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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Merci » (Pablo Katchadjian)

Dans la cendre électrique avec les esclaves tout juste libérés : un incroyable dispositif.

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Merci

Publié en 2011 en Argentine, et en août 2015 en français aux éditions Vies Parallèles, le deuxième roman de Pablo Katchadjian, superbement traduit par Guillaume Contré, va sans doute encore plus loin que le captivant, mathématique, onirique et foisonnant « Quoi faire » de 2010, que les éditions du Grand Os avaient publié en français en 2014.

Ça faisait déjà deux heures que j’attendais dans la cage en bois avec les deux cents autres esclaves. Le port m’était inconnu avec quelque chose, pourtant, de familier ; je voulus demander le nom de l’île à celui qui se trouvait à côté de moi, mais il semblait avoir perdu connaissance. Me retournant, je remarquai qu’il n’était pas le seul. La cage, tout à coup, fut ouverte et ceux d’entre nous qui allaient bien sortirent sur des gradins. On me choisit tout de suite, car j’étais en bonne santé et que mon aspect, lui, était des plus convenables, selon les dires de mon acheteur, un homme d’une cinquantaine d’années, chauve, sympathique, pas très grand et un peu gros, qui s’appelait Hannibal. Nous montâmes dans sa voiture puis il me conduisit chez lui, un château construit sur une élévation du terrain. Depuis la fenêtre de ma chambre, le port s’offrait à la vue tel un modèle réduit ; je passai cet après-midi-là des heures à le contempler, ainsi qu’à boire et à manger ce qu’une très vieille servante courbée m’apportait régulièrement. Prévenu par Hannibal, je me couchai tôt : il m’avait dit qu’une journée de travail plutôt longue nous attendait.

Dès ces premières phrases, un ton, unique, est donné. Pris au pied de la lettre – le clin d’œil à la magie des dispositifs de Philippe Annocque, tout particulièrement à celui mis en oeuvre dans « Vie des hauts plateaux », s’impose -, il y a bien ici un récit à la première personne traitant d’esclavage sur quelque île des Tropiques, de domaines et de châteaux, de tâches harassantes et humiliantes, de paternalisme bourru, de révolte, de libération, de gestion de la liberté et d’émancipation délicate si ce n’est impossible… Et seul, déjà, ce récit serait sombrement délicieux.

Cap-Haitien

Vue de Cap-Haïtien (Haïti)

Je revins à la table de nuit et me servis du thé dans la tasse. Je mangeai un peu de pain avec du fromage et bus une gorgée. Sur ma lancée, j’avalai tout. Alors que je mastiquais le dernier morceau de pain, Hannibal cria mon nom d’en bas. Je me penchai à la fenêtre et le saluai. « Descends tout de suite ! », me cria-t-il. Je m’habillai et descendis. Il me fit savoir qu’il avait besoin de mon aide pour quelque chose. Après quoi il resta silencieux. Il me fallut donc demander quelle était cette chose. « Oh, tu vois bien, une petite chose sans importance. »  « Bon. » Il m’expliqua alors en quoi consistait ce dont il avait besoin et je lui dis très bien, qu’il n’y aurait pas de problème, même si en réalité l’idée de faire ce qu’il me demandait me déplaisait. Je passai donc tout l’après-midi à tenir mon engagement, et à peine rentré au château, me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires et, par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée dans mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de l’esclavage. Je regardai par la fenêtre, mais mes yeux que la chaleur et les gaz avaient fatigués et irrités ne me permettaient pas d’avoir une vision nette des choses. La prochaine fois, pensai-je alors, j’exigerai d’Hannibal des gants, des lunettes de protection et même des bottes.

Columbia Pictures' "Django Unchained," starring Christoph Waltz and Jaimie Foxx.

Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012)

Mais il y a ici, peut-être surtout, profondément enchâssée à l’intérieur de ce récit premier, la magie d’une écriture très spécifique, d’une bataille feutrée au couteau pourtant aiguisé dans laquelle le narrateur ne dit pas tout au lecteur, dans laquelle le lecteur voit des éléments qui échappent au narrateur, et dans laquelle un sentiment d’absurde rendu finement signifiant vient étreindre par moments – et jusqu’au bout – l’un et l’autre. Jouant à merveille de ces boucles répétitives aux variations subtiles qui hantaient déjà « Quoi faire« , Pablo Katchadjian développe très vite une mécanique totalement hypnotique, une horlogerie redoutable qui tic-taque insidieusement en nous, négligeant les à-plats de cadavres d’esclaves pour rendre authentiquement inquiétante une porcelaine tiède, distillant une bonhomie dont l’affectation glace potentiellement beaucoup plus qu’un film d’horreur, glissant dans tous les creux du récit, comme dans ses raccourcis au pas de course, de fortes suspicions d’effroyable, d’indicible, ou de catastrophe à venir, d’un instant à l’autre. Lorsque l’attente – qui ignore pourtant son nom – ainsi créée est à nouveau patiemment déjouée, que la lectrice ou le lecteur retient son souffle aux mots dont le sens semble désormais changé, travesti ou perdu, il reste comme un résidu de soulagement moral et d’angoisse philosophique ne voulant pas quitter les semelles engluées dans une cendre d’outre-monde : rarement un texte aussi bref, avec ses 120 pages, aura aussi vertigineusement mis en scène les chocs répétés et psychopathes de l’aliénation et de l’émancipation toujours incertaine, à des profondeurs aussi radicales.

Je m’agenouillai, appuyai ma tête contre la terre et chantai à voix haute l’unique prière que j’avais appris enfant : « Dieu, je t’en prie, aide-moi à dépasser les incongruités. »

Ce qu’en dit le traducteur Guillaume Contré sur son excellent blog L’escalier des aveugles est ici, la belle chronique de la librairie liégeoise Livre aux Trésors est ici, et ce qu’en dit Claro dans son Clavier cannibale est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Merci » (Pablo Katchadjian)

  1. posté a propos de « Quoi Faire » du même PK

    j’ai découvert « Merci » petit livre (132 p) paru chez Vie Paralléles, Bruxelles en 2015
    une drole d’écriture (les chapitres commencent souvent par la même phrase
    une drole d’histoire (jouissive réécriture de la métaphore hégelienne du Maitre et de l’Esclave que dit le 4 de couverture). tu parles…..
    c’est vrai qu’on y trouve un esclave, un maitre, des autres esclaves… des droles de relations (dont un manuel des « Positions sexuelles particulières à pratiquer entre hommes »)

    A le relire c’est encore plus drôle, une fois integrée la façon d’écrire de PK

    Il y a sur le net des extraits (poésie essentiellement) et un autre ouvrage de PK « El Aleph engordado » (Imprenta Argentina de Poesia AIP 2009, tiré à 200 exemplaires) qui lui a valu une polémique toute borgésienne

    A quelques 4000 mots de l’original « Aleph », PK a ajouté 5600 autres. Ce qui, évidemment n’a pas plu aux héritiers de JLB, d’où procès intenté par Maria Kodama (et le soutien de nombreux auteurs hispanisants). On trouve le texte en pdf sous http://tallerdeexpresion1.sociales.uba.ar/teoricos/ et l’index Katchadjian, Pablo, El Aleph engordado

    J’avais (l’esprit de l’escalier) fait à l’époque l’antiparallèllisme avec le livre de Jonathan Safran Foer « Tree of Codes », tiré de la nouvelle de Bruno Schultz « the Street of Crocodiles ». le procédé est alors dual de celui de PK, JSF retranche des mots, d’où des trous (des vides) dans le livre.
    (c’est aussi différent du fameux trou dans le bouquin de BS Johnson (« Alberto Angelo », Quidam ed) qui permet de voir ce qui se passe deux pages plus loin)

    Livre admirable par son aspect (des trous dans le texte) 139 pages, Visual Editions, London dont il existe des vidéos illustrant le travail de l’imprimeur (http://www.visual-editions.com/our-books/tree-of-codes). Il est évident que la traduction de l’un ou l’autre ouvrage ne donne pas grand chose, mais il n’est pas défendu de lire dans la langue

    Publié par jlvlivres | 5 octobre 2015, 08:00

Rétroliens/Pings

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