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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Tableau de chasse » (Rafael Chirbes)

Les mains sales d’un chasseur d’argent sous le franquisme, ou l’impact des blessures de la guerre d’Espagne du point de vue d’un vainqueur.

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«J’appelle Ramón, mon domestique, et je lui demande de m’aider à sortir, et je m’accroche à lui, qui m’enveloppe dans une serviette de toilette et me parle à voix basse, en répétant plusieurs fois les mêmes mots comme s’il voulait m’hypnotiser. Les gouttes d’eau demeurent sur le sol de marbre, près de la baignoire, comme les restes d’une beauté détruite.»

Carlos, le narrateur du «Tableau de chasse», un vieil homme qui a toujours considéré que la solitude avait quelque chose de suspect, se retrouve seul à son tour après la disparition de son épouse Eva, vivant désormais en tête à tête avec son domestique Ramón et ruminant les souvenirs douloureux d’une «mémoire qui revient comme un ennemi qu’on ne vainc jamais».

La vie de cet homme d’affaire sans scrupules, ses douleurs, ses échecs et le dédain dont il a été l’objet de la part de ses proches, apparaissent au fil des pages comme l’effet de sa trahison originelle : fils d’un instituteur républicain miné par la défaite, il s’est enrichi après la guerre dans les affaires et la spéculation immobilière à Madrid, après avoir quitté sa région valencienne d’origine et épousé la fille d’une famille de la haute bourgeoisie franquiste.

«On n’a jamais autant dansé à Madrid, on n’y a jamais bu autant de cognac français qu’au cours de ces années-là.
Nous arrivions d’ailleurs, prêts à conquérir une ville où il n’était pas si difficile d’obtenir l’impossible. Il suffisait d’un contact, d’une porte (parfois seulement d’une fenêtre) par laquelle entrer dans ce monde des affaires rapides où tout se vendait et s’achetait avec avidité : le whisky, le champagne, la pénicilline, le ciment, la morphine, le caviar, la soie imprimée des créateurs de Paris.»

Carlos a commencé à écrire pour répondre aux papiers de son fils Manuel retrouvés dans sa chambre, semblant se justifier vis-à-vis de ces écrits qui l’ont blessé. C’est donc par Carlos et par sa langue que l’on découvre cette vie qui s’est structurée autour de son avidité de chasseur pour l’argent et le sexe. Malgré toutes les ombres qui planent sur sa vieillesse – le rejet de son père et le dédain de son beau-père, les critiques de son fils et la disparition de sa fille, le souvenir de son épouse devenue en vieillissant méprisante pour la «vulgarité» de ceux qui l’entouraient, le fait de n’avoir jamais pu réellement «posséder» sa femme ou ses maîtresses -, il trouve des justifications à ses actes et à ses parts d’ombre sans jamais se départir de son orgueil et sans reniements ni regrets. Dans les mots de Carlos se devine aussi la duplicité de ses enfants, qui condamnent ses actes mais n’ont pas de scrupules à profiter de son or.

Le face-à-face avec la figure énigmatique de Ramón, domestique mutique et indispensable au vieillard dépendant qui a lui-même abusé autrefois de la dépendance des autres pour s’enrichir, résonne en écho au superbe roman, «Le roi et la reine», de Ramón Sender, mise à nu d’une duchesse qui se demande si son domestique est réellement un homme.

Banlieue de Madrid, dans les années 1950.

Les souvenirs douloureux du narrateur, associés à la maison qu’il a fait construire à Misent sont, comme dans son grand roman «Sur le rivage», le reflet des divisions et blessures de la guerre d’Espagne, l’aboutissement d’une vie de spéculation immobilière ne laissant à la fin qu’un triste amas de décombres.

«Chaque fois que je vais à Misent, de moins en moins souvent, je m’assieds encore dans le fauteuil de cuir qui était mon préféré et je demande à Ramon de relever les persiennes et je me remplis de souvenirs dont je veux faire des objets parfaits, des cristaux débarrassés de la gangue dense de la mémoire. Et je me demande pourquoi il ne peut y avoir de souvenirs sans mémoire.»

Publié en 1994, le quatrième roman de Rafael Chirbes, dont son éditrice française Nathalie Zberro a dit fort justement qu’il était l’écrivain des ombres, fut le premier traduit en français par Denise Laroutis pour les éditions Rivages en 1998. En soulignant l’impact des blessures et trahisons de la guerre sur quatre générations, ce roman, à lire en même temps que «La belle écriture» (1992), contrepoint de la même tranche d’histoire vue cette fois-ci du point de vue du camp des républicains, forme une porte d’entrée idéale dans cette œuvre qui montre que la littérature peut être un formidable instrument de connaissance de l’Histoire comme chez Roberto Bolaño.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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