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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Contrenarrations » (John Keene)

Nouvelles et novellas folles et rusées pour baliser la condition de l’Afro-Américain à travers les siècles.

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C’est plus rapide, t’a une fois prévenu quelqu’un, quand on se laisse aller. Ici, dans la salle à manger étouffante, tu ne reconnais personne, pas une seule. Ta mère a soupé à son heure habituelle et est déjà retournée dans sa chambre. Quand tu es venu avec elle avant ou tout seul tu as en général repéré au moins un visage familier, de la ville, de Philly ou de Baltimore, car à partir de juin jusqu’au premier changement des feuilles les gens arrivent chaque week-end d’un peu partout. Comme dans plusieurs autres hôtels des Catskills, celui de Miss English t’a accueilli, ta mère, presque tous ceux qui payent, permettant des séjours sans incident. Cependant, il y en a eu quelques-uns : chaque fois que l’un d’eux n’a aucune idée de la façon dont fonctionnent les plus subtiles des règles de ce côté de la ligne Mason-Dixon, comment la loi tombe parfois de l’autre côté. Il y a eu cette fois à l’hôtel de Kauterskill où on t’a demandé de libérer ta chambre et de t’installer dans l’autre aile parce que le type de Caroline s’offusquait de devoir partager les mêmes draps et assiettes, de penser que tu pouvais frôler sa femme dans le couloir ou l’escalier, comme si tu étais incapable de suivre une ligne droite voire angulaire t’éloignant d’elle, comme si tu n’avais aucune volonté, comme si tu avais jamais jeté un second regard vers elle ou toute autre blanche, et le propriétaire de cet hôtel, un petit homme rondouillard au teint terreux avec une voix comme un appeau à canard avait dit qu’il voulait éviter tout problème, partez s’il vous plaît, il acceptait même de vous offrir un whiskey gratuit en guise de consolation. (« Cold »)

C’est en 2015 que l’Américain John Keene, poète et professeur de littérature afro-caribéenne, nous offre ce premier recueil de nouvelles et de novellas, dédiées à un subtil récit alternatif de la condition historique afro-américaine, aux États-Unis comme en Amérique Latine. Traduite en 2016 chez Cambourakis par le très regretté Bernard Hoepffner, cette somme alerte et multivoque présente un ensemble de caractéristiques qui peuvent faire trembler le récit national américain dominant (de l’héritage du colonialisme et de l’esclavagisme) sur une bonne partie de ses bases. Comme l’auteur s’en expliquait dans un long entretien avec la Lambda Literary Review en juin 2015, l’idée et l’envie d’écrire ces « Contrenarrations » lui sont venues à  la lecture du « The Negro in Colonial New England » de Lorenzo Johnston Greene, en s’émerveillant des histoires obscures et malignes que révélaient désormais les travaux récents d’historiens de son calibre, et notamment sur l’esclavage tel qu’il fut pratiqué dans le Nord, bien avant la Guerre civile américaine, avant d’en explorer plus avant les racines, aux Antilles et au Brésil (avec son abolition si tardive de l’esclavage, par rapport aux autres nations américaines).

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Counternarratives

Bien que son épouse fût encore en âge d’avoir des enfants, Francisco Inocêncio adopta son fils, José, qui fut connu par la suite sous le nom de José Inocêncio, et sa fille, Clara. De sa mère, dit-on, José Inocêncio hérita d’une volonté de plomb et d’une langue dorée. Ces dons le menèrent à sa plus grande réussite, qui fut de s’allier à la famille éminente et fermée des Figueiras, qui avait acquis des titres de propriété non seulement dans la capitale mais dans tout l’intérieur sucrier. Les Figueiras s’étaient également impliqués dans le commerce, comme agents de la Couronne, dans le traitement du sucre et de l’indigo, ainsi que dans le système bancaire naissant. Conséquemment, la rumeur courait qu’ils étaient des conversos. En tout état de cause, la cour royale bénéficiait énormément de leur ingéniosité, tout comme la classe coloniale dirigeante, à laquelle Londônia ne tarda pas à appartenir. Le butin coule vers ceux qui sont impitoyables et ont des relations. (« À propos du Brésil, ou dénouement : Les Londônia-Figueiras »)

Qu’il se penche sur les premiers temps du capitalisme d’esclavage au Brésil (« À propos du Brésil, ou dénouement : Les Londônia-Figueiras »), sur les « Origines idéologiques de la révolution américaine » (premier texte achevé au sein du recueil, avec un ton qui, malgré son titre mystificateur, n’a rien de celui d’un essai – et l’on songera peut-être au « Manituana » des Wu Ming), qu’il approche d’une manière presque lovecraftienne les étranges faits survenant dans un monastère brésilien (« Une lettre à propos des procès de la contreréforme à la Nouvelle Lisbonne »), qu’il suive l’itinéraire d’une « sorcière en devenir », depuis la fuite de ses propriétaires de Saint-Domingue en proie à la révolution haïtienne jusqu’aux plantations et aux écoles religieuses du Deep South en gestation (dans la plus longue novella du recueil, « Glose, ou l’étrange histoire de Notre-Dame des Douleurs »), qu’il raconte un poignant et curieux épisode de cuisine et de science lors de la guerre de Sécession (« Les aéronautes »), qu’il revisite le « sudisme » plus que latent de Tom Sawyer et d’Huckleberry Finn (« Rivers »), qu’il synthétise les derniers jours de Bob Cole, le créateur de la première comédie musicale afro-américaine à Broadway (« Cold »), qu’il explore certaines facettes précieuses du poète Langston Hughes (« Blues »), ou qu’il muse avec Mario de Andrade, l’étoile du modernisme brésilien (« Anthropophagie »), John Keene consacre un soin tout particulier, dans chacune de ces treize nouvelles ou novellas, comptant de quelques paragraphes à plus de 70 pages, à trouver un ton précis ou un registre spécifique : comme il le disait dans le même entretien évoqué plus haut, « une leçon que j’ai apprise très tôt, de la grande Sarah Schulman, c’est que chaque texte doit trouver sa propre voix et sa propre forme. Bien qu’il y ait des points en commun entre eux, dans leur langage, dans leur ton, chaque histoire au sein des Contrenarrations prend une forme différente, le plus souvent dictée par son objet principal. C’est pour cela qu’il y en a une écrite sur deux colonnes, une avec des encadrés, une sous forme de lettre, etc. Le recueil fonctionne ainsi un peu comme une mixtape. »

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Langston_Hughes

Langston Hughes

Ayant appris la mort de son frère, de L’Écart avait l’intention de vendre le domaine aussi rapidement que possible. Il n’avait rien contre une vente à un mulâtre, un des propriétaires locaux, car il en avait connu plusieurs depuis son enfance et il prévoyait qu’en fin de compte une grande partie de l’île finirait en fragments entre des paumes sombres. Son épouse, cependant, l’incita à d’abord s’enquérir d’un acheteur de son rang social, ou au moins d’un Français capable de lui verser une caution. De toute façon il le vendrait. La capture, quelques mois plus tôt, et la mort peu de temps après de L’Ouverture, qui n’avait cessé de collaborer avec les objectifs français et dont la loyauté avait été finalement trahie, convainquirent de L’Écart que les noirs, à présent conscients de leur destin, ne tarderaient pas à refuser d’être trahis par d’autres que des noirs. Il avait aussi l’intention, en guise d’adieu et comme un geste de magnanimité, une vertu dont il était extrêmement fier, d’émanciper tous les esclaves qui se trouvaient encore à Valdoré. (« Glose sur une histoire des catholiques romains au début de la république américaine, 1790-1825, ou l’étrange histoire de Notre-Dame des Douleurs »)

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Féru de documentation historique oubliée et d’empathie comme le Madison Smartt Bell de la « Trilogie haïtienne », malicieux et rusé comme le Pablo Katchadjian de « Merci », John Keene invente presque à lui seul un format de conte contemporain à géométrie variable, oscillant entre la méditation, l’ironie, le non-dit retentissant et la flamboyance épique pour dire, aussi élégamment et crûment que le Percival Everett d’ « Effacement », même si c’est avec des moyens bien différents, l’histoire secrète et profonde de la condition noire en Amérique, et de l’impudence toujours répétée des colonialismes, néo-colonialismes et racismes bien peu pénitents. Une lecture essentielle à plus d’un titre.

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