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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Underground Airlines » (Ben H. Winters)

La guerre de Sécession n’a pas eu lieu, et en 2016 l’esclavage est toujours légal dans quatre États américains : une uchronie incisive et violente, menée comme un thriller machiavélique.

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Underground Airlines

Aucun amendement futur apporté à la Constitution ne saurait affecter les cinq articles précédents. De plus, aucun amendement apporté à la Constitution ne saurait autoriser ou investir le Congrès du pouvoir d’abolir l’esclavage ou de légiférer en la matière dans l’un des quelconques États où ces dispositions législatives sont, ou pourraient être, autorisées ou permises. (Extrait du XVIIIe amendement de la Constitution des États-Unis. Il s’agit du dernier des six amendements qui, en complément des quatre résolutions du Congrès, constituent ce que l’on appelle le Compromis Crittenden, soumis par le sénateur du Kentucky, John J. Crittenden, le 18 décembre 1860 et ratifié par le Congrès le 9 mai 1861.)

Peu d’exergues en fiction dégagent une aussi grande puissance instantanée que celui-ci. En sept lignes, le cadre est fixé, dans des lignes suffisantes pour que s’y élabore un thriller machiavélique, tissé de résonances multiples : dans les États-Unis de « Underground Airlines », la guerre de Sécession n’a pas eu lieu, Abraham Lincoln ayant été assassiné quelque temps avant son déclenchement dans « notre » univers, un compromis constitutionnel adapté de l’historique proposition Crittenden a été voté, inscrivant dans le marbre de la Constitution (comme exposé ci-dessus) la perpétuation de l’esclavage dans les États qui le souhaiteraient. En 2016, ainsi, l’esclavage est toujours parfaitement légal dans les « Hard Four », Alabama, Caroline « réunifiée », Louisiane et Mississippi, même si diverses campagnes de pression et de boycott continuent à marquer depuis des dizaines d’années les rapports entre esclavagistes et abolitionnistes.

Je fis de mon mieux pour faire bonne figure pendant notre rapide dîner, ne levant pas les yeux de mon assiette, de mon sandwich, de mon coleslaw et de mon thé glacé. Dieu seul sait ce que j’avais espéré. Une chose est sûre, je ne m’étais pas imaginé que cet homme – ce gamin – irait prendre sur ses épaules le fardeau de ma souffrance. Que le cas de Gentle l’émouvrait au point de se ruer vers le Sud, flingues à la main, ou qu’il irait mettre sur pied une équipe de gros bras pour investir de force une mine de bauxite de Caroline. Je ne m’étais pas attendu non plus à le voir dégainer son portable et battre le rappel dans les rangs de l’armée des abolitionnistes.
Tout d’abord, parce qu’une telle armée n’existe pas. Tout le monde sait ça. Enfin, tous ceux qui ont un peu de jugeote. Pas d’Underground Airlines, du moins pas comme on pourrait l’imaginer. Pas de bases de commandement secrètes perdues dans les sables des déserts du Nouveau-Mexique, comme dans ce navet qu’ils avaient sorti il y a quelques années. Pas de groupes paramilitaires équipés d’hélicoptères de combat et de bombes incendiaires, qui attendraient que quelque mystérieux général abolitionniste leur ordonne de passer à l’action.
Pourtant, il y avait bien des missions de récupération. Des sauveteurs. Mais c’était au coup par coup. Des raids éclair menés par des commandos de nordistes, assez fous ou gonflés pour attaquer les Hard Four et ramener des gens vers la liberté. Des actions ciblées, des petites équipes, organisées en cellules, chacune traçant sa propre route le long de l’Underground Airlines. Tout ce qu’il fallait, c’était connaître la bonne personne. Et cet homme, ce père Barton, était justement censé être la bonne personne. Celui qu’il fallait suivre. Tous ceux que j’avais rencontrés jusqu’à présent m’avaient dit que là-bas, dans l’Indiana, à Indianapolis, c’était le père Barton de Sainte-Catherine l’homme à contacter.

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Deux ans après le troisième et dernier tome de sa trilogie célébrée « Dernier meurtre avant la fin du monde », Ben H. Winters publiait en 2016 ce « Underground Airlines », plusieurs mois avant le « Underground Railroad » de Colson Whitehead, qui explorait d’autres facettes de la métaphore uchronique et de la possibilité spéculative offerte par la littérature. Au-delà du défi technique et politique que pouvait constituer pour un écrivain blanc le fait d’écrire aujourd’hui, à l’heure de « Black Lives Matter » et d’une recrudescence de la prise de conscience de ce que fut l’esclavagisme et des séquelles qu’en porte une certaine Amérique au quotidien, à propos du racisme constitutif d’une des formes du rêve américain, et sans renier – bien au contraire, l’écrivain en témoignait sur son blog avant publication – tout ce qui est dû en la matière à Octavia Butler et tout particulièrement à son « Liens de sang » de 1979, il faut bien saluer la réussite enthousiasmante que représente ce roman policier empruntant adroitement les codes du thriller et du roman d’infiltration pour offrir à la science-fiction et à la littérature des expériences de pensée en général l’un des plus intéressants romans utilisant la mécanique uchronique (« Si Abraham Lincoln avait été assassiné avant de se lancer pour de bon dans l’abolition de l’esclavage et dans la Guerre de Sécession ») pour parler d’aujourd’hui.

Nous avions aussi droit à notre petite polémique locale autour d’une initiative caritative appelée « Le Placard de Suzie » : des gens se rassemblant dans des arrière-salles d’églises pour envoyer des colis dans les plantations avec dedans des couvertures, des barres chocolatées, des trucs du genre. Ils étaient tout d’abord aller interviewer un travailleur social qui militait pour la cause des SDF et qui se demandait pourquoi notre attention devait se tourner vers le Sud, alors « qu’il y avait tellement de souffrance à notre porte ». Puis ça avait été le tour d’un porte-parole des Black Panthers qui avait dénoncé une campagne « d’améliorationnisme béat », reprochant à Suzie sa naïveté. Ce que j’avais trouvé un peu dur, étant donné que la gamine n’avait que neuf ans, après tout.

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L’excellente postface de Bertrand Campeis dans l’édition française, publiée chez ActuSF en octobre 2018 dans une traduction d’Éric Holstein, et le blog de Ben H. Winters lui-même (ici), nous rappellent que ce roman de premier ordre s’inscrit dans une réflexion lancinante et hélas toujours actuelle sur la manière dont un racisme structurel contemporain peut s’enraciner dans une histoire jamais véritablement digérée. Et aussi sur la manière dont le capitalisme contemporain dispose de moyens autrement efficaces que ceux du XIXe siècle pour gérer ses éventuelles hypocrisies nécessaires. Aux côtés des influences revendiquées de Ralph Ellison, de Toni Morrison, de James Baldwin et de Zora Neale Hurston, par exemple, on mentionnera aussi, pour leurs évidentes résonances, le subtil « Effacement » (2001) de Percival Everett ou le foisonnant et rusé « Contrenarrations » (2015) de John Keene, mais aussi, pour son apparition en redoutable cameo, « Les confessions de Nat Turner » (1967) de William Styron, ou même, pour ses intrications vertigineuses de diverses aliénations, le « Merci » (2011) de Pablo Katchadjian.

Le centre communautaire ne devait pas être beaucoup plus grand qu’une maison de Monopoly, et il était aussi vieux que le péché. Peut-être même aussi vieux qu’Adam et Ève.
Sauf le cadenas. En laiton et qui, lui, avait l’air flambant neuf.
Je souriais tout seul dans mon coin en notant le numéro de téléphone, assez content de moi d’avoir remarqué ce détail. Content – avec un simple reçu de distributeur automatique – d’être remonté jusqu’à la banque, puis au centre, à Ruben et à cette porte. Content, en somme, d’être arrivé jusque)là avant même que Bridge n’ait pu me communiquer le dossier complet. C’était le plaisir de la découverte, la satisfaction du travail bien fait.
Et c’est bien ça le problème quand on fait le boulot du Diable. C’est qu’il peut aussi être gratifiant. Sacrément gratifiant.

Nous aurons par ailleurs la joie d’accueillir Ben H. Winters, de passage à Paris, mardi 6 novembre prochain à partir de 19 h 30, à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris).

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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