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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La nuit des mis bémols » (Manuela Draeger)

Onirique, tendre et inquiétante, la dixième enquête de Bobby Potemkine.

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J’étais assis comme d’habitude sur le quai, les jambes pendantes au-dessus des vagues, quand un corbeau transparent est venu se poser à côté de moi.
– C’est beau, a-t-il dit.
– On dirait une image, ai-je approuvé.
– Oui, a-t-il ajouté. Une belle image.
Nous avons passé un moment sans rien dire, à admirer l’estuaire devant nous. J’avais emporté avec moi une tartelette aux champignons noirs. Je l’ai partagée avec le corbeau.
– C’est bon, a fait remarquer celui-ci.
– Oui, ai-je dit. C’est Lalika Gul qui me l’a donnée ce matin.
– Lalika Gul, la twisteuse ? a-t-il demandé.
– Oui, ai-je confirmé. Elle a fait un stage. Maintenant elle ne danse plus. Elle s’est spécialisée en pâtisserie.
Nous avons arrêté de bavarder. On ne parle pas en mangeant. Et, de toute façon, quand on parle, on ne voit pas bien la splendeur du paysage.

Deux ans après « Le radeau de la sardine », la dixième enquête de Bobby Potemkine, l’étrange détective improvisé qui hante de sa douceur hallucinée la cité arctique en déliquescence, cadre de ses aventures post-exotiques « pour enfants » depuis « Pendant la boule bleue » et « Au nord des gloutons » en 2002, publiée en 2011 à l’École des Loisirs, voit le héros bien davantage en difficulté qu’à l’accoutumée, et ne devant in fine son salut qu’à la tendresse de sa bien-aimée Lili Nebraska et de son amie Lalika Gul.

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images

Comme les icebergs, certains endroits du Fouillis scintillaient.
– Je me demande pourquoi ça étincelle partout comme ça, fit remarquer sur ma droite le corbeau transparent.
– C’est le soleil, ai-je expliqué.
On a levé les yeux. Le ciel était d’un gris-bleu assez pâle, avec ici et là de légers nuages qui étaient en train de grossir, mais le soleil ne s’y trouvait pas.
Le corbeau transparent a hoché la tête. Il ne disait rien. Il devait attendre que je réfléchisse à haute voix.
C’est ce que j’ai fait. J’ai réfléchi à haute voix.
– Ça scintille, mais le soleil n’est nulle part, ai-je dit.
J’ai essayé de réfléchir un peu plus. Je n’avais aucune explication valable à fournir.
– C’est comme dans un rêve, ai-je fini par lâcher.
– Oui, à peu de chose près, a admis le corbeau transparent.
Je me suis tourné vers lui. Nous avions la même taille, il occupait pas mal d’espace, mais il était vraiment très transparent et je ne distinguais pratiquement rien de sa silhouette. Peut-être, à la rigueur, une vague tache translucide qui devait correspondre à son bec. Mais c’était tout.
Je ne sais pas ce que vous en pensez, vous, des corbeaux transparents, mais moi, j’ai l’impression qu’on les reconnaît surtout à leur odeur. Ils sentent le torchon de cuisine. Celui-là, en tout cas, sentait quelque chose de ce genre. Un torchon ayant servi à essuyer une casserole pas très bien lavée.
– C’est difficile à expliquer, ai-je repris. Mais il n’y a pas de quoi lancer une enquête.
– Bah, a-t-il croassé. Je suppose que la police a d’autres chats à fouetter en ce moment. On m’as dit que tu étais débordé, Bobby. Tu es bien Bobby Potemkine ?
– Oui, ai-je confirmé. Et c’est vrai que je m’occupe de trop d’affaires en même temps.
– Des affaires bizarres ? a demandé le corbeau transparent.
– Oui, ai-je dit. La disparition des mis bémols, par exemple. L’enquête ne progresse pas. Ou l’affaire des coccinelles à bonnet jaune. Ou encore celle des mammouths gigognes. Ça n’avance pas. Nous n’obtenons aucun résultat.

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Unknown

Moins fourni en nouveaux personnages que certains flamboyants épisodes précédents (on y notera surtout la présence de Jean Gouanodon, le corbeau transparent), « La nuit des mis bémols » est la première des enquêtes de Bobby Potemkine à présenter une résonance aussi directe et aussi forte avec d’autres textes, réputés eux « pour adultes » de Manuela Draeger (on pensera bien entendu aux « Onze rêves de suie »), par l’exploration des douceurs et des pièges de l’état onirique qui y est incorporée, voire avec certaines expériences de Lutz Bassmann (tout particulièrement « Danse avec Nathan Golshem »), pour l’aspect essentiel – salvateur, même – de l’amour désintéressé et de la tendresse. Jusqu’alors souvent essentiel – voire totalement central, comme dans « Nos bébés-pélicans » ou « Le deuxième Mickey » en 2003 -, le bestiaire merveilleux de la cité polaire au bord du gouffre semble ici se dissoudre doucement, pour partie dans le confort des relations apaisées, pour partie dans l’inquiétude discrètement croissante qui semble tout à coup planer très plus fort. Moins bizarre sans doute que « La course au kwak » de 2004 et moins conspiratif que « L’arrestation de la grande Mimille » de 2007, moins magique peut-être que « Un œuf dans la foule » (2009), mais curieusement proche de « Belle-Méduse » (2008) par son implication très personnelle de l’enquêteur, c’est en tout cas ici que le rapport au temps – et à sa vitesse d’écoulement – anticipe, de plus d’une manière, sur le tout récent « Black Village » de Lutz Bassmann.

Lalika Gul a secoué un peu ses cheveux très noirs.
– Je n’ai pas eu de professeur de clafoutis pendant mon stage, a-t-elle déclaré. Mais un jour une nouvelle stagiaire nous a rejointes, une fille qui avait paraît-il passé des années dans un canoë dans le Grand Nord. Je crois qu’elle avait travaillé comme pirate, mais, comme plus aucun bateau ne passait près de la banquise, elle s’était spécialisée en clapotis.
– Clapotis, clafoutis, ce n’est pas la même chose, a fait remarquer Lili.
– C’est tout de même assez proche, a dit Lalika Gul.
– Et la recette du clapotis, elle te l’a donnée ? ai-je demandé.
– Non, a dit Lalika Gul. Au moment où elle allait nous en parler, il y a eu un bombardement de météorites. Nous nous sommes toutes dispersées pendant une semaine. Quand les cours ont repris, elle n’a pas reparu. Elle s’appelait Mimra Trott.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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