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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’aventure, l’ennui, le sérieux » (Vladimir Jankélévitch)

Trois notions entrelacées qui gouvernent à bien des égards le sens même de la vie – et de la littérature.

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C’est Jean-Yves Tadié, dans son « Le roman d’aventures », relu récemment sous l’influence de la nouvelle traduction de « L’ile au trésor » parue récemment chez Tristram, qui m’a poussé à lire ce texte ne figurant peut-être pas parmi les plus connus de Vladimir Jankélévitch, mais ô combien lumineux, en effet, en regard de toute préoccupation littéraire liée à la place de l’aventure dans l’imaginaire et dans la vie.

Publié en 1963 chez Aubier, « L’aventure, l’ennui, le sérieux » se présente au monde à un moment où le philosophe, quoique toujours auréolé de prestige, avec sa chaire à la Sorbonne et son enseignement à l’Université libre de Bruxelles, est un peu « tombé en désuétude », comme nous le rappellent Laure Barillas, Pierre-Alban Guinfolleau et Frédéric Worms dans leur superbe préface à la réédition de 2017 chez Champs.

L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux sont trois manières dissemblables de considérer le temps. Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir. L’ennui, par contre, est vécu plutôt au présent : certes l’ennui se réduit souvent à la crainte de s’ennuyer, et cette appréhension, qui fait tout notre ennui, est incontestablement braquée vers le futur ; néanmoins le temps privilégié de l’ennui est bien ce présent de l’expectative qu’un avenir trop éloigné, trop impatiemment attendu a vidé par avance de toute sa valeur : dans cette maladie l’avenir déprécie rétroactivement l’heure présente, alors qu’il devrait l’éclairer de sa lumière. Quant au sérieux, il est une certaine façon raisonnable et générale non pas de vivre le temps, mais de l’envisager dans son ensemble, de prendre en considération la plus longue durée possible. C’est assez dire que si l’aventure se place surtout au point de vue de l’instant, l’ennui et le sérieux considèrent le devenir surtout comme intervalle : c’est le commencement qui est aventureux, mais c’est la continuation qui est, selon les cas, sérieuse ou ennuyeuse. Il s’ensuit naturellement que l’aventure n’est jamais « sérieuse » et qu’elle est a fortiori recherchée comme un antidote de l’ennui. Dans le désert informe, dans l’éternité boursouflée de l’ennui, l’aventure circonscrit ses oasis enchantées et ses jardins clos ; mais elle oppose aussi à la durée totale du sérieux le principe de l’instant. Redevenir sérieux, n’est-ce pas quitter pour la prose amorphe de la vie quotidienne ces épisodes intenses, ces condensations de durée qui forment le laps de temps aventureux ?

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On retrouvera bien entendu, dans les trois analyses à la fois successives et bien entrelacées des trois notions, la résonance permanente entretenue par Vladimir Jankélévitch avec Henri Bergson, son maître, et avec Georg Simmel, son plus grand influenceur. Je ne dévoilerai pas dans son détail, bien entendu, la formidable construction de philosophie morale entreprise ici, en moins de 300 pages, par l’auteur canonisé de « L’ironie » (1936), de « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » (1957)  ou de « L’Irréversible et la Nostalgie » (1974), mais je tenterai simplement d’évoquer quelques échos particuliers de ce travail de maître vis-à-vis de préoccupations littéraires ou romanesques, au sens large.

La temporalité privilégiée qu’à la suite du grand philosophe Georg Simmel nous voudrions décrire n’est pas à proprement parler, celle de l’aventurier, mais celle de l’aventureux. Car la temporalité aventureuse et la temporalité aventurière font deux… L’homme aventureux représente un véritable style de vie, au lieu que l’aventurier est un professionnel des aventures ; pour ce dernier, l’essentiel n’est pas de courir des aventures, mais de gagner de l’argent ; et s’il savait un moyen de gagner de l’argent sans aventures, il choisirait ce moyen ; il tient bazar d’aventures, et affronte des risques comme l’épicier vend sa moutarde. En somme l’aventurier est plutôt en marge des scrupules qu’en marge de la vie prosaïque. L’aventurier est simplement un bourgeois qui triche au jeu bourgeois, qui dérange le jeu des bourgeois, qui joue en marge des règles, comme on fait du marché noir ; car de même que le marché noir est une variété marginale, illicite et clandestine du marché, et la Bourse noire une variété inavouable de la Bourse, de même l’aventure de l’aventurier est une entreprise noire, en marge de la légalité. Pour l’entrepreneur de cette entreprise, pour ce professionnel égoïste et utilitaire, le nomadisme est devenu une spécialité, le vagabondage un métier, l’ « exceptionnalité » une habitude, l’ « asystématisme » un système de vie. L’aventure, dans l’aventurisme, est tout simplement un moyen en vue d’une fin ; au plus, un mal nécessaire. Il n’y a rien ici qui mérite de retenir notre attention ;  rien que sordidité et mesquinerie. Les basses aventures aventurières ne sont qu’une caricature de l’aventure aventureuse. C’est un style de vie que nous voulons décrire, et non pas un système d’existence : car une vie entreprenante n’a rien de commun avec le métier d’entrepreneur. Dans une continuation aventurière, le chevalier d’industrie s’installe bourgeoisement ; dans l’aventure innocente et désintéressée l’aventureux est toujours un débutant…

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Parmi les figures classiques ou plus inattendues qui rôdent en littérature autour de ce singulier triptyque philosophique, davantage que le magnifique Lingard de « La rescousse » (Joseph Conrad, 1920), qui oscille brillamment, me semble-t-il, entre le sérieux et l’aventure, même si les préoccupations « épicières » (pour reprendre les termes de Jankélévitch, et de Simmel avant lui) ne sont pas toujours absentes chez lui, c’est du côté du grand Langlois de « Un roi sans divertissement » (Jean Giono, 1947), broyé entre ennui et aventure (la référence centrale à Blaise Pascal est bien entendu partagée entre le romancier provençal et le philosophe de la Sorbonne), essayant presque désespérément de croire au sérieux (au sens éminemment positif, ne nous y trompons pas, de Jankélévitch, justement, me semble-t-il) que l’on trouvera sans doute l’illustration littéraire la plus juste et la plus poignante de ce trilemme apparent.

Mettant en jeu avec une grande rigueur, toujours diablement efficace sous la légèreté et le sens commun apparent de son propos, les horizons de temporalité qui structurent nos vies et nos morales de vie, précisément, Vladimir Jankélévitch ouvre aussi une belle perspective du côté de ce qu’on pourrait appeler les littératures de l’attente : dans sa prise en compte de l’aventure, et dans sa manière de la confronter à l’ennui et au sérieux, on pourrait souvent jurer que le Julien Gracq du « Rivage des Syrtes », le Dino Buzzati du « Désert des Tartares », le Xavier Hanotte de « Des feux fragiles dans la nuit qui vient », voire le Jacques Abeille du « Veilleur du jour » ou le Ernst Jünger de « Sur les falaises de marbre », ne sont jamais très loin.

Comme la vie vécue qui, sur le moment, paraît informe et, après la mort, devient une biographie, c’est-à-dire acquiert un sens organique et une finalité rétrospective, l’aventure qui, sur le moment et dans l’esprit de l’aventureux, pourrait finir tragiquement, cette aventure acquiert après coup et a posteriori un sens esthétique : la terminaison, comme dans les sonates et les contes, éclaire rétroactivement l’œuvre d’art.

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