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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « MOAB – Épopée en 22 chants » (Jean-Yves Jouannais)

Monstrueux et sublime, le pot-pourri de la guerre, bouchère et paradoxale.

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En ce temps-là, la guerre couvrait Ecbatane. Et il suffisait peut-être de l’ordre d’un seul homme pour allumer sur le sol de presque toute la Gaule, les mêmes foyers d’incendie qu’au printemps, aux abords d’Avaricum. Alors l’incendie gagna en vitesse. La marche à la guerre s’était faite plus rapide. Les esprits ont changé : chacun presse ses armes. On est prêt pour la guerre et toutes ses fureurs. La guerre parut alors à tous inévitable. Le mot fut prononcé, gros de morts éventrés, de dames dépouillées, de pauvres belles filles sans robe ni manteau sur leurs épaules froides. Et là, la guerre a éclaté.

Depuis 2009, Jean-Yves Jouannais réalise chaque mois (parfois plus souvent) une performance artistique inclassable : seul face au public, à Paris ou à Reims, il saisit un mot lié à la guerre et en tisse un foisonnement interrogateur, nourri d’érudition, de philosophie, de sens de la littérature et d’ironie secrète. Le présent volume, publié en octobre 2018 chez Grasset, en représente comme une quintessence provisoire, une coupe transversale opérée avec une certaine brutalité rieuse et néanmoins fort acérée, opérant simultanément comme une forme de contraposée (ou de matrice d’inversion) de la mise en perspective vertigineuse à laquelle avait donné lieu l’ouvrage précédent, « La bibliothèque de Hans Reiter » (2016). Si la première phrase du texte inscrit le flot tumultueux, guerrier, obscène et cru sous le signe sans ambages du Pierre Guyotat de « Tombeau pour cinq cent mille soldats » (1967), c’est bien plusieurs centaines d’ouvrages divers, issus de la bibliothèque réelle de l’auteur, celle qui fonde, refonde et tranforme en permanence le rendu de la performance L’Encyclopédie des guerres, qui ont été convoqués ici (la liste complète en est donnée en annexe), assemblés, déconstruits, mixés, cuits et recuits, plonkés et replonkés, selon une série de procédés secrets et de rouages forcément tordus dont certains des principes opératoires proviennent toutefois, de l’aveu même de Jean-Yves Jouannais dans sa postface indispensable, du « Bref été de l’anarchie » de Hans Magnus Enzensberger et du « Chronique des sentiments » d’Alexander Kluge (plus précisément de sa partie intitulée « Stalingrad : description d’une bataille »), ce dernier ouvrage ayant jadis été présenté ici même – chez Charybde – par Emmanuel Requette, libraire d’un soir à écouter ici. La lectrice ou le lecteur seront tentés d’ajouter à ces inspirations avouées la forte résonance manœuvrière du P.N.A. Handschin de « L’énergie noire » ou de « Traité de technique opératoire », justement – et l’évocation par Jean-Yves Jouannais, à la page 17, « En voici l’abrégé », ne peut que renforcer cette intime conviction.

MOAB est le fruit de ma collection de citations de guerre, partition de L’Encyclopédie des guerres. C’est un fruit inattendu, poussant sur les branches d’un arbre d’une autre espèce, plante hémiparasite ayant élu domicile dans une encyclopédie sans l’agresser ni la dénaturer.
Il s’agit d’un montage de bribes de littérature de natures diverses. L’ajustement des éléments y est approximatif. Ni les temps verbaux, ni les sujets ne sont raccord : une phrase de Chrétien de Troyes, de Churchill, de Jules César ou de Jünger, une poignée de mots de Masséna, Polybe, Jomini, Barbusse, Tite-Live, Malraux… Cela bégaie de n’avoir pas été raboté, jusqu’à faire anacoluthe. Non pas telle que certains grammairiens ont désiré classer l’anacoluthe – une figure de style -, mais comme cette infirmité propre à toute langue en formation et qu’aucune grammaire ne sait encore garantir de l’illogisme. Aussi cela s’efforce-t-il de dire, dans ce vrac, ce ressac, le temps illimité d’une seule et même bataille en quoi consiste, en réalité, l’intégralité des guerres. Chacun de ces vingt-deux chants est organisé autour d’un thème ou d’un moment de cet affrontement : « Drapeau » ; « Harangue » ; « Collision » ; « Odorat » ; « Couleurs » ; « Boucherie » ; « Panique ».

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Histoire de l'armée allemande

L’archiduc Charles, quant à lui, prit la décision de rester sur la défensive, en face de l’audacieux Masséna. Pompée se mit en marche, et vint camper auprès de la porte Colline. Cinna le suivit de près, et campa vis-à-vis de lui. Déjà les 5e et 2e armées polonaises, adossées à la Vistule, forment un ultime bouclier à l’est de la capitale. En face d’elles se déploient les 4e, 15e, 16e et 12e Armées rouges, prêtes à balayer le dernier rideau de troupes qui les sépare de l’Occident. Lord Wellington mit son quartier général à Cartaxo, en face de Santarem, et les deux armées, séparées seulement par le Rio Major, restèrent en présence. Les deux armées restèrent ainsi campées l’une en face de l’autre au cours de l’hiver et du printemps. La division Vandamme a en face d’elle, à moins de cinq cents mètres, la partie russe de la quatrième colonne sous Miloradovitch : de gauche à droite, les régiments de Smolensk, d’Apchéron et de Petite-Russie. Tout à coup, les tranchées s’effondrèrent des deux côtés. Ce fut aussi embarrassant que de voir une dame nue dans son bain ! Les ennemis, de part et d’autre, se sentaient horriblement gênés… Personne ne tira. Les siècles semblèrent reculer au temps où les armées se faisaient face en gardant des manières. Nul ne sonna l’assaut. Les ennemis s’observaient. Les deux armées se voyaient l’une l’autre et campaient face à face ; et comme Vercingétorix disposait des éclaireurs pour empêcher les Romains de faire un pont et de franchir le fleuve, César se trouvait dans une situation fort difficile. Soldats et marins se dévisagent, l’arme au poing, prêts à s’entretuer.

On se permettra ici de penser que le cliquètement et le bringuebalement des citations qui ne s’ajustent pas parfaitement participent d’une visée bien précise de la part de Jean-Yves Jouannais, rappelant ainsi notamment, de manière au moins subliminale, qu’il n’entre pas dans les attributions de ses travaux de contribuer, sous quelque forme que ce soit, à encenser la guerre ou à la rendre fraîche et joyeuse, ou même simplement intéressante. Parfois entendu chez certains commentateurs, ce contresens serait aussi terrible que celui qui conduisit naguère à voir dans « Le rivage des Syrtes » de Julien Gracq (d’ailleurs cité dans « MOAB ») comme un appel à peine déguisé au « sursaut national » d’une puissance assoupie – alors qu’il s’agissait bien entendu de son exact contraire, ou presque. Davantage encore que le choix des citations elles-mêmes (dont naissent pourtant bien des rapprochements farceurs, cocasses ou soulignant le ridicule là où il se trouve, rapprochements qui n’ont rien de fortuit, bien entendu, et qui se font ici l’écho de la quête du burlesque tragique précédemment conduite dans « La bibliothèque de Hans Reiter »), c’est le choix des thèmes – et donc du chapitrage – qui est révélateur d’un fil conducteur, aussi sauvage que souterrain : les évolutions fastidieuses et les statiques répétitions de « Vis-à-vis », les énumérations éventuellement sans fin de « Drapeau » ou de « Phaléristique », les paroles lourdement rebattues de « Harangue » et de « Combattus » (ces deux-là comme les deux faces, avant et après, d’un miroir sanglant), les horreurs sensibles et charnelles de « Couleurs », « Odorat », « Boucherie » et « Urgences » disent beaucoup mieux que bien des discours, une vérité nue de la guerre (pour paraphraser le titre bien songeur du récit autobiographique de Jean Lartéguy), sanglante et paradoxale, dans leur accumulation qui allie du même mouvement tranchant la tragédie et la farce (à laquelle ne répugnent pas, plus directement encore, « Coquetterie », « Boum », « Clique » ou « Fête »).

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Devant le pont, le sol était littéralement jonché de chevaux et d’uniformes verts et rouges. Partout, des corps d’hommes et de chevaux jonchaient le sol, faisant parfois déborder l’eau des fossés devenue rougeâtre. Les jeunes hussards bleus sont couchés dans la neige. Maintenant ils mouraient dans la neige, sans souffrance, et faisaient du blanc manteau un sorbet à la framboise. C’est un soldat, ce tas bleu ? Enfant aux mains coupées parmi les roses oriflammes. Horrible ! Son corps étendu, tête fracassée, à moitié vide, de la cervelle comme une mousse rose. Il roule de gros yeux abasourdis et il souffle de l’écume. Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés bientôt d’un nuage de bulles roses. La douleur et le choc se mêlaient dans ses larmes, qui traçaient deux lignes roses sur ses joues tachées de graisse. A la hauteur du cœur une large tache rose. Vers mon cœur se précipite un flot aux teintes jaunâtres, pareil à celui qui, chez les guerriers abattus, accompagne les dernières clartés de la vie, à l’heure où la mort vient à pas rapides. Il a deux trous rouges au côté droit.

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Au-delà du sentiment occasionnel de familiarité qui saisira la lectrice ou le lecteur à la reconnaissance d’une citation donnée ou d’un contexte visible, il y a bien une formidable magie baroque à l’oeuvre ici, qui évoque une foule d’images – même au-delà des nombreuses sources utilisées par l’auteur, bien entendu -, convoquant, par l’efficacité même de son procédé, des dizaines d’idiosyncrasies enfouies en chacune et en chacun, un panthéon affolé où se bousculeraient, tour à tour et par exemple, le chevalier François de Hadocque, le Geoffrey Chaucer joué par Paul Bettany dans « A Knight’s Tale », la bataille de Koursk et son clin d’œil fatal à Sébastien Doubinsky, l’anatomie du choc dans le combat hoplitique de Victor Davis Hanson, les « Gueules » d’Andréas Becker, les photographies dédicacées d’Hubert Bonisseur de la Bath opérant au Caire, le sabre de Yukio Mishima justement rappelé par Zoé Balthus, « Le son comme arme » chez Juliette Volcler, et même « La forêt qui n’en finit pas » de Jean-Louis Foncine. C’est qu’en organisant, sous couvert de hasard et de fatras, le choc et le feu des métaphores, Jean-Yves Jouannais dévoile l’omniprésence fondamentale de la guerre comme son horreur viscérale, même – et peut-être surtout – à travers les innombrables efforts de mise à distance qui en caractérisent le devenir contemporain, et sa diffusion présentée comme inoffensive voire amusante dans le langage commun des storytellings de consommation, de biens et d’informations.

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Jean-Yves Jouannais (2018)

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À propos de charybde2

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