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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Long John Silver » (Björn Larsson)

Tout en inférences rusées depuis « L’île au trésor », l’invention de la véritable vie du plus célèbre unijambiste de la littérature.

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C’est bien entendu la nouvelle traduction de « L’île au trésor » de Robert Louis Stevenson, récemment publiée chez Tristram, qui m’a donné envie de lire, enfin, le deuxième roman (1995, traduit du suédois en français la même année par Philippe Bouquet chez Grasset), après le coup de maître initial du « Cercle celtique » (1992) de Björn Larsson, roman qui traînait sur ma pile (virtuelle) de lecture depuis un nombre d’années devenant peu à peu indécent.

Donner à l’un des plus célèbres personnages de fiction de la littérature mondiale (n’ayons pas peur des mots : c’est bien le cas de Long John Silver) toute son histoire et toute son épaisseur, en respectant à la lettre toutes les indications figurant dans le bref roman où le fit s’illustrer le maître écossais, n’était pas une mince affaire : elle supposait de la part de l’auteur une profonde empathie avec la vie réelle et rêvée de l’unijambiste, telles que « L’île au trésor » en dévoilait les bribes – et étaient-ce bien les plus significatives ? -, une connaissance intime des histoires de pirates et de leurs différents contextes historiques, une maîtrise réelle du vocabulaire maritime d’époque et de son éventuelle adaptation contemporaine, et enfin une capacité à se plonger (métaphoriquement) dans les eaux relativement familières de la Manche, de la mer d’Iroise et du canal de Bristol (où se déroule la deuxième partie, détaillée, de la vie en mer de Long John Silver) comme dans celles, plus exotiques, des côtes virginiennes, brésiliennes ou malgaches – et de transformer ainsi, pour les lectrices et les lecteurs, les cartes marines en territoires de rêve concret.

Mais moi, j’ai tout de même compris une chose. Il y a des gens qui ne savent pas qu’ils vivent. On dirait qu’ils n’ont même pas la moindre idée du fait qu’ils existent. C’est peut-être là que réside la différence. Pour ma part, j’ai pris grand soin de la peau que j’avais sur ce qui restait de mon corps. S’il faut vraiment choisir, mieux vaut être condamné à mort que se pendre soi-même, ai-je coutume de dire. Rien de pire que les nœuds coulants.
Mais était-ce pour cette raison que je ne ressemblais à personne ? Parce que je savais vivre ? Parce que je savais, mieux que quiconque, que nous ne disposons que d’une seule vie, de ce côté-ci de la tombe ? Est-ce pour cette raison que je donnais des palpitations  aux pires comme aux meilleurs ? Parce que je me fichais pas mal de la vie dans l’au-delà ?
Peut-être. Mais c’est vrai, il n’a pas été facile à quiconque d’être mon semblable ou mon compère. Depuis le jour où j’ai perdu ma jambe, on m’appelle Barbecue, et il y a toutes sortes de raisons à cela. S’il est une chose dont je me souvienne dans cette vie, c’est bien de la façon dont j’ai perdu cette jambe et gagné ce surnom. Comment pourrait-il en être autrement ? Chaque fois que je me mets debout, mon corps se charge de me le rappeler.

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Censément écrits au soir de sa vie, à la première personne, pour lui permettre de résister encore un peu à la brume qui s’empare progressivement de sa conscience, les mémoires de John Silver (on apprendra au passage, par exemple, d’où est venu le « Long » qui accompagne son nom) nous plongent en beauté bouillonnante dans les tribulations anglo-irlandaises du XVIIIe siècle, dans la contrebande effrénée entre Bretagne et Cornouaille, dans les rumeurs et les réalités des naufrageurs de la Manche (on songera certainement ici au superbe « Hell Bay » de Sam Llewellyn, à propos des parages des îles Scilly au début du XIXe siècle, ouvrage hélas non traduit en français de ce redoutable spécialiste du thriller policier nautique et de l’aventure maritime historique), à bord des navires négriers ou dans les repaires de boucaniers légèrement illuminés des Caraïbes (et l’on pensera alors aux belles pages du « Tortuga » de Valerio Evangelisti ou du « Et que celui qui a soif, vienne » de Sylvain Pattieu), ou encore sur les rivages presque idylliques de Madagascar.

Vous voyez, monsieur Defoe, que l’en viens au fait et que je ne suis pas du genre à oublier mes promesses, du moins celles que j’ai faites à ceux qui ne s’en soucient guère. Car il m’a bien semblé remarquer qu’entre gens de confiance, on n’exige pas de promesses. De toute façon, je suis en dehors de tout cela, car qui voudrait me croire sur parole, si ce n’est Long John Silver lui-même ?
Mais, avec vous, il en va différemment, malgré tout. Une fois, je vous ai même demandé si vous aviez l’intention de me prendre au mot à propos d’Edward England et des autres, si vous comptiez vous en tenir à la vérité, dans votre ouvrage sur les pirates.
– M’en tenir à la vérité ! vous êtes-vous esclaffé en vous penchant par-dessus la table. Bien sûr que mon livre va être vrai, nom d’un chien, avec tous les renseignements et les documents que j’ai accumulés. Mais peu importe qu’il le soit ou non, si on n’y attache pas foi. C’est bien pour cela qu’on rédige toutes ces préfaces dans lesquelles on dit à quel point tout est vrai. Crusoé n’a pas besoin de préface. Il est assez grand pour de défendre et être cru sur parole, tel qu’il est. Mais prenez ce que j’ai déjà réussi à rassembler sur Roberts, Davis et Low ! Qu’est-ce que c’est ? Rien d’autre que des fragments épars de leur vie d’infamie consacrée au mal. Non, Roberts, Davis et Low ne peuvent se défendre tout seuls. Mais vous verrez !
– Qu’est-ce que je verrai ?
Vous avez ri sous cape au point de faire tressauter votre perruque. Un gamin en train de faire une farce de son âge, voilà de quoi vous aviez l’air !
– Savez-vous ce que j’ai fait ? avez-vous dit à voix basse, comme si c’était un autre de vos secrets. J’ai écrit tout un chapitre sur la vie du capitaine Misson !
– Qui diable est ce Misson ?
Je n’avais jamais entendu parler de lui, ce qui était étrange, car il y avait si longtemps que j’étais de la partie que je connaissais presque tout le monde.
– Non, bien sûr, avez-vous dit avec un de vos plus beaux sourires de satisfaction. Comment auriez-vous pu entendre parler de lui ? Il n’existe pas.
– Il n’existe pas ?
– Non, je l’ai inventé depuis A jusqu’à Z.
– Inventé ? Il n’y a donc pas assez de capitaines de pirates comme ça ?
– Oh si, j’en ai trente-quatre sur ma liste et je compte qu’il va me falloir plus de six cents pages. Mais vous ne saisissez pas ? Vous verrez que le capitaine Misson sera un de ceux qui passeront à l’histoire ! Exactement comme Crusoé ! C’est Misson qui inspirera les écrivains et qu’on citera dans les ouvrages sérieux ! Qu’est-ce que vous en dites ?

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C’est que derrière l’enchâssement d’histoires de pirates savoureuses et d’abîmes de mises en équivalence narrative, Björn Larsson nous invite aussi à une étonnante réflexion au fil de l’eau sur la nature du récit, établissant la dialogue entre John Silver et son « créateur littéraire », Jim Hawkins (qui a ainsi bien plus de réalité que l’auteur, inconnu ici, Robert Louis Stevenson), et, plus encore, entre le protagoniste principal et Daniel Defoe, dont John Silver devient ainsi le fantôme niché dans chaque interstice de ce qu’a voulu ou su taire le chroniqueur dans son « Histoire générale des plus fameux pirates » (1724), les lacunes même en étant ici expliquées au détour d’un entretien dans une taverne ou d’un paragraphe dans une missive jetée au sort. Travaillant au corps aussi bien les morales progressistes du siècle des Lumières que les réécritures libertaires joliment anachroniques de la « Zone Autonome Temporaire » de Hakim Bey, John Silver (et dans l’ombre, bien entendu, l’invisible démiurge Björn Larsson) questionne sa conception parcellaire de la liberté, les formes de l’oppression, et la nature même de l’existence, par et pour le récit qui peut en être fait. Naviguant avec adresse entre les écueils du codage en genres qu’ont pu devenir désormais le roman de piraterie et l’autobiographie, l’auteur suédois nous offre une fort belle leçon de réécriture historique joueuse, entremêlant le réel et le factice en plusieurs strates de vraisemblance et de résonance, pour le plus grand plus plaisir songeur de la lectrice ou du lecteur.

Quand il est parti, je ne savais toujours pas quoi penser de lui, mais il n’est pas impossible qu’il n’ait guère été plus avancé sur mon compte. J’ai délicatement écarté la conversation de ces dangereux parages ayant pour nom John Silver.Mais j’avais tout de même réussi à savoir que c’était la potence qui m’attendait si jamais je foulais le sol de Bristol. Non pas tant à cause de Trelawney. À ce qu’il m’avait semblé comprendre, il avait malgré tout tenu sa parole de ne pas me traîner devant les tribunaux par contumace, pour meurtre et mutinerie. Mais la découverte du trésor de Flint et le sort de celui-ci étaient maintenant largement répandus. Le fait que je sois libre, sans doute riche et peut-être heureux, était bien sûr une pilule amère à avaler pour tous les bien-pensants. Mais, avec la corde suspendue au-dessus de ma tête, je n’avais aucune raison de désespérer. j’étais une épine, et une grosse, dans le pied de beaucoup de gens, mais une épine… vivante. J’existais, c’était irréfutable, et même en plusieurs versions, et j’étais aussi loin d’être oublié que quiconque pouvait l’espérer dans ma corporation.

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À propos de charybde2

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