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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Personne ne sort les fusils » (Sandra Lucbert)

Au commencement d’une domination machinale et implacable est la langue. C’est à elle qu’il faut s’arracher, pour pouvoir enfin sortir les fusils, a priori métaphoriques, et vivre. Une lecture intensément précieuse du procès France Télécom et de ses palinodies défensives.

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Lucbert

Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête.
(Didier Lombard, le 6 mai 2019, à la barre.)

C’est par ces mots terribles, placés en exergue, mots que l’on jurerait issus de l’imagination malicieuse de Michel Hazanavicius pour ses films OSS 117, mais pourtant bel et bien prononcés au tribunal par l’une des plus puissantes incarnations de l’élite techno-capitaliste française, que débute « Personne ne sort les fusils », le récit-essai incisif et enflammé consacré par Sandra Lucbert au « procès France Télécom », ouvrage publié en août 2020 dans la collection Fiction & Cie du Seuil.

Rien n’a été annoncé. D’un coup, toutes les lumières se sont éteintes. On a tiré les rideaux.
Le voilà comme les autres, assis là sans savoir, sans rien voir, à attendre.
Sur sa droite, là où siège le tribunal, une voix s’élève. Lente, monocorde, à l’instant réfractée dans des centaines de casques en quatre langues. Elle dit : « Vous allez voir un documentaire sur les camps de concentration installés par le régime nazi. »
Un faisceau doré traverse l’ombre. Atteint le mur du fond, éclaire progressivement l’immense écran. Un titre ; puis les charniers. L’horreur plein les yeux.
Le film avale l’assistance. Lui, il perd notion d’où il est, il n’a jamais vu ça.
Brusquement, pourtant, il est ramené à la salle. Il sent quelque chose.
Sur sa gauche : un second foyer lumineux. Quand s’est-il allumé ? Il ne saurait pas dire. Reste qu’un projecteur fait apparaître les travées des vingt-quatre accusés. Exactement cernés de lumière blanche ; eux, pourtant, n’en sentent rien. Trop absorbés par l’écran, intégralement livrés aux images de leur carnage.
La lumière est onctueuse, elle a été pensée, elle ne les affecte pas ; elle les révèle en leurs passions brutes : chacun de leurs traits saille. Pas un clignement d’yeux, pas un pli n’échappe à l’assistance ni aux juges. Un double mouvement. Les accusés magnétisés par les massacres et les tortures qu’ils ont organisés, la salle scrutant leurs visages phosphorescents « avec une avidité presque sauvage ».
Projection de l’évidence des crimes.
Projecteurs sur les tueurs.
La preuve par la lumière.
Un jugement scénographé depuis un monde de projectionnistes et d’ingénieurs son ; depuis le bloc Alliés qui a balayé le Reich et entend que la condamnation soit sans appel, claire comme la résolution d’une « équation sans précédent ».
C’est le récit que fait Joseph Kessel d’une journée au procès de Nuremberg.

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Lorsqu’un point Godwin rôde dans les consciences avec autant d’insistance que dans le cas du procès France Télécom de 2019 (Sandra Lucbert consacre son premier chapitre à recenser au pas de charge les principales occurrences de l’allusion et de la comparaison honnies parmi les nombreuses commentatrices et commentateurs, fort loin d’être toutes et tous les « gauchistes excités » qu’essaieront pourtant, comme souvent, de dénoncer les tenants solides d’un ordre établi et normal), il faut y aller voir de plus près. C’est précisément  ce à quoi l’autrice de « Mobiles » (2013) et de « La Toile » (2017) s’est employée ici avec un extrême brio, après avoir assisté en personne à une grande partie de ce procès qui aurait pu et dû être véritablement hors normes, pendant trois mois, dix ans après la vague de suicides ayant déchiré l’entreprise en quête de performance accrue.

« Ce procès, est-ce que vous y voyez comme tchitrec, internaute du Figaro, […] le Nuremberg du management ? »
Ce procès-, c’est celui de sept dirigeants de France Télécom, commencé la semaine précédente, le 6 mai 2019. Cette question, c’est celle que pose un journaliste du Figaro à un directeur des ressources humaines.
L’ « obsession du départ en trois and de 22 000 salariés et de 10 000 mobilités est devenue le cœur de métier des dirigeants de France Télécom, […] [qui] peuvent qualifier leurs agissements ainsi : le harcèlement moral est mon métier« . Affirme l’une des procureures, deux mois plus tard, dans son réquisitoire.
La mort est mon métier est le titre d’un roman de Robert Merle ; les mémoires fictifs du commandant d’Auschwitz-Birkenau.
J’ai regardé l’émission du Figaro avant d’aller au tribunal, pour me faire une idée de ce qui se disait du procès. J’ai lu le compte rendu du réquisitoire dans Mediapart, pour savoir ce que concluait le parquet après deux mois d’audiences.
En septembre encore, je lis cette plaisanterie de François Ruffin dans Fakir : « J’aurais bien demandé à Hannah Arendt de couvrir, elle n’était pas disponible. »
Décidément, « ça » travaille les esprits – de Fakir au Figaro.
Maître Veil lui-même, pourtant avocat de l’ex-P-DG de France Télécom, fait cette étrange remarque dans sa plaidoirie finale : certes, tout ceci est douloureux, mais il y a « un drame que nous avons tous évité, c’est celui de la guerre sur le territoire national ».
On entend ça, on reste perplexe. De quoi parle-t-il exactement ?
Maître Veil s’est illustré par ses provocations tout au long du procès. La surenchère est son régime par défaut. Mais enfin, l’invasion allemande et l’Occupation ? Qu’est-ce que ça vient faire là ? On pressent des intentions contournées, d’autres ensevelies. Au total, cependant, on se retrouve de nouveau avec « ça » sur les bras.
À l’évidence, « c » ‘est dans sa tête aussi.
Personne pour dire que « c’est la même chose ». Pourtant, tout le monde pense à la même chose. Au même impensable. Il doit y avoir une raison.

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La présence plus tout à fait rampante de cette possibilité d’une comparaison devrait en effet choquer. Mais comme le rappelait à sa manière propre le collectif rassemblé dans l’excellent « Toi aussi tu as des armes ! » en 2011, la doctrine « Choc & Effroi » n’a pas de raisons en soi d’être réservée à la conduite des troupeaux rétifs de salariés, toujours suspects de ne pas vouloir d’eux-mêmes se dévouer corps et âme à l’augmentation indispensable des dividendes (que l’on appellera « survie dans un univers impitoyable des affaires mondialisées » chaque fois que nécessaire). Pas davantage que Johann Chapoutot dans son « Libres d’obéir », il ne s’agit ici d’assimiler le management capitaliste contemporain au système concentrationnaire nazi, le fantasme mortifère de la supériorité d’une race ou d’un peuple et de la nécessité de tout faire pour la défendre contre ses ennemis et lui offrir son espace vital (but de guerre dont hélas les nazis n’ont pas tout à fait l’exclusivité) ne pouvant en toute raison se comparer à l’obsession de l’augmentation du taux de rendement du capital, quel qu’en soit le coût ou presque. Mais qu’il n’y ait pas d’équivalence ne signifie pas – du tout – qu’il n’y ait pas analogie possible à propos de certaines composantes-clé d’un univers mental et idéologique – et c’est bien lorsque Sandra Lucbert déplace, très rapidement, l’analyse du système lui-même vers celle de la langue qu’il emploie – en se penchant de très près sur le vocabulaire utilisé par la défense tout au long du procès -, que toute l’horrible pertinence d’un certain parallélisme se déploie sous nos yeux. La LCN (Lingua Capitalismi Neoliberalis) n’a en effet pas grand-chose à envier, dans son enveloppement global des significations et dans son exclusion a priori de toute alternative (au point d’avoir engendré par exemple un acronyme fameux dont l’ironie n’est plus toujours très perceptible ; TINA, There Is No Alternative), à la LTI (Lingua Tertii Imperii) décortiquée en 1947 par Victor Klemperer. Les myriades de cadres supérieurs et dirigeants qui ont appris dès la business school (sous toutes ses formes directes ou indirectes) à n’utiliser leur cerveau qu’en cas d’extrême urgence (qui ne se présente pour ainsi dire jamais) et à s’en remettre dans leur quotidien de management et de direction à leur moelle épinière, soigneusement éduquée aux facilités de la performance individuelle et du cost cutting en première intention, le savent bien au fond d’eux-mêmes, lorsque la lucidité ne les a pas définitivement désertés.

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Au procès France Télécom, le monde jugé est le nôtre. Le monde qui juge est aussi le nôtre.
Le monde jugé est celui depuis lequel on juge.
Toute notre mécanique sociale devrait comparaître ; et c’est impossible, parce que nous sommes à l’intérieur ; elle dicte nos présupposés. On ne la voit pas : c’est par elle qu’on voit. Ainsi, le tribunal est intérieur à ce qu’il juge. Il parle la langue qu’il accuse.
Je parle aussi cette langue.
Mais je trimballe avec moi quantité d’états de langage, c’est ce que fait la littérature aux gens qui la pratiquent. Elle impose un écart permanent d’avec tout ce qu’on dit. Je parle la langue collective, mais contestée par une cacophonie intérieure.
Au quotidien, ce carambolage provoque surtout des heurts avec les institutions, où se parle fanatiquement la langue générale.

Le diable n’est pas du tout, ici, dans les détails : il est bien au cœur de la langue englobante qui détermine la pensée (ou son absence), et qui non seulement peut justifier a posteriori mais surtout peut valider a priori le cynisme égoïste normal déguisé en exigence et en nécessité. Comme dans « La colonie pénitentiaire » de Franz Kafka, qui sert de fil rouge à la réflexion analogique, comme dans le magnifique et terrifiant « Cora dans la spirale » de Vincent Message, la main du bourreau n’a absolument plus besoin d’être visible, rejoignant ainsi en fantasme celle, divinisée, du marché : la punition est auto-infligée, et si ça récalcitre par trop, la machine sait y faire, n’utilisant de facto les humains relayant le langage que comme de pratiques extensions interchangeables. La défense des inculpés France Télécom l’avoue sans même y penser, à chaque phrase, tandis que les proches des 39 victimes officiellement intégrées au procès (parmi toutes celles, trop indirectes, n’ayant pu s’y faire rattacher en droit) le rappellent à chaque témoignage. Comme le souligne avec force Sandra Lucbert, dans ce texte ô combien précieux du fait même de sa véhémence à peine rentrée, il s’agit bien de s’arracher désormais à la langue  mise en place patiemment par les puissants – et la littérature, sous toutes ses formes, a bien ici un rôle décisif à jouer -, pour que les yeux des complices que nous sommes toutes et tous à des degrés divers puissent vraiment se dessiller, et que nous puissions enfin, peut-être, échapper collectivement à la violence permanente et intériorisée de la domination – presque toujours si fluide – des garants et profiteurs supérieurs de la machine.

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À propos de Hugues

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