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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « La vie moderne » (Christian Prigent)

La relecture en vers satiriques détonants d’un journal quotidien ordinaire.

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Depuis que j’ai (re)découvert Christian Prigent en dévorant l’exceptionnel travail réalisé à l’occasion du colloque de Cerisy qui lui a été consacré en 2014 (« Christian Prigent : trou(v)er sa langue »), avec une bien belle soirée chez Charybde à la clé – soirée que l’on peut écouter ici -, je me suis lancé dans la relecture de ses œuvres et dans la lecture de celles que je ne connaissais pas encore.

« La Vie moderne », publié en 2012 chez P.O.L., est un recueil de poésie un rien particulier, que sa brève quatrième de couverture décrit presque à la perfection :

Dans les « langes » des « coupures de journaux », disait Blaise Cendrars, nous arrive « le bébé aujourd’hui ». Le voici, tout juste démailloté. Son lange est un journal, avec ses rubriques (société, politique, sports, sciences, gastronomie, météo, culture…). Chacune d’elles est recomposée en vers satiriques. Mais moins pour « châtier les mœurs » que pour dire, bouffonnement, une stupéfaction un peu effrayée.

Voici donc un étonnant quotidien, du matin ou du soir, presque exhaustif dans sa manière de parcourir les possibles préoccupations du moment, de la plus ordinaire à la plus inattendue, de la plus profondément politique à la plus significativement futile : niqabs & strings sur l’estran, chevelure archisculptée, religions en ligne, tueur en série, procréation assistée, consultation psychologique, grille de rentrée, vidéosurveillance, appareils électroménagers, choix d’ameublement, attentats terroristes (Prothèse mammaire avec explosif boum / Le trou dans le Boeing), élection présidentielle, manifestations, conseils santé, publicités pour des spas, menace de grippe, compétition internationale de judo, transfert du footballeur Djibril Cissé,… Ce redoutable inventaire à la Prigent joue à la perfection de nos peurs et de leurs dérivatifs, rappelant à chaque page la puissance de la réinterprétation quotidienne des signes dont fourmille le réel, marchand et organisé pour croître.

Au cybercafé Jésus de Nazareth
Ou au bar Shalom Tabernacle (info.net)
Très top concentré sur la question du style
Laisse en toi le global crépiter utile.

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Un clin d’oeil possible (p 59)

Christian Prigent, il nous le rappelle de facto ici, est décidément unique. Si l’on peut imaginer certains échos d’un travail comme celui de « La Vie moderne » dans la manière dont un Patrick Bouvet est capable de mobiliser et de transfigurer les éléments quotidiens mythifiés de la pop culture (de « In situ » en 1999 à, par exemple, « Petite histoire du spectacle industriel » en 2017), ou dans le maniement rusé et cathartique du calembour (et de ses multiples incarnations possibles) que l’on observait récemment chez un Jules Vipaldo (« Le banquet de plafond », 2018), il demeure presque seul sur le pont à ce degré d’affrontement décomplexé, très joueur et toujours en alerte néanmoins, face à la langue et à ce que tente en permanence de lui faire subir le storytelling dominant de la consommation et de la conformation.

Oh oui mon corps comme tu es loin tiré
Au-devant de moi par tous ces virtuels or
Ganes ondes réseaux poche à merde pro
Thèses palm-pilot dans l’affreuse clarté
Du flash !

***

Armstrong ? Un Faust cosmonaute à casque car
Bone oreillette à tout azimut écar
Quillée dans l’hyperoxygénation
Du globule. Et l’tricotis du ripaton

Looping petit moulin ça goinfre au pentu
De l’Alpe. Après, ces merdes essoufflées c’est
Piétaille à cul lourd. Car pour extra strong Ü
Bermensch pas corpus sanum veut vélo mais

Décoller d’homo moyen vers un astre ou m
Arche ange ou démon sur les eaux mais via vroum
Vroum Formule 1 moteur survitaminé
Par Signor Ferrari docteur bien nommé.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « La vie moderne » (Christian Prigent)

  1. Un nouveau livre de Marie Cosnay, c’est toujours une bonne nouvelle. Là, c’est « Eléphantesque » (2018, Cheyne Editeur, 128 p.), un volume de la collection « Grands Fonds », qui ne compte que de bons ouvrages, dont une bonne demi douzaine écrits par Marie Cosnay.

    Pourquoi ce titre d’éléphantesque, adjectif que l’on retrouve une bonne demi douzaine de fois au long de la centaine de pages. Tout commence par « les feuilles du yucca éléphantesque » qu’il faut balayer puis pousser sur le coté du jardin avant de « récupérer le courrier attendu ». Pourquoi un yucca, et non pas un églantier ou un citronnier ? D’ailleurs, plus tard dans l’histoire, il n’en sera plus question. Par contre le courrier, lui, était important.
    Etait attendu un courrier du frère, non pas que l’on s’engage dans une histoire de lettre dérobée ou perdue. Non, le sujet est grave, c’est une constitution de dossier sur la vie, et la mort, d’un arrière cousin, Marc Bourguedieu, résistant pendant la dernière guerre dans le maquis Dufour, dans le Médoc. Jeune, enthousiaste, 15 ans à la déclaration de guerre, en révolte contre les Allemands, contre l’occupation. Dénoncé par Eugène Couteau, le maire de Saint Laurent du Médoc, qui collabore activement avec les Allemands. Collaboration qui lui permet de temps à autre de soustraire un jeune, ami, du STO. Collaboration, également, qui lui fera dénoncer l’emplacement du maquis. Procès pour trahison, et condamnation à la dégradation nationale. Entre temps, il y a toutes ces fausses excuses, et ces lâchetés dictées par une mémoire très sélective. Des histoires de vaches volées, 17, que l’on retrouve d’ailleurs, marquées de la faucille et du marteau. Nombre égal au nombre de jeunes maquisards qui tombent. Mais est-ce une bonne arithmétique.
    Du cousin, on connaitra son incarcération au fort de Hâ, ses tortures dont il sort « bleu des pieds à la tête », mais « j’ai tenu le coup, je n’ai rien craché ». Puis ce sera une deuxième arrestation, Dachau puis, Neuengamme. Le sinistre embarquement des prisonniers sur des paquebots, le « Cap-Arcona » et l’« Athen », qui seront bombardés par les aviateurs anglais, pensant qu’il s’agissait de convois allemands. Il en réchappe, tout au moins, le pense t’il. Retour puis hospitalisation au Kremlin-Bicêtre et tuberculose. Le procès de Couteau, il ne le verra pas. « Secret de polichinelle » que sa collaboration.
    Tous ces faits sont historiques. Tant le maquis Dufour, sa destruction par les Allemands, les procès Couteau et Chenove. Que Marie Cosnay ait voulu rendre hommage à Marc Bourguedieu, c’est une très bonne chose. Et ce petit livre est là pour en témoigner. « L’éléphantesque folie qu’il y a dans l’aventure de mourir ».

    Reste l’écriture de Marie Cosnay, mais je crois ne pas être spécifiquement objectif. J’ai déjà dit le bien que je pensais de « Cordélia la guerre », superbe ré-écriture du « Roi Lear » https://charybde2.wordpress.com/2017/09/10/note-de-lecture-mon-prochain-gaelle-obiegly/#comments J’ai également souligné l’action que Marie Cosnay poursuit envers les migrants https://charybde2.wordpress.com/2017/11/27/note-de-lecture-le-sympathisant-viet-thanh-nguyen et j’ai admiré la traduction des « Métamorphoses d’Ovide » https://charybde2.wordpress.com/2017/11/23/note-de-lecture-reparer-le-monde-la-litterature-francaise-face-au-xxie-siecle-alexandre-gefen/#comments Comme on le voit c’est toujours sur le site de Charybde, mais souvent en dehors des commentaires « officiels », quoique souvent complémentaires. Et en plus c’est chaque fois en bien.

    En prime « A Notre Humanité » (2012, Quidam Editeur, 120 p.) puisque c’est un peu le même sujet, avec l’histoire de la Commune et le Mur des Fédérés. « Sur le mur des fédérés, de leurs ongles, ils avaient gravé leurs noms : Danbuy, Jurat, Touquet. Celui-ci se tient la tête entre les deux mains en attendant le feu. Son voisin se courbe avant le toucher de la balle. C’est ainsi que l’on meurt ».
    Tout de suite, Marie Cosnay nous parle de Gustave Courbet, qui fut fort impliqué dans la Commune, mais on croise aussi Ramon J. Sender, antifranquiste notoire dont « Le Nouvel Attila » republie les œuvres. Et pour ne pas dépareiller, il y a Miro et Bram Van Velde qui passent leur bout de pinceau. Mais le tout débute le 8 aout 2010 avec « les palmiers malades qui n‘ont rien à faire là ». mais aussitôt on plonge dans le devenir des prisonniers « un bon nombre de repris de justice et de condamnés militaires ». Le ton est donné, tout au moins le ton officiel celui de « Messieurs les honnêtes gens ». Et ces prisonniers, les mains liées dans le dos, passent entre ces honnêtes gens. « De belles dames leur donnent des coups d’ombrelles au passage. Des vieillards, des coups de canne sur les crânes ». Cela fournit à Marie Cosnay son leitmotiv qui reviendra par la suite, comme une petite musique, désagréables notes lorsqu’on les analyse. Tout comme dans « Eléphantesque », Marc revenait avec son corps « bleu des pieds à la tête ». Une déconstruction de la narration pour mieux la reconstruire par répétition ensuite. Je pense de suite à Antonio Lobo Antunes et à sa petite musique qui revient sans cesse. Ce n’est pas une référence gratuite que celui qui aurait du être nobélisé lorsque Jorge Saramago l’a été.
    Retour à la Commune, via Emmy, encore gamine, qui vient d’échapper aux Versaillais, et qui court après Tom, à qui il manque une botte. C’est Emmy qui va devenir la narratrice de l’insurrection. « Emmy écrivait pour Tom et il a disparu ». Se prostituant à la soldatesque, elle note cependant dans un cahier les descriptions qu’en font les Versaillais. « Ici sont écrits les assassinats dont elle récolta les récits, ici les corps grouillants de vermine en charnier parisien. […] Et les morts fument sur les buttes ». Puis viennent les listes des fusillés « En joue, feu. En joue, feu ». Tout est dit « Es ist Vollbracht » aurait écrit J.S. Bach, et il y aurait mis de l’émouvante musique.
    Puis on revient à la proclamation de la Commune. « Pendant que les obus versaillais dévastaient Paris […] Thiers déclarait à la France qu’il n’y avait pas de bataille. Pas de bataille réelle. Sans doute les ambulances versaillaises faisaient-elles semblant de se remplir de blessés, sans doute les enterrés versaillais faisaient-ils semblant d’être tués, lui répondait Rochefort ». Et les intellectuels alors ? « Il nous faut exclure du champ poétique les Dumas, Sand, Flaubert, Gautier, Du Camp. Il faut croire que les mythologies créées à grande force de peur bourgeoise et de culture antique grimacent affreusement ». Et déjà « Le Figaro demande que « les Polonais interlopes et les Valaques de fantaisie soient passés par les armes devant le peuple rassemblé » ». Décidément tout change et rien ne change.

    Publié par jlv.livres | 24 avril 2018, 09:48

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