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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Tablée » suivi de « Fraternité » (Pierre Michon)

En 25 pages d’exégèse picturale, une extraordinaire leçon d’anthropologie sociale et de politique des corps assemblés.

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On sait tout de Manet. De l’homme appelé Manet et de la peinture de Manet. On ne peut y ajouter que des bricoles diverses. C’est dans ce divers que je vais me tenir, en pensant à une réflexion de Marcel Mauss que par hasard je viens de lire : « Dans les sciences telles qu’elles existent, on trouve toujours une vilaine rubrique. Il y a un moment où la science de certains faits n’étant pas réduite en concepts, ces faits n’étant pas même groupés organiquement, on plante sur ces masses de faits le jalon d’ignorance : « Divers ». C’est là qu’il faut pénétrer. On est sûr que c’est là qu’il y a des vérités à trouver. » Cette rubrique, ajoute Mauss, concerne la plupart du temps ce qu’il appelle « les techniques du corps », c’est-à-dire la façon dont les corps en société se tiennent, bougent ou se reposent, se signifient et signifient entre eux. C’est un point de vue de sociologue, un peu étroit donc, mais nous pouvons partir de là. Nous pouvons l’appliquer à la peinture, aux objets de la peinture. La peinture de chevalet, quand elle ne s’esquive pas dans la nature, nature morte ou paysage, quand elle traite son véritable objet, l’homme bipède, à travers les portraits, les scènes de genre et les scènes héroïques, en somme tous les frottements des hommes entre eux, ou les frottements de l’homme seul avec ses atours, son épée, sa fourchette, ses hochets – la peinture montre ce divers, ces techniques.

Comme le raconte la spécialiste Agnès Castiglione dans son efficace avant-propos, c’est fin 2005, à l’occasion d’une exposition spéciale au musée de Winterthour, que Pierre Michon fut sollicité pour écrire un texte à propos de ce double tableau de Manet, pour la première fois réuni au même endroit depuis la décision de l’artiste de le scinder en 1878. Les éditions de L’Herne publient « Tablée » en 2017, dans leur petite et précieuse collection Carnets, associé à un deuxième texte, « Fraternité », que l’on pourrait lire comme une esquisse, en 1992, de l’immense « Les Onze » de 2009, texte qui aurait ainsi testé brièvement – et rejeté – une possibilité de se saisir du peintre Jacques-Louis David pour traiter de la Terreur et de Thermidor, avant de se tourner en définitive vers François-Élie Corentin.

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Que fait-on dans un café si on n’y parle pas ? On y boit, certes, j’y reviendrai. Mais entre deux gorgées de bière ou d’absinthe ? Entre les deux grands vertiges de l’oralité, la parole et l’alcool, que fait-on ? On coexiste.
Dans un café, un café à l’heure de pointe comme celui-ci, on fait l’expérience nue de la promiscuité, qui est le mode aigu de la coexistence. On touche l’autre, on l’évite. On effleure, on se rétracte. On déploie son corps, on le replie. On est serrés, on ne sait pas où mettre ses bras, et pourtant on use de ses bras comme si on avait toute la place, comme si c’était nous qui avions choisi de replier nos bras, nous, et non pas l’espace, la restriction de l’espace à partager. On a le corps sur une chaise, et l’esprit entre deux chaises. Tout cela bien sûr en public, puisque dans ce café nous sommes public et acteur à la fois, puisque nous sommes foule et que dans le même temps nous voulons paraître l’unique, l’indépendant, le seul qui dans la foule dépare la foule, s’en échappe en y demeurant, la transcende. On est tous figurants, mais on n’oublie pas que quelque chose en chacun de nous a le premier rôle. On est dans une boîte de sardines, mais chaque sardine de la boîte veut passer pour requin tout en restant sardine. C’est du travail. On ne se repose jamais au café et quand on en sort on a la gueule de bois, absinthe ou pas.

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En spéculant incisivement autour du mystère de cette tablée jadis tranchée, en explorant tous les non-dits des regards, des postures, des directions assumées ou sous-entendues, Pierre Michon nous offre, presque en direct, une formidable leçon d’anthropologie sociale, mais aussi de politique du quotidien et de ses multiples décors et atours. Écrivain magique – chamanique, sans doute plutôt – dont on sait, au moins depuis « Vie de Joseph Roulin » (1988) et « Maîtres et serviteurs » (1990), à quel point il excelle dans l’exégèse, apparemment instantanée et pourtant profondément multi-couches, de ce qui se dissimule comme une lettre volée, en évidence, dans la peinture, auteur éminemment politique, même (surtout) lorsqu’il se drape dans le minuscule, dont on connaît le pouvoir d’extorsion du réel à partir de l’imaginaire des rapports sociaux, au moins depuis « Le roi du bois » (1992) et « La Grande Beune » (1996), Pierre Michon, en 25 pages, saisit, dans le double corps réassemblé du tableau de Manet, l’essence même d’une politique des physiques entrechoqués et des consciences projetées, dans le Paris post-royal (post-impérial) et post-communard qui nous hante souterrainement depuis lors.

Et c’est bien ainsi que le sculpteur de « Rimbaud le fils » (1991), une fois de plus, est grand.

Dans un café plein, on fait l’expérience des stratégies sociales du contact et de l’évitement, de la promiscuité et de l’esquive, du mélange et de la différenciation. On est soumis à la contagion de l’autre, et pourtant on fait mine de ne pas y toucher. Avec tout ça, on se fait une identité provisoire et menacée, périlleuse et incertaine. Voilà de quoi je veux parler, toutes choses dont Manet, dans ce tableau, parle. Qu’il montre, en tout cas.

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  1. Pingback: Note de lecture : « L’ellipse du bois  (Derek Munn) | «Charybde 27 : le Blog - 6 février 2019

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