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Notes de lecture 2014, Revues

Note de lecture : TINA – 1 (Revue)

Le premier numéro, en 2008, de l’une des plus captivantes revues de littérature contemporaine.

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TINA 1

Publié en août 2008, le premier numéro de la revue TINA (d’après « There Is No Alternative », la fameuse formule thatchérienne instrumentalisée en tant de circonstances depuis lors), aux éditions ère, proposait une formule prometteuse et roborative, associant nouvelles, extraits de romans, articles d’essai et critiques littéraires, dans une veine représentative du travail éditorial mené chez ère.

Côté fiction, on y trouve d’abord un magnifique petit texte de l’incarnation Lutz Bassmann d’Antoine Volodine, intitulé « Mille neuf cent soixante-dix-sept ans avant la révolution mondiale », dont les cinq pages mériteraient d’être citées in extenso.

« L’offensive prit assez vite un caractère routinier. Elle n’avait pas dû être planifiée pour reconquérir un territoire qui de toute façon était à jamais dévasté, mais plutôt pour rappeler à la gueusaille survivante que, même dans une ville réduite à un champ de décombres, une existence paisible ne serait pas tolérée, et qu’une punition permanente serait infligée aux misérables qui, non contents de vouloir coloniser la terre des riches, l’avaient à jamais cochonnée par leur présence et leurs miasmes. Face à l’adversité, nous fîmes profil bas pendant les premiers jours et nuits. Toutefois, au bout d’une semaine difficile, nos tympans mis à mal par les explosions cicatrisèrent, et nous reprîmes nos activités quotidiennes comme si de rien n’était. »

« Mon catalogue », de Claude Closky, offre un étonnant florilège d’argumentaire publicitaire intériorisé pour l’enchantement du quotidien, à mi-chemin entre le Boris Vian de la « Complainte du progrès » et le Herbert Marcuse d’ « Éros et civilisation ».

« Ma lampe frontale étanche.
Travailler dans le noir ou sous la pluie, changer une roue ou réparer un moteur en pleine nuit… Tout cela n’est pas évident d’une seule main ou une lampe entre les dents. Mise en place en un clin d’œil, ma lampe frontale étanche possède une tête orientable pour un éclairage précis, là où je le souhaite. Totalement étanche, je peux même l’utiliser directement sous l’eau en plongée… Elle est équipée d’une sangle anti-dérapante avec tenon de mousse contre le front pour un grand confort d’utilisation. […]

Mon embellisseur à l’abricot.
Finies les grises mines qui me font l’humeur morose. Antidote des teints ternes : mon embellisseur donne à mon teint l’éclat doré d’un abricot mûri au soleil. De plus avec sa formule enrichie de vitamines et de provitamines, mon teint gagne en éclat et ma peau en vitalité.[…] »

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Le « Vox Populi » de Karoline Georges m’a semblé plus anecdotique. Le texte suivant, « Damiansky Code » de Guy Tournaye, propose une intéressante variation autour de l’écrivain maudit, du reclus, du secret et du nègre littéraire hors de contrôle. « Antiphallux », ensuite, de Ian Soliane, s’il joue admirablement avec les significations à éclipses de certains mots, reste sans doute un peu trop confiné à l’exercice de style et d’obscurité. Puis, le poème « Déploiement » de Patrick Bouvet, somptueux dans ses accents intimement prescriptifs que ne renierait pas le Hugues Jallon de « Zone de combat » ou de « Le début de quelque chose » :

AVT_Patrick-Bouvet_2415

Patrick Bouvet.

« le porte-parole a martelé
qu’il ne s’agissait pas
d’un désengagement ou d’une baisse
de leurs investissements
mais d’un redéploiement
(l’inquiétude sur les visages)
désengagement
baisse
redéploiement
le porte-parole a martelé
les visages
il y a de nouveaux espaces
à occuper
mais quelques gesticulations
et un peu d’anglais ne suffiront pas
il faut vraiment se concentrer
sur ces nouvelles zones
un rédéploiement nécessaire
inévitable
à nous d’y faire face
et d’en limiter le risque
pour nous tous
un effort
que nous devons faire
maintenant
un effort conséquent
(quelques gesticulations dans la salle)
il faut vraiment se concentrer »

Un émouvant et saisissant extrait des « Mains gamines » d’Emmanuelle Pagano, paru chez P.O.L. en 2008, suit, avant l’expérimentation d’Émilie Notéris (« Intox Detox Retox ») et un captivant extrait du « Tuer Catherine » de Nina Yargekov, qui était à l’époque à paraître, début 2009, également chez P.O.L.

christian-salmon

Christian Salmon.

Le dossier théorique, intitulé « La littérature occupée », regroupe les essais de Pascale Casanova (« Histoire fragmentaire de la littérature des souterrains et des terriers »), qui intercale savamment des éléments « réels » de marketing des best-sellers avec les bribes imaginaires de réflexions plus souterraines, de Christian Salmon (« Lettre à TINA »), qui tente de répondre, joliment, à la question angoissante : « Qu’est-ce que le storytelling  a fait à la littérature ? », de Jean-Claude Moineau (« Retour du futur ? »), nous offrant une captivante lecture du « Design & Crime » de Hal Foster, de Dominiq Jenvrey (« La littérature doit s’occuper à fabriquer l’action du futur »), qui essaie de dégager la fiction de l’emprise non formulée de la futurologie, de Sandy Amerio (« A ready-tell in Tania’s head »), qui échafaude une possibilité de littérature au sein de la mythomanie de fait divers, de Chloé Delaume (« La République bananière des Lettres »), dressant un tableau glacé de certaines pratiques, sous couvert de guide touristico-géographique, d’Éric Arlix (« LMC : La Marchandisation de la Culture »), qui dresse en quelques paragraphes bien sentis le terrible constat du destin peu enviable semblant aujourd’hui mécaniquement promis au rigoureusement créatif et à l’audacieusement expérimental, et un entretien entre Jean-Charles Massera, Pascal Mougin et Thomas Clerc (« Université : La volonté de ne pas savoir »), qui malgré son titre pessimiste, esquisse quelques intéressantes pistes et précieux repères pour un lien entre enseignement universitaire et littérature contemporaine qui puisse être plus productif qu’il ne l’est aujourd’hui.

« Aujourd’hui, la littérature ce n’est plus l’écrit contre l’écran. Ce n’est même plus l’approche narrative qui s’est fondue telle un iceberg dans les eaux mêlées du storytelling. L’occupation a été préparée et précédée par des techniques et des pratiques de substitution. Le storytelling s’impose dans l’espace évidé du politique et du littéraire. Il prend leur place qui a été au préalable vidée de toute vitalité. L’ « ennemi » occupe une forteresse vide. Ce qui a été dévitalisé dans les univers littéraires et politiques, c’est le nerf des possibles. Le langage des mondes possibles a cédé la place au monde des choses désirables… La politique à la gouvernance et la fiction au fantomatique.
Nous voilà inconsolables. » (Christian Salmon)

La dernière partie de la revue, sous le nom de « Veille », présente quelques excellentes critiques ou brèves de lecture, parmi lesquelles il faut mentionner un très bon entretien avec les éditions Tristram, une incisive recension du « Planning » de Pierre Escot, une note précieuse sur le « Génie du proxénétisme » de Charles Robinson, un enthousiaste commentaire du « Avec les moines-soldats » de Lutz Bassmann, ou encore un intelligent compte-rendu du « À travers les murs » d’Eyal Weizman.

Au total, un premier numéro qui donnait à lire sans doute l’une des plus intéressantes et ambitieuses revues de littérature contemporaine, à se procurer sans hésiter auprès de votre libraire favori (par exemple, Charybde), ou directement chez l’éditeur, une fois n’est pas coutume, en ces temps de vaches très maigres pour ce genre d’initiatives pourtant si indispensables.

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Illustration TINA 1

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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