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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Bunker archéologie » (Paul Virilio)

Penser l’évolution de la guerre à partir des caractéristiques architecturales du mur de l’Atlantique.

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Bunker archéologie

Publié en 1975 aux éditions du CCI, réédité en 2008 chez Galilée dans la collection L’espace critique dirigée par l’auteur, « Bunker archéologie » est le premier ouvrage de l’urbaniste, architecte et philosophe Paul Virilio, fruit d’un travail de recherche itinérante de plusieurs années le long de la côte française atlantique, pour ce Nantais qui vécut enfant les bombardements de 1943-1944.

Pendant ma jeunesse, le littoral européen était interdit au public pour cause de travaux ; on y bâtissait un mur et je ne découvris l’Océan, dans l’estuaire de la Loire, qu’au cours de l’été 1945.
La découverte de la mer est une expérience précieuse qui mériterait réflexion. En effet, l’apparition de l’horizon marin n’est pas une expérience accessoire, mais un fait de conscience aux conséquences méconnues.
Je n’ai rien oublié des séquences de cette invention au cours d’un été où la paix retrouvée et l’interdiction levée réalisaient pour moi un seul et même événement. Les barrières enlevées, chacun était désormais libre d’aborder au continent liquide ; les occupants s’en étaient retournés dans leur hinterland natal, abandonnant, avec leur chantier, leurs outils et leurs armes. Les villas du front de mer étaient vides, on avait fait sauter tout ce qui obstruait le champ de tir des casemates, les plages étaient minées et les artificiers s’activaient à rendre l’accès à la mer possible, ici et là.
Le sentiment le plus clair était encore celui de l’absence : l’immense plage de La Baule était déserte, nous étions moins d’une dizaine sur l’anse de sable blond, les rues étaient dépourvues de tout véhicule ; c’était une frontière qu’une armée venait à peine d’abandonner et la signification de cette immensité marine était inséparable pour moi de cet aspect de champ de bataille déserté.

À titre purement personnel, il s’établit d’emblée une étrange complicité avec ce texte, pour un Lorientais dont les premières plages de sable, ou les escapades parmi le roc côtier, furent marquées aussi, fût-ce vingt-cinq ans plus tard, par la présence d’abord mystérieuse de ces masses de béton ouvragé, plus tout à fait menaçantes, mais toujours pas vraiment rassurantes, objets à explorer et redouter, peut-être, à la fois – complicité à laquelle s’ajoute, de manière plus intellectualisée sans doute, celle qui lie Lorient et Saint-Nazaire, villes ouvrières adossées à un arrière-pays rural au sein d’un département – à l’époque – nettement bourgeois, villes auxquelles la présence des bases sous-marines de l’amiral Doenitz valut aussi une sollicitude toute particulière de la part du Bomber Command britannique et de la 8ème Air Force américaine. Fin de la parenthèse personnelle.

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Pointant déjà avec force en direction de ce qui deviendra une marque de fabrique pour Paul Virilio, praticien et théoricien extrêmement influent – même si souvent controversé comme plusieurs de ses confrères les plus radicaux (que l’on pense, parmi bien d’autres, au Rem Koolhaas de « Delirious New York » (1978) ou de « Junkspace » (2001), bien entendu, mais aussi – comme on l’oublie souvent – au Jorn Utzon de l’opéra de Sydney (1959) ou de « Additive Architectures » (1966) -, devenu au fil des années bien davantage un penseur et un philosophe de l’espace, du temps et de la vitesse comme données politiques, « Bunker archéologie » est un ouvrage fascinant.

Cette immensité du projet, voilà bien ce qui dépassait le sens commun ; la guerre totale était ici révélée dans sa dimension mythique. Le parcours que je commençais d’entreprendre alors, sur les glacis de la Forteresse Europe, allait m’initier à la réalité de la géométrie d’Occident et à la fonction de l’équipement des sites, des continents, du monde.

Il est presque impossible de résumer brièvement l’intense foisonnement intellectuel qui parcourt ces cinq chapitres, qui pourraient être autant de conférences indépendantes mais subtilement et solidement liées, sous les titres de « L’espace militaire », « La forteresse », « Le monolithe », « Typologie des ouvrages du mur de l’Atlantique » et « Albert Speer », assorties d’une chronologie, d’une cartographie et de précieuses préface et postface. Paul Virilio y réussit à la fois une minutieuse lecture, parfois microscopique, des fonctionnalités des différents types de bunker et de leur agencement collectif, de leur système – et de leur absence éventuelle, parfois -, et une tentative arborescente et néanmoins cohérente d’interprétation mythique, d’élucidation d’une célébration, presque religieuse, consciente ou inconsciente, de l’échec d’un ancrage, et des noces de la technique et du contrôle, sur ce cadavre bétonné – contrôle fluide plutôt que maîtrise solide, pour emprunter par anticipation le vocabulaire de Laurent Henninger, noces que ne renieraient sans doute ni le Jacques Ellul du « Système technicien » (1977), ni, justement, dans un registre plus stratégique et plus pointu, le Laurent Henninger de « Espaces fluides et espaces solides » (2012).

Paul-Virilio

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La construction des infrastructures stratégiques et tactiques au cours des âges n’est en fait qu’une « archéologie de la rencontre brutale » ; de l’impact à la collision et au télescopage autoroutier, l’infrastructure stockait le duel (l’échange de mauvais procédés avant celui du commerce). La voie stratégique, par son raccourci, exprime le premier moment d’une contraction du monde qui ne s’achèvera qu’avec la puissance des instruments scientifiques de la guerre moderne.

D’une belle richesse, servie par un style rare, élégant et parfois même doucement rêveur – qui ne se dirige pas encore vers la touffeur qui rendra certains écrits ultérieurs de l’auteur parfois quelque peu hermétiques -, « Bunker archéologie » anticipe aussi joliment tant sur la biopolitique du Predator, telle que l’analyse Grégoire Chamayou dans sa « Théorie du drone » (2013), que sur la scintillation littéraire du béton reconverti en mythe corporel par l’adjonction symbolique d’un ghost-sniper et d’une méduse, opérée par Claro dans son « Bunker anatomie » (2004).

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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