☀︎
Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Marie Cosnay : Traverser les frontières, accueillir les récits » (Collectif)

Pour inaugurer une collection de critique littéraire contemporaine qui s’annonce précieuse, une formidable « enquête à propos d’enquêtes » conduite par cinq investigatrices et investigateurs en présence de Marie Cosnay elle-même.

x

9791092173628-475x500-1

Ils se sont mis à cinq, Stéphane Bikialo, Warren Motte, Alain Nicolas, Jane Sautière et Pierre Vilar, avec la collaboration de Marie Cosnay elle-même, pour tenter de mieux saisir pour nous la magie intense de cette autrice contemporaine pas comme les autres, naviguant inlassablement entre des pôles magnétiques à la fois fluctuants et résolus, que le titre choisi pour ce recueil poétique d’essais et d’entretiens critiques, « Traverser les frontières, accueillir les récits », rend déjà à merveille. Publiée en janvier 2022 dans la collection Bruits de langues (dont on peut lire le manifeste ici) de L’Ire des Marges, dédiée à l’écriture de recherche, qu’elle inaugure, cette somme provisoire est d’emblée précieuse, y compris pour la lectrice ou le lecteur qui se préparerait seulement à découvrir Marie Cosnay dans sa profuse richesse et son obstination multivariée.

STÉPHANE BIKIALO : Pour commencer ce dialogue, je ne savais pas si je devais partir du début ou de la fin. Et j’ai pris conscience à ce moment-là du décalage possible dans nos discussions au niveau de l’actualité des œuvres. Entre tes premiers textes publiés et aujourd’hui, il y a presque 20 ans et une vingtaine d’ouvrages. Donc cela fait longtemps que tu as quitté la narratrice et le dispositif de Que s’est-il passé ?, et j’imagine la difficulté pour toi de réagir sur ce texte. De mon point de vue, de chercheur, 20 ans, c’est assez peu pour une œuvre, et l’ensemble de tes textes sont dans une historicité commune relative. Il y aura donc dans notre dialogue entre « création » et « recherche » ce rapport au temps, à l’actualité des œuvres qui sera très différent.
À cela s’ajoute que dans tes textes on peut supposer qu’il y a une relative identité ou proximité entre certaines narratrices, comme celle de Que s’est-il passé ?, et la Marie Cosnay avec qui je peux parler, lors d’une rencontre, au téléphone, ou par mail.
J’ai donc d’abord envie de te demander si cette double temporalité – de création et de réception – te pose problème ? Est-ce que tu as la mémoire de tes propres livres ? de leur contexte d’écriture ? des personnages ?
Et puis donc, pour revenir à mon hésitation initiale, j’ai finalement décidé de partir du début et de la fin en même temps, en te faisant réagir sur deux extraits : de Que s’est-il passé ? et d’If, publiés donc à 17 ans d’intervalle. Est-ce que, en presque 20 ans d’écriture, tu en sais plus sur ce qui s’est passé ? Et comment as-tu réussi à en dire autant sur toi dans tes livres et aussi peu sur toi dans les entretiens ou rencontres ?

Autour d’une démarche pas si fréquente, celle d’échanges très libres avec l’autrice, dont la structure sera éventuellement travaillée ex post (ce en quoi il faut aussi souligner le travail de l’éditrice Bérengère Pont, dont la présence irrigue le recueil de plus d’une manière), Marie Cosnay a pu ainsi réagir à une foule de questions directes, mais aussi d’hypothèses de travail, lancées par le spécialiste Stéphane Bikialo, de l’Université de Poitiers, mais superbement relayées, élargies, creusées ou déployées par le critique littéraire Alain Nicolas, l’autrice Jane Sautière, le spécialiste de poésie contemporaine Pierre Vilar, de l’Université des Pays de l’Adour, et le professeur américain Warren Motte, de l’Université du Colorado. Généalogie de l’œuvre, présence physique des corps, vie matérielle, violences du présent et violences de l’Histoire, écriture dans les intervalles du souvenir, mise en scène du présent de l’écriture, travail du nommage et de la désorientation, attente (celle des personnages surtout, moins nécessairement celle du lectorat), présence de la traduction (logique pour une latiniste aussi distinguée), transposition, réécriture et création ex nihilo (et là, à propos de « Cordelia la Guerre », Alain Nicolas fait merveille), surgissement du récit dans le récit, incarnations détaillées, au sens propre, de la « grande » politique (et ici Jane Sautière, fort logiquement, est à l’œuvre) : en un peu plus de 100 pages, assorties de précieuses annexes bio-bibliographiques, voici à la fois une visite guidée de l’œuvre, sans trop de spoilers qui plus est, et une audacieuse spéculation sur ce qui se joue sous nos yeux de lectrice et de lecteur, entre les textes et par eux.

x

51HDntP2c0L

MARIE COSNAY : Il y a une liaison entre les corps arrachés à une histoire (l’enfant mort d’un accident) et ce qui malmène les corps dans l’Histoire. Un exemple très contemporain : au moment où je fais tout (juillet 2021) pour essayer d’enterrer le corps d’un jeune homme dont on ne connaissait ni le nom ni la famille, mort dans la Bidassoa à ma frontière (et je remonte le cours de son histoire, j’apprends son nom, prénom, village, sa mère et sa sœur), à ce moment précisément, l’ami très cher, Philippe Aigrain meurt d’un accident de montagne. Et en même temps, toujours juillet 2021, les corps exposés de 170 grévistes de la faim, qui demandent à être régularisés, à Bruxelles, sont en train de prouver au monde entier (qui ne veut pas savoir) qu’en Europe, on est passé à autre chose : on pose très tranquillement que certaines vies non seulement ne comptent pas, mais n’existent pas. Entre les trois événements, il n’y a pas de lien. Et pourtant, si, et pas seulement le lien personnel, ou singulier, que je fais, moi. Il y a un autre lien. Le personnel (l’accident en montagne) s’est hissé à l’impersonnel comme je le disais, mais on peut dire : à la collectivité, à l’indéfini, à la mort en soi, au drame en soi ; je crois que ça plairait bien à Philippe de n’être pas que Philippe.

Comme dans le travail si précieux de Fabrice Thumerel, lorsqu’il orchestre de savants colloques universitaires (à propos de Christian Prigent ou de Valère Novarina) pour en effacer le risque d’austérité et en dégager une pluri-tonalité joyeuse et fusionnelle, ce petit ouvrage inaugural réussit ce pari toujours particulièrement difficile, entre création et recherche, comme il le revendique courageusement : celui de proposer un éclairage pointu et décisif sur une œuvre qui ne se laisse souvent pas entièrement déchiffrer du premier coup, et de simultanément communiquer une intense envie de découverte pour les textes non encore lus. Souhaitons donc d’ores et déjà longue vie à cette collection qui s’annonce bien comme essentielle à nos yeux !

Et c’est peut-être Pierre Vilar qui exprimerait le mieux, comme incidemment, ce que ses quatre partenaires ont tracé tour à tour, à savoir la joyeuse complexité d’une œuvre qui associe étroitement le foisonnement du multiple et l’obsession de l’unique, d’une œuvre capable de mobiliser tous les genres littéraires connus ou presque, et de conduire (sans véritable hasard pour une aussi magnifique traductrice d’Ovide) en continu ses propres « Métamorphoses » dans une constante fidélité à soi-même.

PIERRE VILAR : Évoquons la somme infinie des récits, ou bien si l’on veut le vertige des lecteurs. Un mythe, c’est à proprement parler illisible parce que partagé sans limite. Sans lecteur parce que sans auteur. Barthes appelait ça à sa manière un « signifiant second ». je dis « Orphée », je lis « Orphée », et immédiatement ce qui vient désigne un espace sans fond, passe la lecture, remonte et redescend et remonte encore. Il y a déjà quelque chose au-delà. Un roman d’espionnage, comme une épopée (c’est toi qui fais le lien, entre Le Carré et Homère) vous remet en mouvement à partir de ce fond commun : l’histoire irracontable, le mythe illisible. Beaucoup de tes livres sont nés, on pourrait le penser, d’un récit de ta lecture, une expérience d’alternance, des choses vues et des choses sues, ou bien de l’altération d’un récit premier et d’un second, d’une lecture poursuivie au-delà, donc. Et même tu désignes l’entretien, l’archive, les sources, les retrouvailles, les audiences de justice, les secrets, comme l’un des sujets de la lecture (même Vie de HB parle de cela). L’altérité a une langue, et bien sûr la traduction est là aussi pour alterner, altérer, sinon pas de métamorphose. Ce que tu conduis avec Ovide, est-ce d’une nature totalement différente de ce que tu mènes avec l’histoire racontée d’un mois de mai aujourd’hui plus sanglant encore qu’hier, avec la mémoire d’une guerre entre soi autant qu’entre deux, des enfants convertis en convertis, etc. ? Ta lecture décrit, souvent, ses étapes, ses errances, ses accidents. Et pourtant elle insiste (d’où une question d’ailleurs : le roman dit noir, ou dit policier, celui d’espions après Le Carré ou Trevanian ou Perez Reverte, n’a plus grand-chose à faire d’un dernier mot ou d’un fin mot, quand tu les lis, quelle lecture est-ce que tu estimes poursuivre, de quoi au fait ?), elle insiste tellement que l’on a pu te lire comme enquêtrice, et témoin compromis.


Œuvres de Marie Cosnay (récits et romans) :
(vous pouvez bien entendu cliquer sur les liens proposés pour obtenir les notes de lecture disponibles sur ce même blog)

Que s’est-il passé ?, Cheyne, 2003
Adèle, la scène perdue, 2005
Déplacements, Laurence Teper, 2006
Villa Chagrin, Verdier, 2006
André des Ombres, Laurence Teper, 2007, publie.net, 2012
Trois meurtres, Cheyne, 2008
Entre chagrin et néant : audience d’étrangers devant le juge des libertés et de la détention, Laurence Teper, 2009, Cadex, 2011
Noces de Mantoue, Laurence Teper, 2009, publie.net, 2012
La Langue maternelle, Cheyne, 2010
L’Allée du bout du monde, publie.net, 2011, revue et corrigée en 2017
Comment on expulse : responsabilité en miettes, éditions du Croquant, 2011
Où vont les vaisseaux maudits ?, L’Atelier In8, 2011
À notre humanité, Quidam, 2012, publie.net, 2012
Des métamorphoses, Cheyne, 2012
La Bataille d’Anghiari, L’Or des fous, 2013
Le Fils de Judith, Cheyne, 2014
Cordelia la Guerre, L’Ogre, 2015
Sanza lettere (road movie), L’Attente, 2015
Vie de HB, Nous, 2016
Aquerò, L’Ogre, 2017
Jours de répit à Baigorri, Créaphis, 2017
Éléphantesque, Cheyne, 2018
Épopée, L’Ogre, 2018
Les Enfants de l’aurore, Fayard, 2019
Voir venir : écrire l’hospitalité, avec Mathieu Potte-Bonneville, Stock, 2019
If, L’Ogre, 2020
Comètes et perdrix, L’Ogre, 2021
Des îles (Lesbos 2020 – Canaries 2021), L’Ogre, 2021
Nos corps pirogues, L’Ire des Marges, 2022

x

25263-180320153217652-0-960x640

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :