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Nouveautés, Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Les jeunes gens » (Mathieu Larnaudie)

Tenter de détourer les mutations en cours de la parole technocratique et politique à partir d’un vivier concret d’exemples.

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Il y a six ans de cela, le héros débonnaire, insidieux et obsessionnel d’ « Acharnement » interrogeait en profondeur la signification de la parole politique et de sa rhétorique, tandis que des candidats au suicide atterrissaient avec fracas dans son jardin, depuis l’aqueduc en ruine qui le surplombait en partie. Avec ce « Les jeunes gens », qui paraît chez Grasset en ce mois d’avril 2018, Mathieu Larnaudie poursuit et précise son questionnement, en l’appliquant cette fois à un vivier réel et concret, celui de la promotion Senghor de l’ENA, celle dont fait partie Emmanuel Macron.

Il faut ici écarter d’emblée le risque d’un malentendu : « Les jeunes gens » n’est pas un n-ième récit sur la très française École Nationale d’Administration, son pouvoir et ses réseaux (à l’image du sillon inlassablement tracé, jusqu’à l’usure, par Sophie Coignard depuis « La nomenklatura française » en 1986) ni le simple portrait d’une classe d’âge de puissants méritocrates (on songera par exemple au « La promo : Sciences-Po 1986 » d’Ariane Chemin). Si ces deux éléments sont présents et constituent une partie de l’arrière-plan obligatoire de l’ouvrage de Mathieu Larnaudie, son propos me semble bien différent, et pour tout dire beaucoup plus ambitieux et intéressant, surtout en à peine 200 pages : il s’agit bien, ici, à l’occasion de la prise de pouvoir par Emmanuel Macron – et dans ce qu’elle a pu avoir, elle-même, de surprenant -, de débusquer ce qui, peut-être, aurait changé, ou serait en train de changer, dans la manière dont se constituent et dont performent – au sens linguistique -, aujourd’hui, la parole technocratique et la parole politique, indissociablement liées – mais au prix de rapports souvent complexes – dans le gouvernement et l’administration d’un pays contemporain tel que la France, peut-être tout particulièrement.

Il y a bien entendu une idéologie là-dessous : celle qui présuppose que la première mesure d’un acte est son efficacité, et que, quelles que soient les étiquettes et les orientations prises par les différentes équipes successives, celles-ci ne s’écartent jamais d’un spectre théorique central, qui assure une continuité. Celle qui présume également que la tenue de la bonne marche de la République est plus une affaire de spécialistes compétents et autorisés que de représentants du peuple – cette grande masse incertaine et imprévisible qu’il vaut mieux canaliser. Car le mot d’ordre pragmatique est avant tout l’expression d’un tronc commun doctrinal. Il s’agit de faire tourner la machine, certainement pas de l’enrayer ni de la reconfigurer – encore moins d’en changer.
Sans doute faut-il voir là une mutation de la façon dont le pouvoir est perçu par ceux qui y prétendent. Il semblerait que l’ordre des priorités ait évolué, et que les bancs de l’Assemblée nationale aient désormais moins d’attrait que les places gigognes dans les hôtels particuliers de la République, voire aux sièges des grandes banques ou des entreprises du CAC 40.
C’est là, plus que dans l’hémicycle, que se trouve le cœur du pouvoir dans nos démocraties libérales ; du moins est-ce ainsi que les jeunes générations de technocrates le conçoivent. Ce n’est pas forcément la traduction d’une réalité très nouvelle : c’est en revanche un témoignage de la transformation d’un imaginaire politique.

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Au fil de très nombreux entretiens avec les membres de cette promotion Senghor de l’ENA, reprenant ainsi, différemment, un travail conduit cinq années plus tôt pour Vanity Fair, Mathieu Larnaudie ne s’attache ici pas tant à ce que disent ces ex-condisciples de l’actuel président de la République française qu’à la manière dont ils le disent : pas uniquement dans le choix de leurs mots, mais aussi dans leurs non-dits, leurs sous-entendus, leurs attitudes et leurs contextes. Situés au cœur du pouvoir politico-économique (voire culturel) français (ou à des postes d’observation ô combien privilégiés en ce qui concerne les étudiants étrangers de cette promotion 2002-2004), la plupart d’entre eux développe une impressionnante maîtrise, travaillée ou (devenue) inconsciente d’un codage bien spécifique du sens, codage qui n’est plus celui de la rhétorique du discours (comme dans « Acharnement », et l’auteur note dès les premières pages, à propos de la mise en scène symbolique des premiers pas d’Emmanuel Macron président, dans la cour du Louvre, que le discours politique classique, en tant que tel, n’est pas nécessairement le point fort de l’ex-banquier d’affaires), mais d’autre chose désormais, dont « Les jeunes gens » tente une élucidation.

C’est au lycée Voltaire que celui qui a grandi entre une cité HLM des Lilas et Ménilmontant, avec un père vendeur à la FNAC et une ère éducatrice spécialisée, noue son premier contact avec l’ENA : des élèves de l’École viennent présenter l’institution aux lycéens, expliquent son fonctionnement, vantent son importance et l’idée du service public qu’elle exalte. Mais indépendamment d’un éventuel attrait pour l’auguste maison, une chose, avant tout, frappe Vicherat : la façon qu’ont ces étudiants de parler, d’organiser leurs idées, de manier la syntaxe. « Ils donnaient l’impression de toujours penser à la phrase d’après », se souvient-il. Le lycéen se promet alors d’arriver bientôt à cela : penser à la phrase d’après.

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C’est sans doute dans ses malicieux et acérés dernier chapitre (« Les trois corps du haut fonctionnaire ») et épilogue (« En même temps ») que Mathieu Larnaudie, détournant avec ruse le travail d’Ernst Kantorowicz comme la formule managériale fétiche, parvient à nous faire ressentir intensément ce qui se joue ici, qui n’a rien d’anodin. Comme il l’avait mené avec maestria, à propos de certaines conséquences révélatrices de la crise économique dite « des subprimes », dans « Les effondrés » (2010), c’est en insérant avec une grande subtilité un commentaire off (un « making of », disais-je à l’époque) dans la phrase même qui décrit un objet donné ou un processus analysé, mine de rien, que se révèle peut-être bien la politique telle qu’elle se pratique ici. Et c’est ainsi que ce texte court, qui n’a rien d’un roman, s’offre un retentissement bien au-delà de son éventuel aspect conjoncturel.

Roland Barthes y insiste : une mythologie, c’est avant tout une scène de parole. L’ENA n’est pas une usine de robots stéréotypés, unifiés par leur comportement, leur tenue vestimentaire, ni même leurs aptitudes et ambitions. Ils ne sont même pas tous gris, n’en déplaise au trait d’ironie d’Édouard Philippe. L’ENA est surtout cette fabrique d’une scène de parole. Elle dispose les termes entre lesquels se définissent l’espace public et le territoire politique français. Autrement dit, elle règle un espace de langage à l’intérieur duquel la politique nationale est entièrement sommée de se tenir. Elle ne peut pas déborder – ni sur la droite ni sur la gauche – sous peine de devenir incontrôlable, extérieure au système de consensus que nous avons appris à confondre avec le mot démocratie. (…)
Chaque phrase prononcée par ces jeunes gens semble ainsi rigoureusement contrôlée. Car les Senghor n’ignorent pas que les mots sont l’autre matière première du pouvoir. Il y a ce que l’on peut dire et ce que l’on tait, chez les uns ce qu’on laisse filtrer tout en prenant l’air de ne pas y toucher, chez d’autres le soi-disant franc-parler habilement calculé. On connaît les exigences de la communication politique, des discours formatés, des éléments de langage. Mais c’est un talent plus saisissant encore que d’être capable d’une telle maîtrise dans des situations moins officielles. Quand, me demandais-je parfois en dialoguant avec eux, quand se relâchent-ils vraiment, quand fendent-ils l’armure ?

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À propos de charybde2

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