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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « L’homme de Berlin » (Luke McCallin)

Crimes et enquête au cœur du panier de crabes nazis et oustachis de Sarajevo en 1943. Impressionnant.

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Avant la deuxième guerre mondiale, Gregor Reinhardt était un enquêteur phare de la Kripo, la police criminelle allemande, à Berlin. Lorsque la dimension politique et la mainmise nazie sur l’ensemble des forces de police lui deviennent par trop insupportables, ce héros décoré, ancien des Troupes d’Assaut de 1918, accepte l’offre de vieux amis de rejoindre l’armée, et plus précisément les services d’enquête interne de l’Abwehr, le renseignement militaire. C’est ainsi qu’il se retrouve en poste à Sarajevo en 1943.

Reinhardt se réveilla avec un frisson, une fois de plus, s’arrachant à ce rêve, ce cauchemar : un champ en hiver, la brume et la fumée qui dérivent nonchalamment au-dessus du sol labouré, les cris staccato des condamnés et des enfants. Il balança les pieds vers le sol, s’assit avachi sur le bord du lit, la tête entre les mains, et écouta les appels à la prière qui provenaient simultanément de différents minarets alors que le soleil se levait sur la vallée de la Miljačka. Les yeux rendus vitreux par l’épuisement, la tête ravagée par la migraine et le ventre remué par un tourbillon acide, il regarda sans la voir la lumière ramper à travers sa chambre, son esprit encore enlisé tâchant d’échapper aux griffes de son rêve. Une odeur de fumée le fit sursauter et il cligna des paupières pour dissiper ce souvenir âcre et douloureux. Ce n’était qu’un souvenir, mais qui indiquait une fois de plus que son univers intérieur se répandait dans le monde éveillé. Il se demanda s’il était en train de devenir fou.

Le résumé initial de la situation de cet « Homme de Berlin », publié en 2013 et traduit en français en 2015 par Laurent Bury aux éditions du Toucan (avant d’être repris en poche chez Folio Policier) aurait pu faire craindre que Luke McCallin, travailleur de l’humanitaire ayant beaucoup bourlingué dès son jeune âge, et notamment dans les Balkans, se soit contenté de proposer une émulation de la magnifique saga de Bernie Gunther, construite par Philip Kerr en quatorze volumes entre 1989 et 2019. Même si les principaux repères en sont communs, ce n’est néanmoins pas le cas, tant « L’Homme de Berlin » tire parti avec brio de deux domaines dans lesquels Luke McCallin a puissamment investi son énergie et ses recherches historiques.

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D’une part, il navigue avec cruauté et pertinence dans l’incroyable imbroglio bureaucratique du IIIe Reich, superposition hallucinante de juridictions, d’organismes, de rivalités, d’intrigues de pouvoir et d’influence alors même que la guerre fait rage (et tourne plutôt mal, la reddition de la VIe armée de Von Paulus à Stalingrad a eu lieu quelques mois plus tôt, et les partisans communistes en Yougoslavie sont en train de s’imposer comme une force avec laquelle il faut vraiment compter localement), cette administration ramifiée, mécanique et pluri-autonome dont les généalogies ont été si puissamment analysées notamment par Christian Ingrao dans « Croire et détruire » ou dans « La promesse de l’Est ». Entre états-majors des corps ou des divisions regulières de la Wehrmacht, chefs de la Waffen SS, Feldgendarmerie, Abwehr, SD, Gestapo ou même, moins connue, GFP (Geheime Feldpolizei, la police secrète militaire), auxquels il faut ajouter les organes du gouvernement oustachi croate, son armée, sa police et ses diverses milices, le panier de crabes est total, et particulièrement bien documenté.

D’autre part, mêlant travail de documentation approfondi et expériences personnelles recueillies par l’auteur lors de ses séjours locaux autour de la guerre de Bosnie, l’intrication des haines ethniques, malgré la tentative titiste, le réseau serré de drames et d’atrocités historiques, pour lesquels – ne l’oublions pas – les oustachis, croates, catholiques et quasi-déments, d’Ante Pavelić tiennent alors de très loin le leadership, fournit un carburant terrifiant aux intrigues d’époque, en même temps qu’une sombre matrice de compréhension d’un contemporain encore récent, et sans doute pas totalement enfui malgré les apaisements relatifs – et Luke McCallin partage cet héritage empoisonné, pour nous, lectrice ou lecteur, avec une force singulière.

Padelin grogna.
« Intéressant, fit-il sans aucune conviction.
– Et les corps ? Quelque chose vous frappe ?  » Padelin plissa le front. « Vous avez remarqué quelque chose d’intéressant ? expliqua Reinhardt.
– Ça n’était pas beau. »
Reinhardt hocha la tête machinalement.
« Alors quelles sont vos impressions ? Qui a fait le coup ? » demanda-t-il en ravalant l’impatience croissante que lui inspirait cet homme.
Padelin émit un gigantesque bâillement et se gratta le menton.
« Moi ? Les Partisans, les communistes, les Juifs, les Serbes, à vous de choisir. Elle ne les aimait pas plus les uns que les autres, et ils le lui rendaient bien. Elle vivait seule. Elle était une cible facile. Vous savez, on lui avait à plusieurs reprises proposé une protection policière, mais elle avait refusé. »
Reinhardt se pinça le bas du nez.
« Vous savez, Padelin, mon expérience m’a appris qu’en général, avec les meurtres, il ne faut pas aller chercher l’assassin bien loin. Le plus souvent, c’est quelqu’un que la victime connaissait. Un membre de son entourage. De sa famille, même. »
L’inspecteur l’écouta, les paupières lourdes.
« Vous croyez que je ne le sais pas ?
– Si, bien sûr, dit Reinhardt, trop vite à son goût. Je suggère simplement qu’avant de réunir des suspects politiques, nous devrions procéder méthodiquement.
– Nous pouvons peut-être faire les deux », répondit Padelin. Il entrelaça ses gros doigts, les serrant les uns contre les autres. « Mais il me paraît évident, et cela devrait l’être aussi pour un ancien policier comme vous, qu’il y a une nature criminelle chez certains individus. Certaines races aussi. Les Juifs. Les Serbes. Les gitans. C’est plus fort qu’eux, ils commettent des crimes. »
Reinhardt n’avait plus rien entendu de tel depuis des années, depuis que les nazis avaient mis la main sur l’académie de police de Berlin et s’étaient mis à enseigner ce genre de sottises.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « L’homme de Berlin » (Luke McCallin)

  1. Stefan Zweig (pour changer un peu)

    Avec un peu de temps, je m’étais dit qu’il fallait enfin lire Stefan Zweig… était-ce des propos d’ivrogne ayant abusé des lotions alcoolohydriques. J’ai donc repris le Tome 1 des « Romans et Nouvelles » (2001, Le Livre de Poche, 1200 p.). Une vingtaine de textes, quoique sur le nombre cela ne totalise qu’une soixantaine de pages chacun. Courage donc, vu que c’est en tout petits caractères.

    « Brulant Secret ». Un jeune (et supposé beau) baron, en séjour dans un hôtel des Alpes autrichiennes, s’ennuie. « A l’hôtel, la première chose que fit le jeune homme fut de consulter la liste des hôtes, qu’il parcourut, bientôt déçu ». Voilà qui commence mal. Finalement, il jette son dévolu sur « une de ces juives un peu grasses, à la veille de dépasser la maturité, manifestement passionnée, elle aussi, mais habituée à cacher son tempérament derrière une mélancolie distinguée ». Comme on dit en Autriche, faute d’aiglons, on mange des corbeaux. Mais voilà, cette dame traine avec elle son fils Edgar, une douzaine d’années, empêcheur de draguer en rond. Il va falloir des tombereaux de patience au baron pour arriver à occuper ses loisirs, surtout que Zweig a encore 80 pages à remplir. Donc tout va se centrer sur le gamin. « C’est terrible d’être un enfant, plein de curiosité, et de ne pouvoir questionner les gens, terrible d’être ainsi toujours ridicule devant les grandes personnes, comme si l’on n’était que sottise et inutilité ». C’est terrible d’être un lecteur confronté à cela. Pauvre gamin confronté à l’hypocrisie des adultes, lui qui croyait avoir été intégré auprès des grands et subir « une humiliation évidente devant les grandes personnes ».
    Bref, le voilà qui surprend le secret (enfin une petite partie) des adultes. Et malgré ses beaux habits « sa passion juvénile est si grande qu’il se jette avec violence sur la mousse humide, labourant le sol avec ses ongles, cependant que des larmes amères inondent ses joues, qu’il sanglote comme jamais il ne l’a fait et comme jamais plus il ne le fera ». Bien la preuve que ces gamins ne respectent rien. Et en plus il fugue, pour rejoindre son père. Cafard avec ça ? Non Zweig ne va pas jusque là mais affecte Edgar d’un « regard méphistophélique, comme le barbet noir de Faust, et tissant autour d’eux un réseau de haine enflammée dans lequel ils se sentaient irrémédiablement emprisonnés ».
    Pour finir. « Il reconnut dans ces larmes muettes la promesse de la femme vieillissante de n’appartenir désormais qu’à lui, à son enfant, le renoncement de l’aventure ». Le vieux monde de l’empire austro-hongrois est sauf. Sa morale ? elle va bientôt basculer, ensorcelée par un beau ( ?) caporal allemand. Avant leurs altesses iront prendre les eaux à Sarajevo.

    Pour me remettre, j’ai essayé « La Nuit Fantastique ». Le baron (encore un) Friedrich Michael von R. est mort, tombé à la bataille de Rawaruska à l’automne 1914. Il ne reste de lui qu’un paquet cacheté, dans son secrétaire.
    Il y décrit « ce qui s’est passé dans cette nuit fantastique, afin de pouvoir suivre l’évènement dans son développement naturel et complet ». C’est la « journée du 13 juin 1913, où l’après-midi, je pris un fiacre ». Pour aller où ? « Aux courses, Monsieur le Baron, n’est-ce pas ? ».
    « Il était trois heures et seize minutes en cet après-midi du sept juin mil neuf cent treize ». Il l’a déjà écrit, mis comme faisait Eugène Sue pour tirer à la ligne, il le fait maintenant en toutes lettres. Derrière lui une femme riait, assise à côté d’un élégant officier, « un peu fané » cependant. « Je ne voulais pas encore regarder cette femme qui riait ; cela m’amusait d’occuper d’abord, en une sorte de jouissance préalable, mon imagination avec une femme, de me la représenter, de mettre autour de ce rire une figure, une bouche, une gorge, une nuque, une poitrine, toute une femme respirant la vie ». On pense être repartis pour un tour, mais cette fois sans le gamin, mais avec un officier « un peu fané » il est vrai.
    Commencent les courses. Monsieur le Baron, joue et gagne « six cent quarante couronnes ». Et s’en va donc voir les filles. Naturellement, ce ne sont pas des perdreaux de l’année, mais l’homme est généreux avec « la pauvresse habituée à ne recevoir que très peu pour ses services abjects ». Et donc « je versai dans la main ouverte toute ma monnaie, ainsi que quelques billets de banque froissés ». Il se fendra plus tard de deux cents couronnes. La morale est sauve, l’officier est toujours aussi « un peu fané ».

    « Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme », dans « une petite pension de la Riviera », une dizaine d’années avant la guerre. Dans cette nouvelle, la morale est mise à mal. Madame Henriette, la femme d’un pensionnaire est partie avec un jeune homme qui pourtant n’avait passé là qu’une journée. Comme quoi la vertu ne dépend pas de la durée. Premier point positif, la petite pension n’est pas, ou n’est qu’une « dépendance du grand Palace Hôtel ». Deuxième point, il ne sera plus question de madame Henriette.
    Par contre ce sera « Mrs C., la vieille dame anglaise aux cheveux blancs » qui porte par ailleurs ses grands habits de veuve. Non point que Zweig veuille nous entrainer dans une histoire scabreuse. Mais il se trouve que cette charmante et « pleine de distinction » va inviter le narrateur dans sa chambre, dans cette annexe où ils ne sont que sept pensionnaires. Tout l’art de prendre le lecteur à contrepied, ou d’avoir déjà rempli une trentaine de pages. Donc cette noble dame anglaise, fille « de riches landlords en Ecosse » se raconte « nous possédions de grandes fabriques et de grandes fermes ». Son mariage avec le « second fils de la notoire famille des R… il avait servi dans l’Armée des Indes pendant dix ans ». Son veuvage ensuite, et son séjour à Monte-Carlo. Soirées au casino, où elle observe les mains des joueurs, sans prendre part au jeu. Mains qui « se séparent soudain l’une de l’autre comme deux animaux frappés à mort par une même balle ». Mains qui « coururent fiévreusement de la table au corps dont elles faisaient partie, grimpèrent comme des chats sauvages le long du tronc, fouillant nerveusement dans toutes les poches, en haut, en bas, à droite, à gauche, pour voir s’il n’y avait pas encore quelque part, comme une dernière miette, une pièce de monnaie oubliée ». On l’a compris, il a tout perdu.
    C’est la veuve au grand cœur qui va le tirer de situation et les emmener dans un « hôtel borgne et des plus suspects ». Mais on est chez Stefan Zweig et dans la bonne société. Les années passent. Dix ans après, elle apprend sans sourciller que cet apprenti diplomate s’était suicidé à Monte Carlo. Sans sourciller. « Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé ».

    Fin de mes lectures de Stefan Zweig. Il faut reconnaître que c’est bien écrit et que cela se lit agréablement. Est-ce la société qui a changé à ce point, où simplement notre mode vie qui s’est accéléré. J’avais été frappé, il y a de nombreuses années, quand j’ai commencé à lire de façon régulière, voire compulsionnelle. Les premiers romans fantastiques français, les aventures d’Arsène Lupin ou de Rouletabille. Evidemment, le style est moins ampoulé. Mais tous ces romans décrivent une société d’avant la guerre, avant 1914, qui disparait complètement après. Les hommes sont riches, ne travaillent pas, tout au moins de leurs mains, mais sont attachés d’affaires, florissantes il est vrai. Les femmes s’occupent de la progéniture. Le petit personnel fait le reste. Après 1918, cette société a disparu.
    On imagine bien Stefan Zweig et Romain Rolland, européens tous deux, mais d’une façon pacifiste plus que supranationaliste. « Que votre Révolution soit celle d’un grand peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes tombés ! ».

    Publié par jlv.livres | 25 mars 2020, 17:01

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « La maison pâle  (Luke McCallin) | «Charybde 27 : le Blog - 30 mars 2020

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