☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Une méditation » (Juan Benet)

Le magnifique deuxième roman de Juan Benet, dont les vrais héros sont sans doute les pièges de la mémoire.

x

une méditation

Publié en 1970, traduit en français seulement en 2007 par l’excellente Claude Murcia au Passage du Nord-Ouest, le deuxième roman de Juan Benet poursuit la création de son Yoknapatawpha personnel, en inscrivant cette curieuse « histoire » dans la province espagnole fictive de « Région », qu’il avait mise en place et déjà abondamment décrite dans son premier roman, « Tu reviendras à Région ».

Prétextant la relecture à distance de l’histoire croisée de deux familles de Région, et de la manière dont le spectre de la guerre civile qui menaçait alors, puis la guerre civile elle-même, et enfin, le délicat retour de certains exilés, vont affecter les destins et les êtres, dans une sauvagerie fantastique qui n’hésite pas à brouiller en permanence les cartes et les caractéristiques trop vite assignées, par facétie, par erreur ou par tragédie, Juan Benet pèse finement le poids de l’histoire individuelle ou collective et du rôle social chez chaque protagoniste, sur plusieurs dizaines d’années.

Utilisant ici un bien curieux dispositif spécifique monté sur sa machine à écrire, pour prévenir toute relecture possible du tapuscrit avant son achèvement, Juan Benet donne ainsi sans doute son roman qui restera comme le plus en résonance avec Marcel Proust et avec Claude Simon, plus encore peut-être qu’avec William Faulkner, invitant la lectrice ou le lecteur à un étonnant voyage dans le passé, dans une chronologie trafiquée par les écarts mémoriels, en compagnie d’un narrateur sur lequel on ne finira pas de se poser de troublantes questions.

Ce roman est parfois réputé particulièrement « difficile », et contribua longtemps à la réputation, entourant Benet, d’auteur « hermétique » ou « pour écrivains » : si l’enchevêtrement des trames mémorielles et des pièges savamment disposés, volontairement ou non, par la narration demande en effet une bonne dose de concentration à la lecture, il offre aussi une authentique jubilation, tant l’humour noir et caustique teinte en permanence une galerie de personnages qui, toute drapée dans son sérieux provincial, prend pourtant de vraies allures carnavalesques au fil du récit, et tant l’explosion à distance de mines judicieusement placées dans l’histoire provoque le joyeux sourire de la reconnaissance de l’intention et du brio de l’auteur.

Un autre chef d’œuvre de Juan Benet, ainsi.

Dispositif Benet

« Parmi toutes les fermes de la plaine du Torce, au nord de Région, celle de mon grand-père, l’une des plus modestes, était aussi l’une des mieux situées. Ses terres de labour se réduisaient pratiquement à un champ d’environ deux hectares, jouxtant les viviers de la rivière, défini et protégé par une haie de pierre sèche le long de laquelle, enfants, nous nous promenions comme sur un chemin de ronde, attentifs à pêcher les grenouilles et à chasser les petites bestioles. La ferme incluait également ces douces pentes sablonneuses – où l’on tenta de cultiver tous les produits maraîchers et les légumineuses connus dans les deux hémisphères – qui remontent jusqu’au coteau couronné par la maison et, derrière, par une petite pinède donnant sur ce vaste et haut plateau tertiaire torturé qui en apparence constitue le socle de la sierra. C’était, à y bien regarder, une maison humble, composée d’un ensemble bigarré de constructions cubiques et rudimentaires, tout à fait dans le goût paysan, et qui, entourée de quelques demeures réellement somptueuses, souffrait du manque de manières de la fille de la couturière attifée par une mère qui met tout son orgueil à l’habiller des mêmes étoffes et des mêmes atours que les filles de ses clientes. Mon grand-père l’avait achetée dans de très bonnes conditions vers la fin du siècle, peu d’années avant de prendre sa retraite. Il avait fini par être, tout au long d’une carrière de vicissitudes et d’efforts personnels à l’échelle péninsulaire, gérant d’une industrie de verre plat et fondé de pouvoir, associé, conseiller ou je ne sais quoi, d’une petite fabrique de verre soufflé, sœur de l’antérieure. Il avait également été garçon de pharmacie, droguiste, technicien du cadastre et eu je ne sais quelles activités mineures jusqu’à se convertir, le temps passant, en administrateur et en milicien. Il savait un peu de beaucoup de choses – en plus du système décimal qu’il connaissait avec une perfection qui devait faire rougir de honte tout Sèvres -, il savait mettre de niveau avec la seule aide d’un fil à plomb, d’une équerre et d’une corde qu’il rangeait dans un tiroir de l’armoire de sa chambre, il savait dresser le plan d’une propriété, faire des estimations et des greffes, tailler les vignes sur coursons et rédiger des requêtes (fruits en grande partie de la connaissance qu’il avait de toutes les formules et de leurs abréviations), raison pour laquelle il était reconnu comme un maître dans toute la contrée, et il s’écoulait rarement une semaine sans que nous eussions la visite d’un paysan venu de fort loin avec la prétention de remporter sous le bras une pétition écrite sur du papier non rogné, d’une écriture cursive dont la perfection devait causer à l’Administration une telle joie qu’elle ne lui laissait ni le temps ni l’envie de répondre à la demande ; il possédait aussi certaines notions de pharmacie et affirmait que seule sa maîtrise de la loi des mélanges lui permettait de préparer la formule expérimentale de sa fameuse liqueur ; et par-dessus le marché il se vantait de connaître par cœur quantité de morceaux d’opéra qu’il chantonnait pour lui, un peu avant les heures de repas, peut-être pour éviter toute nervosité due à la non comparution des autres membres de la famille mais, surtout, et en plus d’avoir mis quelques sous de côté, il avait réussi à donner à sa personne une certaine prestance et une dignité toute simple. »

Meditacion

La préface de Vicente Molina Foix est de surcroît somptueuse. Ce qu’en dit Jérôme Goude dans le Matricule des Anges est ici. Une magnifique thèse de troisième cycle de décembre 2013, en français (« Lire Juan Benet : complexité structurale et difficulté de lecture dans Una meditación », par Manuel Martínez Duró, est disponible ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :