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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Nord-Nord-Ouest » (Sylvain Coher)

Singulier récit d’une traversée de la Manche en novembre par trois jeunes fuyards, navigateurs novices.

x Nord Nord Ouest

À paraître en janvier 2015 chez Actes Sud, le septième roman de Sylvain Coher (et son troisième chez Actes Sud, après « Hors saison » en 2002 – initialement paru chez Joca Seria – et « Carénage » en 2011) réussit à nouveau son pari d’écriture, au très grand plaisir de sa lectrice et de son lecteur, en organisant le télescopage inattendu, et presque onirique par moments, bien que terriblement ancré dans le réel, entre l’errance et la fuite d’une jeunesse éperdue d’être broyée par l’économie ou par l’ennui, d’une part, et la découverte « à la dure » de la navigation à voile, dans la Manche du mois de novembre.

Un choc qui est une véritable prise de risque (comme l’était, à sa manière, dans « Carénage », le heurt de l’amour et de l’obsession motarde), et qui comblera celles et ceux qui aiment la poésie bizarre et sauvage se dégageant d’une situation critique racontée au plus près de l’action, en un jeu narratif subtil qui subordonne la conscience du danger à la pulsion libératrice, « quel qu’en soit le prix », sans effets inutiles, mais offrant au lecteur le frisson d’angoisse que ne ressentent pas – ou peu – les protagonistes tout entiers voués à leur rêve.

Bien sûr, il avait la mer devant lui. La mer pour l’occuper. Une mer de copeaux de bois, de bavures métalliques venant claquer trois mètres plus bas contre les gros moellons du parapet. Les joues creuses, le nez taillé au cutter. La mer l’inquiétait sans que rien ne transparaisse sur son visage buté. Cette mer tout particulièrement, parce qu’elle bougeait tout le temps. Brassait la boue scintillante et filandreuse prélevée sur l’estran. Sur la carte, la Manche c’était un bras d’écolier qui faisait barrage entre entre la France et l’Angleterre. Rien à voir avec la mer telle qu’il la connaissait plus au sud, là où ses pieds ne s’étaient jamais véritablement défaits du sable sec. Depuis qu’il était né, partout la mer avait été douce et bleue. Même à l’automne, on pouvait s’y risquer et s’asseoir au bord pour un bain chauffé par le soleil. À n’importe quelle heure de la nuit ou de la journée. Relax, les bras croisés sur la peau tiède et les yeux perdus dans le tumulte des vagues. Jamais on ne lui avait appris à nager, mais s’il le fallait il se débrouillait comme un animal paniqué. En battant l’eau furieusement.

Les Sablons

Le port des Sablons (Saint-Malo).

Lucky, jeune homme marginalisé mais bien décidé à s’inventer un destin, et le Petit, adolescent en rupture de ban, qu’il a pris sous son aile protectrice, fruits précoces d’un écrasement social programmé, ont dû fuir en catastrophe un chantier clandestin de construction, en Italie du Nord, lorsque l’exploitation « simple » de leur force de travail s’est muée soudainement en sévices abjects. En une cavale de survivants (qui va se mettre à résonner curieusement et joliment, au fil des pages, surgissant d’une toute autre direction, avec une autre singulière équipée, la « Cavale blanche » de Stéphane Le Carre), ils veulent rejoindre l’Angleterre, lieu mythique et paradis entrepreneurial rédempteur, tout entier créé par leur imaginaire, leur manque d’information et les légendes urbaines qui s’échangent dans les fonds ardus de la société. De voiture volée en supermarché floué, ils échouent provisoirement à Saint-Malo où ils rencontrent la Fille, adolescente bourgeoise locale, confinée dans l’ennui déliquescent d’une famille sans horizon, en quête d’échappée belle. Coup de génie ou coup de folie, c’est là qu’ils décident soudainement, plutôt que d’affronter Calais et ses aléas, de gagner l’autre rive de la Manche en volant un bateau à voile, et en mettant le cap au nord-nord-ouest (337°), direction approximative de Plymouth, « presque en face ».

Celtic Sea

Au début, on allait à Calais. C’était Calais et juste après, l’Angleterre des Anglais. Sur la carte, on aurait pu y aller à pied, dit le Petit. Juste avant de lancer la pierre qu’il tenait dans sa main. Demande-lui, toi, pourquoi qu’on est là ! Saint-Malo, c’était pas prévu au départ. Ma parole, Saint-Malo, on savait même pas où c’était ! Je vais pas où tout le monde va, dit Lucky. Et tu vas où ? Où je vais, c’est jamais trop loin. À Calais, les mecs sont cachés dans la forêt. Ferme ta bouche. Pour passer, faut de la maille. Ferme-la, j’te dis. Y a les ferries, dit la Fille. En montrant l’eau devant eux, comme si un monstre blanc allait surgir et leur tendre une passerelle. De Saint-Malo à Portsmouth, faut compter une dizaine d’heures. Je l’ai fait avec mes parents. En partant le soir, on arrive le matin. Non mais quelle conne ! La pierre frôla l’aile du goéland. Celui-ci fit mine de vouloir décoller et finalement se ravisa, en leur tournant le dos. Les deux pattes profondément enfoncées dans le ventre. Lâche l’affaire, c’est mort. Les ferries. Le comité d’accueil au départ et à l’arrivée. Procédure Dublin, tu vois. Le flashage des empreintes digitales, tout ça. Je sais pas si y a du monde qui cherche à embarquer, commenta la Fille. Les joues roses et les yeux brillants. Ici c’est tranquille, ajouta-t-elle. C’est que des vieux et des touristes. Alors c’est pire. On tient parce qu’on est invisibles. On a bébar la cape à Harry Potter, ajouta le Petit. Il leur tendit le paquet de cookies entamé. Lucky se leva et vint se rasseoir contre la Fille. Passa ses bras sur ses épaules, prit une voix rauque en regardant la mer. La Fille semblait lointaine. Perdue dans le retranchement d’une grotte ou d’un bunker, à travers les parois duquel les bruits du monde lui parvenaient assourdis. Lucky la chatouilla, souffla doucement dans son oreille. Respira ses cheveux. Murmura qu’avec l’anglais tout serait plus simple. L’anglais, c’était un uniforme. Comme à l’école. On apprendra.

bishop_rock_lighthouse

Bishop Rock (îles Scilly).

Pour conter cette somptueuse et dure fable contemporaine de l’échappée et de l’errance, Sylvain Coher a choisi avec lucidité le point de vue des trois navigateurs novices, confrontés en toute innocence à une situation qui pourrait très vite les dépasser (ô combien !), sous-équipés techniquement et intellectuellement, malgré les souvenirs d’Optimist de la Fille, face à une Manche d’automne qui, promenade pour un équipage expérimenté avec un matériel adapté, peut vite se révéler diablement piégeuse pour d’inconscients débutants. Déroutant initialement, un narrateur omniscient (ou une émanation presque surnaturelle de l’inconscient du plus documenté des trois passagers) s’insère délicatement dans le dispositif, déroulant notamment une partie du vocabulaire marin et naval spécifique, inconnu des trois jeunes, mais indispensable au lecteur pour saisir ce qui se passe à bord et autour d’eux, l’auteur ne pouvant décemment accumuler les désignations d’objets purement visuelles (« oui, cette-corde-là »), tout en alternant dans l’écriture naïveté et technicité, créant ainsi un understatement permanent qui engendre progressivement chez le lecteur (même ignorant en matière de navigation à voile) une angoisse et un sens anticipé du danger potentiel dignes des meilleurs thrillers.

Manche

Lors d’une traversée de la Manche à la voile (Photo : Yves Maillière)

Ils firent quelques mètres sinueux avant de rencontrer leur premier obstacle. Une forme massive qu’ils distinguèrent brusquement, pendue au bout d’une longue chaîne. Un cotre en acier dodelinait devant eux, avec un hublot gros comme un œil ouvert. La Fille tenta de corriger sa trajectoire en remontant vers le vent. Mais les voiles faseyèrent et elle dut reprendre son cap initial. A présent, ils fonçaient sur le bateau gris. Elle allait abattre et passer derrière l’étrave, lorsqu’ils virent les rochers noirs de la côte affleurer dans le maigre d’eau. Lucky lui hurla de tourner. Elle vira si sèchement qu’elle fit tomber les deux garçons l’un sur l’autre. La bôme siffla. C’est à peine si le bateau hésita avant que les voiles ne se regonflent sur l’autre bord. L’inertie drossa Slangevar contre le cotre gris, sans qu’ils ne puissent rien y faire. Les haubans de l’un raclèrent contre ceux de l’autre avec une vibration de contrebasse. Malgré les grincements du bois glissant contre l’acier, ce fut comme si le gros voilier les envoyait au diable. Slangevar ripa contre la lisse et reprit de l’erre, comme si de rien n’était. Leur évasion devenait la sienne. Le Petit avait reçu le genou de Lucky dans le ventre. Il se tordait de douleur, plié en deux sur le caillebotis. Les cordes, putain ! Lesquelles ? Bouge-toi. Tu fais chier ! Lucky se releva pour libérer le génois d’un côté et le reprendre de l’autre, ainsi que la Fille le lui commanda. Ce coup-ci, il le borda de toutes ses forces. En s’aidant d’un tour mort sur le winch, qui cliqueta comme le barillet d’un revolver. Slangevar se mit à pencher plus nettement mais il gagna en cap sur le grand phare de la sortie. L’annexe les suivait docilement. Le Petit se releva, en frottant son ventre et ses manches. Il regarda les dernières manœuvres s’accomplir avec le détachement sournois d’un oiseau de mer. Son jean blanc ne serait plus jamais récupérable. Bouge-toi, ordonna Lucky. Pour quoi faire ? En mer, on a besoin de tous les bras.

Manquant terriblement d’expérience et de connaissances, mais dotés d’un courage physique et d’une énergie du désespoir hors du commun, surhumains durs à cuire issus de nos marges broyées, les trois personnages vont, sous nos yeux d’abord inquiets puis éventuellement terrifiés, tenter de s’inventer un destin. Y arriveront-ils, et à quel prix ? Ce n’est pas le moindre mérite de Sylvain Coher que d’avoir su ménager un authentique suspense dans ce conte d’automne, tragique, social et politique, mobilisant si pleinement amour et amitié improbables, affectant avec une singulière beauté et une impressionnante justesse les apparences d’un « récit de voile », comme bien peu d’auteurs en ont été capables, aux côtés du Suédois Björn Larsson (« Le cercle celtique », 1992) ou de l’Anglais – d’ailleurs originaire de Tresco, une des îles Scilly – Sam Llewellyn (« Hell Bay », 1984).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Coher

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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