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Général

Les plus belles lectures de Marianne en 2020.

Le seul bilan positif de cette étrange année 2020 est celui des lectures. Voici donc mes 20 plus belles lectures et relectures sur quelques 120 livres lus en 2020 :

Ryûnosuke Akutagawa, Rashômon et autres contes – 1916 à 1927, nouvelles traduites du japonais par Arimasa Mori pour les éditions Gallimard, 1965. Violents, étincelants, palpitants mais toujours dominés par un métier parfait, une langue savante et variée, ces contes furent traduits par Arimasa Mori, qui leur consacra dix ans de son travail. On y lira notamment Dans le fourré (1921), l’une des nouvelles d’Akutagawa qui est à l’origine de Rashômon, le célèbre film japonais.

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère – 2013, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti pour les éditions de l’Olivier, 2020. C’est l’été 1938 en Europe centrale. Et comme chaque année ils sont là, sur la rive, en villégiature. Il y a Rosa Klein, qui lit dans les lignes de la main. Mais peut-on se fier à ses prédictions ? Et Karl Koenig, l’écrivain. Pourquoi fréquente-t-il les autres vacanciers au lieu de consacrer toute son énergie au roman qu’il est en train d’écrire ? Qui sont vraiment « l’homme à la jambe coupée » et la jeune femme amoureuse que tous les Juifs appellent par l’initiale de son prénom ? Et le père et la mère d’Erwin, l’enfant si sensible à l’anxiété de ceux qui l’entourent ? Dans ce roman magistral publié quelques années avant sa mort, Aharon Appelfeld tisse les questions intimes, littéraires et métaphysiques qui l’ont accompagné toute sa vie. Sous sa plume, ces dernières vacances avant la guerre sont le moment où l’humanité se dévoile dans ses nuances les plus infimes, à l’approche de la catastrophe que tous redoutent sans parvenir à l’envisager.

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Pierre Bourgeade, Warum – 1999 et 2020, éditions Tristram. « L’écrivain érotise le monde », affirmait Pierre Bourgeade. La plongée dans le puits à fantasmes, son exploration des limites semblent être une cure de jouvence dans notre époque de morcellement de la liberté. Même l’obscénité des scènes les plus crues de Warum, comme la scène « de l’anguille » à laquelle les éditeurs de Tristram font référence dans leur préface, ne crée aucune répulsion mais simplement l’admiration pour le génie de l’auteur, nous rappelant que la littérature devrait toujours être une forme extrême de liberté et porter en elle la nécessité impérieuse de la transgression. Note de lecture ici.

Sarah Chiche, Saturne2020, Editions du Seuil. Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour. Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Manuela Draeger, Kree – 2020, Editions de l’Olivier. Les mendiants terribles ont pris le pouvoir. Du monde passé, il ne reste plus grand-chose. Il n’y a plus d’électricité, des oiseaux à taille humaine se mêlent aux survivants. Les immeubles tombent en ruine et les rues sont vides. Accompagnée de sa fidèle chienne Loka et avec l’aide de Myriam Agazaki, mi-sorcière mi-voyante, Kree essaie d’oublier ses existences antérieures et de ne pas sombrer dans un nouveau cauchemar. Portée par un puissant souffle romanesque, Manuela Draeger poursuit dans ce nouveau roman l’élaboration d’un univers unique en son genre. Note de lecture ici.

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Marc Graciano, Au pays de la fille électrique – 2016, Editions Corti. J’aurais pu citer tous les livres de Marc Graciano dans cette liste : Dès la lecture de son premier livre, Liberté dans la montagne (éditions Corti, 2013), la marche d’un vieil homme et d’une petite fille dans les montagnes remontant le cours d’une rivière jusqu’à sa source sans que l’on ne sache pourquoi, j’ai été happée par la magie particulière du texte de Marc Graciano, par la force de la voix et par l’acuité du regard qui sous-tend une écriture d’une précision extrême. Ebahie et subjuguée par le choc de ce grand livre, J’ai retenu celui-ci, Au pays de la fille électrique, troisième roman de Marc Graciano publié en 2016 et le premier situé dans la période moderne, les deux précédents (Liberté dans la montagne et Une forêt profonde et bleue) se situant dans un Moyen-âge indéterminé et mythique, et formant avec celui-ci un triptyque aux multiples échos. Note de lecture ici.

Michel Jullien, Denise au Ventoux – 2017, Editions Verdier. Denise s’est entichée de Paul, le narrateur. C’en était gênant au début. Alors, malgré ses habitudes volontiers casanières, il n’a pas refusé. Ensemble, ils ont passé un an dans son appartement parisien, une année de routine sans tellement se divertir. Lui, le matin, se rend à son bureau quand elle ne sort pas, car Denise est un chien, de bonne taille, un bouvier bernois, une femelle, ancienne élève de l’école des chiens d’aveugle, un cancre recalé pour sa couardise urbaine. Jeune de quatre ans, elle avait de faux airs de Bakounine. Entre eux, l’ordinaire des sempiternelles vadrouilles urbaines se limite à trois sorties quotidiennes dans une géographie relevant plus du pâté que du quartier, un pâté autour duquel ils tournent ensemble, sans varier, des flâneries au carré. Elle s’en contente, en bête, la langue souriante, le croupion au roulis, ses cuissots qui ressemblent tellement aux contours de l’Afrique. Un an de la sorte, Paul s’en fait une peine, tellement que, pour quatre jours, lui et la chienne s’offrent une escapade. Denise au Ventoux. Mais que s’est-il passé à la descente entre Denise et son maître sur les gradins du grand Ventoux ? Subitement les voici face à face, comme jamais, rassemblés dans une calme éternité. Note de lecture par Hugues ici.

Paul Kawczak, Ténèbre – 2020, Editions La Peuplade. Un matin de septembre 1890, un géomètre belge, mandaté par son Roi pour démanteler l’Afrique, quitte Léopoldville vers le Nord. Avec l’autorité des étoiles et quelques instruments savants, Pierre Claes a pour mission de matérialiser, à même les terres sauvages, le tracé exact de ce que l’Europe nomme alors le « progrès ». À bord du Fleur de Bruges, glissant sur le fleuve Congo, l’accompagnent des travailleurs bantous et Xi Xiao, un maître tatoueur chinois, bourreau spécialisé dans l’art de la découpe humaine. Celui-ci décèle l’avenir en toute chose : Xi Xiao sait quelle œuvre d’abomination est la colonisation, et il sait qu’il aimera le géomètre d’amour. Ténèbre est l’histoire d’une mutilation. Kawczak présente un incroyable roman d’aventure traversé d’érotisme, un opéra de désir et de douleur tout empreint de réalisme magique, qui du Nord de l’Europe au cœur de l’Afrique coule comme une larme de sang sur la face de l’Histoire. Note de lecture par Hugues ici.

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Mathieu Larnaudie, Blockhaus – 2020, Editions Inculte. Quelques blocs de béton qui stagnent au large, comme couchés sur la mer, quelques blockhaus et un petit musée. Aujourd’hui, ce sont les seuls vestiges que le village d’Arromanches conserve du débarquement de Normandie. Le 6 juin 1944, en une nuit, c’est pourtant sur cette plage que les alliés construisirent le port artificiel permettant d’engager la grande bataille qui mit fin à la deuxième guerre mondiale. En arrivant dans ce haut lieu de l’Histoire que l’Histoire a déserté, le narrateur compte mettre à profit l’isolement et le silence pour écrire. Mais son désœuvrement le rend perméable à tout ce qui s’y passe. Il laisse flâner son regard, se promène sur la plage et sur les falaises, observe le village et ses habitants. Par indices successifs, il recompose la discrète dramaturgie qui se joue au milieu de ce paysage obsédant, dont l’atmosphère semble agir directement sur les êtres. Ce roman, bercé par le rythme des marées, habité par une tension sourde, distille le sentiment que le plus inattendu peut surgir à n’importe quel instant. Mathieu Larnaudie nous plonge dans une étrange ambiance gothique contemporaine et nous emmène vers les endroits troubles et secrets où se tient l’énigme du désir. Note de lecture par Hugues ici.

Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir – 2013, traduit par Céline Leroy pour les éditions du Sous-sol, 2020. Deborah Levy revient sur sa vie. Elle fuit à Majorque pour réfléchir et se retrouver, et pense à l’Afrique du Sud, ce pays qu’elle a quitté, à son enfance, à l’apartheid, à son père – militant de l’ANC emprisonné –, aux oiseaux en cage, et à l’Angleterre, son pays d’adoption. À cette adolescente qu’elle fut, griffonnant son exil sur des serviettes en papier. Telle la marquise Cabrera se délectant du “chocolat magique”, elle est devenue écrivaine en lisant Marguerite Duras et Virginia Woolf. En flirtant, sensuelle, avec les mots, qui nous conduisent parfois dans des lieux qu’on ne veut pas revoir. Ce dessin toujours inédit que forme le chemin d’une existence.
Ce que je ne veux pas savoir est une œuvre littéraire d’une clarté éblouissante et d’un profond secours. Avec esprit et calme, Deborah Levy revient sur ce territoire qu’il faut conquérir pour écrire. Un livre talisman sur la féminité, la dépression, et la littérature comme une opération à cœur ouvert. 

Jean-Pierre Martin, Mes fous – 2020, éditions de l’Olivier. Sandor est perplexe. Est-ce que j’attire les fous, ou bien est-ce moi qui cherche leur compagnie ? Dès qu’il sort de chez lui, ces corps errants l’abordent et s’accrochent à sa personne, faisant de lui le dépositaire de leurs récits extravagants. Il y a Dédé, le fou météo. Laetitia et ses visions étranges. Madame Brandoux, qui jure toute la journée contre le monde entier. Et bien d’autres encore. Sandor se demande s’il n’est pas fou lui-même. D’autant que Constance, sa fille, est atteinte d’une terrible maladie psychique qui l’isole du reste du monde… Avec sensibilité, avec humour, avec désespoir, Jean-Pierre Martin raconte ceux qui butent, qui penchent, qui chantent la journée et hurlent la nuit.

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit – 2020, éditions de Minuit. Il ne reste presque plus rien à La Bassée : un bourg et quelques hameaux, dont celui qu’occupent Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi qu’une voisine, Christine, une artiste installée ici depuis des années. On s’active, on se prépare pour l’anniversaire de Marion, dont on va fêter les quarante ans. Mais alors que la fête se profile, des inconnus rôdent autour du hameau. Un roman magistral où la tension vous entête jusqu’à la dernière ligne.

Daniel Mendelsohn, Une odyssée – 2017, traduit par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière pour les éditions Flammarion, 2017. Lorsque Jay Mendelsohn, âgé de quatre-vingt-un ans, décide de suivre le séminaire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croisière thématique sur les traces d’Ulysse. À la fascinante exploration de l’Odyssée d’Homère fait écho le récit merveilleux de la redécouverte mutuelle d’un fils et d’un père.

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Fabio Morabito, Le lecteur à domicile – 2018, traduit par Marianne Millon pour les éditions Corti, 2019. À Cuernavaca, près de Mexico, Eduardo se voit infliger un travail d’intérêt général original suite à un retrait de permis : faire la lecture à des particuliers. Un jour, il s’aperçoit de la mystification des frères Jiménez, à qui il lit Crime et Châtiment : Luis, invalide, s’exprime à travers Carlos, qui est ventriloque. La famille Vigil, présentée comme sourde et qui lit L’Île mystérieuse sur ses lèvres, lui a menti elle aussi : si la grand-mère est bien sourde-muette et les parents sourds, le jeune homme découvre que les enfants entendent et peuvent parler, mais se sont adaptés à leur entourage. Le seul à l’apprécier est le colonel Atarriaga… qui s’endort, bercé par le ton monocorde avec lequel il lit Le Désert des Tartares. Un jour, Eduardo découvre des poèmes d’Isabel Fraire dans un vieux livre de comptes de son père, et s’aperçoit que Céleste, analphabète, est émue par celui qu’il lui lit. Il découvrira avec stupéfaction qu’elle les connaît par cœur. Pourquoi ? Parallèlement à ses visites, Eduardo est racketté par Güero, un ancien employé du magasin de meubles de son père qu’il a repris, lié aux narcotrafiquants, car la « ville de l’éternel printemps » où il faisait si bon vivre subit aujourd’hui la loi des cartels.

John Okada, No no boy – 1957, traduit par Anne-Sylvie Homassel pour les éditions du Sonneur, 2020. Après l’attaque de Pearl Harbour en 1941, le gouvernement américain fait interner les immigrés d’origine japonaise et leurs familles dans des camps. Parmi eux, une partie des jeunes hommes refusent de rejoindre l’armée et de prêter allégeance aux États-Unis – une double objection synonyme de prison. Ces garçons sont surnommés les no no boys. Unique roman de John Okada, No no boy suit le destin de l’un d’entre eux, Ichiro Yamada, lorsqu’il rentre chez lui, à Seattle, en 1946. Écartelé entre ses origines et son pays de naissance, il va devoir retrouver sa place dans une société qui a fait de lui un ennemi.
Roman majeur sur un épisode oublié de la Seconde Guerre mondiale, No no boy est l’évocation puissante et lucide d’une Amérique où les tensions raciales ne s’apaisent jamais.

Bruno Remaury, Le Monde horizontal – 2019, éditions Corti. Ce texte, qui mêle fiction et faits réels, entrelace petites et grandes destinées prises dans les mouvements invisibles du monde. S’y croisent un préhistorien amateur, des ogres, des mineurs rescapés, des figures bibliques, August Sander et Christophe Colomb, Léonard de Vinci, un lettré, une jeune émigrante, un chauffeur de bus, des essais nucléaires, Jackson Pollock ou Diane Arbus. Fonctionnant par fragments et associations, “Le Monde horizontal” dessine en la suggérant l’évolution de notre rapport au monde, de la verticalité des astres et des dieux du début des temps à l’horizontalité indéfiniment répétée de la civilisation qui nous entoure. Au bout de ce parcours, dont le lecteur est aussi le traducteur, reste la figure de l’homme, sa place dans le monde, les multiples visages de sa détresse. Au fond il s’agit d’une chronique au sens qu’en donne Walter Benjamin : une narration faite d’une superposition de couches minces et transparentes, qui se passe d’explication, et à laquelle le récepteur donne sa signification. Note de lecture ici.

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit – 2020, La Manufacture de livres. C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes. Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir. Note de lecture par Hugues ici.

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Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle – 2020, éditions Verdier. En 2012, Thésée quitte « la ville de l’Ouest » et part vers une vie nouvelle pour fuir le souvenir des siens. Il emporte trois cartons d’archives, laisse tout en vrac et s’embarque dans le dernier train de nuit vers l’est avec ses enfants. Il va, croit-il, vers la lumière, vers une réinvention. Mais très vite, le passé le rattrape. Thésée s’obstine. Il refuse, en moderne, l’enquête à laquelle son corps le contraint, jusqu’à finalement rouvrir « les fenêtres du temps »…

Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu – 2001, éditions de Minuit. Le genre de lieux qu’invente Claudio Parmiggiani dans la série d’œuvres intitulée Delocazione passe d’abord par un travail avec le souffle : c’est une lourde fumée qui exhale et dépose sa suite, sa cendre, sa poussière de combustion, créant ici toutes les formes à voir. Le résultat : une immense grisaille, un lieu pour l’ascèse de la couleur, l’absence des objets, le mouvement imprévisible des volutes, le règne des ombres, le silence d’une nature morte obsidionale. L’air devient le médium essentiel de cette œuvre, il s’éprouve comme une haleine expirée des murs eux-mêmes. Il devient le porte-empreinte de toute image.
Impossible, dès lors, de ne pas interroger ce souffle – qui détruit l’espace familier autant qu’il produit le lieu de l’œuvre – à l’aune d’une mémoire où l’histoire de la peinture rencontrera les fantômes d’Hiroshima. Cet air mouvant, densifié, tactile, exhale d’abord du temps : des survivances, des hantises. Le résultat est un genre inédit de l’inquiétante étrangeté. Et c’est dans la poussière que nous aurons à le découvrir.

* Claudio Parmiggiani est l’un des artistes contemporains majeurs en Italie. L’ensemble d’œuvres analysées dans ce livre, intitulées Delocazione (“ déplacement ”, “ mise en non-lieu ”) se base sur un procédé simple : disposer des éléments – tableaux, objets – dans une pièce, puis faire un feu de pneus dont la fumée grasse se dépose partout. Lorsque les objets sont ôtés, l’œuvre apparaît comme une empreinte de poussière ou de cendre. Ce sont tous ces thèmes qui seront analysés dans le livre.

Rithy Panh et Christophe Bataille, La paix avec les morts – 2020, éditions Grasset. «  Une petite fille nous aborde : Qu’est-ce que vous cherchez  ? Elle a un regard joueur et curieux, je lui explique. Ici, il y a des années, sous le régime khmer rouge, c’était un hôpital, et j’ai enterré de très nombreux corps dans des fosses. Puis l’eau a englouti ce lieu, et on a bâti des maisons. Elle joue avec un petit bout de bois, un peu gênée : Je sais. On dort sur les morts. La nuit, parfois, on les entend parler. J’insiste un peu : Mais tu as peur ? Elle sourit : Non, on n’a pas peur, on les connaît. » C’est à un voyage hors du commun que nous convient Rithy Panh et Christophe Bataille, huit ans après leur livre L’élimination – un voyage vers l’enfance et vers les rizières où furent tués, par l’idéologie, la faim et la violence, 1,8 millions de Cambodgiens. Le grand cinéaste cherche les lieux où furent enterrés les siens : le tombeau de son père, dans la glaise ; la fosse où furent englouties sa mère et ses sœurs. Mais aussi le grand banyan où il s’abrita, désespéré, à treize ans, avec ses bœufs – sur cette colline, les khmers rouges n’osaient pas s’aventurer. Rithy Panh et Christophe Bataille roulent à travers le pays, s’arrêtent, parlent avec les bonzes, questionnent les villageoises âgées, grattent la terre et trouvent des ossement, des tissus ensanglantés. L’oubli guette, et la négation. Et Rithy Panh poursuit son chemin, cherchant la paix avec les morts et tissant un rapport unique avec les vivants, qu’il côtoie, victimes, bourreaux, complices, anciens cadres khmers rouges : le travail de connaissance ne cesse pas, à hauteur d’hommes. D’une conversation écrite avec Noam Chomsky à des échanges avec le père Ponchaud, d’un entretien avec Robert Badinter aux lettres enfantines rangées dans une sacoche de cuir, d’une méditation sur l’idéologie aux visites aux femmes-devins, les auteurs nous offrent un grand livre.

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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