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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Lincoln au Bardo » (George Saunders)

Une polyphonie inventive en forme de sarabande langagière qui saisit la fusion surnaturelle du deuil intime, de l’obsession au-delà de la mort et de la prise de lourdes décisions historiques, dans un cimetière de Washington en 1862.

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« Vous savez, me dit Mrs. Lincoln, le Président est censé donner une série de dîners de gala chaque hiver, et ces dîners sont extrêmement onéreux. Si j’organisais trois grandes réceptions, nous pourrions supprimer tout bonnement ces dîners du programme. Si je parvenais à faire en sorte que Mr. Lincoln rejoigne mes vues sur ce sujet, croyez bien que je ne manquerais pas de mettre cette idée en pratique.
– Je pense que tu as raison, intervint le Président. Tes arguments sont convaincants. je crois que nous devrions en effet opter pour ces réceptions. »
Ainsi fut-il décidé, et aussitôt l’on se mit à tout organiser en prévision de la première réception.
(in « En coulisses, ou Trente ans d’esclavage et quatre ans à la Maison Blanche » d’Elizabeth Keckley)

Les abolitionnistes critiquèrent les réjouissances de la Maison-Blanche et beaucoup déclinèrent l’invitation. Ben Wade exprima ses regrets, dit-on, de la plus verte des façons : « Le Président et Mrs. Lincoln sont-ils au courant qu’une guerre civile fait rage ? Mr. et Mrs. Wade, eux, en sont conscients, et pour cette raison refusent de participer à la ripaille et à la gaudriole. »
(in « Réveil à Washington, 1860-1865 », de Margaret Leech)

Les enfants, Tad et Willie, étaient couverts de cadeaux en permanence. Willie était si enchanté par un petit poney qu’on lui avait offert qu’il insistait pour le monter tous les jours. Or le temps était capricieux, et l’exposition au grand air entraîna un rhume sévère, qui dégénéra en fièvre.
(Keckley, op. cit.)

Willie était brûlant de fièvre, le cinq au soir, tandis que sa mère se préparait pour la réception. Il respirait avec difficulté. Elle vit que ses poumons étaient congestionnés et s’en alarma.
(in « Vingt jours » de Dorothy Meserve Kunhardt et Philip B. Kunhardt Jr.)

Février 1862. Abraham Lincoln a signé depuis quelques semaines l’ordre de début des opérations militaires contre les États confédérés, dix mois après son investiture en tant que seizième président des Etats-Unis, neuf mois après la bataille de Fort Sumter qui marque le début officieux de l’insurrection et de ce que les Européens appelleront la « Guerre de Sécession », qui demeurera la « Guerre Civile » en Amérique du Nord. De Washington D.C., à moins de 150 km de Richmond, la capitale sudiste, il pilote la politique de l’Union et la mobilisation progressive de la richesse financière, industrielle et humaine du pays pour ce qui restera aussi dans l’Histoire comme la première guerre moderne, annonçant avec cinquante ans d’avance les conflits totaux du siècle suivant. Le 20 février, son troisième fils, William, douze ans, meurt d’une fièvre maligne ou d’une pneumonie mal soignée. La famille est effondrée. La première dame, Mary Todd Lincoln, ne s’en remettra jamais complètement. Le Président lui-même est ébranlé. Après l’enterrement, il ne peut s’empêcher, étrangement, de se rendre au caveau pour serrer une dernière fois le corps de son enfant dans ses bras. Là, au milieu des tombes, à son insu, des centaines de présences improbables mènent une existence provisoire, entre décès officiel et départ pour une mort définitive. Parmi elles : William. Se passera-t-il quelque chose ? Au-delà des discussions obsessionnelles qui les enflamment entre elles et de leurs spéculations feutrées à propos de ce bardo, ces âmes mortes se feront-elles sentir du Président ?

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« Bevins » avait plusieurs paires d’yeux Partant dans tous les sens Plusieurs nez Flairant partout Ses mains (il avait plusieurs paires de mains, ou alors ses mains étaient si rapides qu’elles semblaient plusieurs) gesticulaient de-ci de-là, ramassaient des choses, les portaient à son visage avec la plus curieuse des
Un peu effrayant
À mesure qu’il racontait son histoire, il lui avait poussé tant d’yeux et de nez et de mains supplémentaires que son corps avait presque disparu Des yeux comme des raisins sur une grappe Les mains tâtant les yeux Les nez reniflant les mains
Des entailles à chacun de ses poignets
willie lincoln

Le nouvel arrivant, assis sur le toit de sa maison de souffrances, observait Mr. Bevins d’un air ébahi.
hans vollman

Et vous jetait de temps à autre un regard non moins stupéfait, monsieur. Lorgnant votre énorme –
roger bevins iii

Allons, allons, inutile de mentionner mon –
hans vollman

L’autre homme (celui sur qui était tombée une poutre) Entièrement nu Le membre gonflé dans des proportions Je ne pouvais quitter des yeux
Ce membre qui bondissait tandis qu’il
Corps comme une boulette
Nez large et plat comme le museau d’un mouton
Vraiment tout à fait nu
Crâne horriblement enfoncé Comment pouvait-il se mouvoir et parler avec une si vilaine –
willie lincoln

Or voici que le Révérend Everly Thomas se joignit à nous.
hans vollman

Lequel arriva, comme à son habitude, au petit trot, sourcils circonflexes, regardant par-dessus son épaule d’un air inquiet, cheveux dressés sur la tête, bouche arrondie en un O parfait de terreur. Et prit cependant la parole, comme à son habitude, d’une voix absolument calme et composée.
roger bevins iii

Un nouvel arrivant ? dit le Révérend.
Je crois que nous avons l’honneur de nous adresser à un Mr. Carroll, dit Mr. Bevins.
Le garçonnet nous observait sans rien dire.
hans vollman

Le nouvel arrivant était un garçon âgé de dix ou onze ans. Un élégant petit monsieur qui clignait des yeux et jetait autour de lui des regards circonspects.
le révérend everly thomas

Tel un poisson qui, échoué sur la grève, demeure figé et alerte, saisi par la conscience de sa vulnérabilité.
hans vollman

Il me rappelait mon neveu qui était tombé un jour dans un trou de la rivière gelée et était rentré à la maison transi jusqu’aux os. Redoutant la punition qui l’attendait, il n’avait pas eu le courage de passer la porte ; je l’avais trouvé recroquevillé sur le seuil, ramassé sur lui-même pour se procurer un tant soit peu de chaleur, choqué, honteux, quasi paralysé de froid.
roger bevins iii

Sans doute sentez-vous qu’une force vous attire ? demanda Mr. Vollman. Un besoin impérieux ? D’aller ? Dans un endroit ? Plus confortable ?
Je sens que dois attendre, répondit le garçon.
Ça parle ! s’écria Mr. Bevins.
le révérend everly thomas

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On connaissait George Saunders comme essayiste, et comme l’un des plus brillants nouvellistes américains contemporains. Son premier recueil « Grandeur et décadence d’un parc d’attractions » (1996), tout particulièrement, finaliste du prix PEN/Hemingway, fait figure de véritable chef-d’œuvre d’inventivité et de causticité. Récompensé par le Booker Prize à sa parution en 2017, ce premier roman tardif, traduit en français en 2019 chez Fayard par Pierre Demarty, est né, de l’aveu de l’auteur, d’une anecdote racontée par la cousine de sa femme, à l’occasion d’une visite à Washington il y a plus de vingt-cinq ans, mentionnant les visites d’Abraham Lincoln au caveau provisoire de son fils, dans les quelques jours ayant suivi sa mort, pour le « serrer une dernière fois dans ses bras ». De cet épisode peu connu, dans l’une des vies pourtant les plus cernées par les biographes et les mémorialistes, et de loin, de l’histoire publique américaine, lui vint l’envie de mêler le Lincoln Memorial et la Pietà pour proposer, au terme de deux dizaines d’années de maturation consciente ou inconsciente, un roman historique extrêmement documenté utilisant un surnaturel fantasque, voire joyeusement baroque, pour se pencher sur certains mystères du deuil intime et de la prise de décisions historiques. Dans sa flamboyance et sa ruse, déployées à chaque page, le résultat est une réussite incontestable, à la fois passionnante, hilarante, grave et songeuse.

De nombreux convives se rappelaient en particulier le magnifique clair de lune de cette soirée.
(in « Une saison de guerre et de perte » d’Ann Brightney)

Dans plusieurs témoignages de cette soirée, il est fait mention de l’éclat de la lune.
(in « La longue route vers la gloire » d’Edward Holt)

Un détail commun à tous ces récits est la lune dorée qui éclairait la scène de sa lumière étrange.
(in « Soirées à la Maison-Blanche : Une anthologie » de Bernadette Evon)

Il n’y avait pas de lune ce soir-là et le ciel était gros de nuages.
(Wickett, op. cit.)

Un épais croissant vert surplombait cette scène de démence tel un juge imperturbable, insensible à toute la folie des hommes.
(in « Ma vie » de Dolores P. Leventrop)

La pleine lune ce soir-là était d’un rouge jaunâtre, comme si la lumière de quelque feu terrestre s’y reflétait.
(Sloane, op.cit)

Au gré de mes déplacements dans le salon, j’apercevais un morceau de lune argentée çà et là derrière les fenêtres, tel un vieux mendiant implorant qu’on l’invite à entrer.
(Carter, op. cit.)

Au moment où le dîner fut servi, la lune brillait, haute, petite et bleue dans le ciel, son éclat intact quoique un peu diminué.
(in « Une époque révolue » (mémoire inédit) de I.B. Brigg III)

La nuit avançait, sombre et sans lune ; un orage approchait.
(in « Ces si joyeuses années » d’Albert Trundle)

Les invités commencèrent à quitter la fête alors que les étoiles du martin cernaient déjà la pleine lune jaune.
(in « Les puissances de Washington » de D.V. Featherly)

Les nuages étaient lourds, chargés, et bas, d’une teinte rose passé. Il n’y avait pas de lune. Mon mari et moi nous arrêtâmes un instant pour lever les yeux vers la chambre où le petit Lincoln était à la peine. J’adressai au ciel une prière silencieuse pour que le garçon recouvre la santé. Nous rejoignîmes notre voiture et rentrâmes chez nous, où nos propres enfants, loué soit le Seigneur plein de miséricorde, dormaient paisiblement.
(in « Une mère se souvient » d’Abigail Service)

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En alternant avec une redoutable efficacité les chapitres composés d’extraits de biographies, de témoignages et de mémoires authentiques nous renvoyant à ce funeste mois de février 1862, et ceux délicieusement fourmillant des interventions cacophoniques, drôles ou poignantes, des âmes perdues du cimetière d’Oak Hill, accrochées à leurs obsessions particulières (résonnant malicieusement à chaque instant ou presque avec les contradictions et les absences de fiabilité des témoignages réels), George Saunders ne se contente pas, comme le soulignait Hari Kunzru dans The Guardian (à lire ici), de faire preuve d’un rare mélange de profonde compassion et de virtuosité ludique. Grâce à ces 166 voix, réelles ou fictives (comptées par Claro – dont on lira nécessairement encore différemment l’extraordinaire « Substance » à la lumière de ce roman-ci – dans sa superbe chronique pour Le Monde, à lire ici), il réussit la prouesse de concevoir la mécanique technique exacte propre à convoyer le brouhaha (au sens précis de Lionel Ruffel) d’une civilisation encore émergente, dont le capitalisme sera bientôt triomphant tandis que son esclavagisme congénital vient seulement d’être posé dans la balance (et que la somptueuse uchronie de Ben H. Winters, « Underground Airlines », nous rappelait récemment, comme le rusé montage de Colson Whitehead, « Underground Railroad », n’avoir pas eu véritablement le caractère de nécessité que l’historiographie, naturellement rétrospective et pleine de bonnes intentions, se plaît à souligner depuis plus d’un siècle). Nicher insidieusement un tel moment de bascule historique dans l’oscillation fictive d’âmes hésitant entre la vie déjà perdue et la mort pas encore acceptée, dans les secrets des obsessions enfouies de quatre cadavres de raccroc, dont la coalescence des sensations et des idées ferait, surnaturellement, déclic : il y a là un véritable trait de génie conceptuel, qui se hisse à la hauteur d’une écriture hors du commun, foisonnante et bigarrée, déroutante et joueuse, rendue avec une grâce folle en français par un Pierre Demarty décidément inspiré.

Ivres et inertes, étendus sur la route, renversés par le même attelage, on les avait laissés se remettre de leurs blessures dans une anonyme et infâme fosse commune de souffrances juste derrière l’effroyable clôture de fer, où ils étaient les seuls Blancs, jetés là-dedans au milieu de plusieurs membres de la race noire, et pas un seul d’entre eux, pâle ou sombre de peau, n’avait un caisson de souffrances où récupérer proprement.
hans vollman

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Photo : ® Tim Knox / The Guardian

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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