est d’autant plus poignant et captivant qu’il ne traite pas de l’aliénation néo-libérale comme d’une chose extérieure, mais bien, rejoignant le constat roboratif effectué, entre autres, par Alain Damasio lorsqu’il se retournait vers l’époque de l’écriture de « La zone du dehors », dans « La zone du dedans », d’une forme subtile de soumission librement consentie. Que les deux auteurs évoquent le ticket-restaurant, le wi-fi toujours plus puissant (longtemps avant les débats éventuels, réels ou confisqués, sur la 5G), les guides de voyage, le capitalisme à bulles, les paradis fiscaux, le droit à la performance, la dysfonction érectile, les bons plans restau, le divertissement industriel (« besoin de rire, envie de pas critiquer : le business du drôle »), la surveillance (bien avant les lois banalisant l’état d’urgence et ses moyens hors du commun), le storytelling, le 4×4, le low cost, et bien d’autres motifs du quotidien du démocrate, ils parcourent en verve et en pénétration la contamination en voie d’absolu de notre langage ou de ce qu’il en reste par le capitalisme tardif, celui de la consommation toujours réinventée et de l’injonction sans limites. On rapprochera certainement cet exercice décapant de celui conduit dix ans plus tard, en 2020 et dans un autre registre, par Sandra Lucbert et son « Personne ne sort les fusils » à propos du langage automatique employé par la défense des inculpés du procès France Télécom. Texte d’horreur gouleyante et de caresse arrachant la peau, « Le guide du démocrate » demeure, dix ans après sa publication, un texte indispensable. Il a notamment été adapté pour la scène par Simon Délétang au théâtre Les Ateliers, à Lyon, en 2013.

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