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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le radeau de la sardine » (Manuela Draeger)

L’une des plus belles histoires d’amour de la série Bobby Potemkine – qui n’en manque pas -, entre un hibou de traîneau et une spécialiste des choux.

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En 2009, la même année que « Un œuf dans la foule » et lui succédant immédiatement, la neuvième enquête de Bobby Potemkine (qui pour la première fois ne se nomme pas auprès de la lectrice ou du lecteur) voit le jour, toujours à l’École des Loisirs, et toujours attribuée à Manuela Draeger au sein du corpus post-exotique.

Après avoir résolu l’affaire de la douze millième Josette, la police s’est mise en sommeil. Les bizarreries ne manquaient pas, mais la police n’ouvrait qu’un œil pour en prendre connaissance et, après avoir ouvert l’œil, elle le refermait sans intervenir.
C’est aussi à cause du froid que l’énergie de la police avait baissé. Un vent glacial soufflait depuis la banquise. Les nuits s’allongeaient. Les rues paraissaient vides. Comme on rencontrait de moins en moins de gens, on avait l’impression que, derrière les façades grises des maisons, les habitants avaient décidé d’hiberner.

Faute de pouvoir lui-même hiberner, par manque d’une fourrure en propre dans laquelle se calfeutrer durablement, notre héros traîne comme à son habitude dans les rues de la ville en déshérence, entre supérette abandonnée, station-service désaffectée et quais portuaires résolument vides. Ces paysages urbains et pré-polaires que l’on connaît bien, depuis« Pendant la boule bleue » (2002), « Au nord des gloutons » (2002) et « Nos bébés-pélicans » (2003), Manuela Draeger continue à chaque épisode à les renforcer à touches microscopiques, incisives et tendres – nous offrant ainsi cette fois une rarissime incursion, en pensée et en nostalgie de deux personnages, vers la mer gelée et la toundra -, même si l’art de la conteuse se concentre avant tout sur les personnes et les êtres que fréquentent et rencontrent Bobby et l’inséparable Lili Nebraska, sa confidente et supérieure hiérarchique informelle, qu’il aime à câliner et embrasser sur le nombril et les joues, là où sont situés ses si beaux tatouages – comme nous le rappelaient tout particulièrement, par exemple, « Le deuxième Mickey » (2003) ou « La course au kwak » (2004).

J’ai déjà eu dans le passé mainte occasion de vous parler de mon amie Lili Nebraska, mais peut-être y a-t-il aujourd’hui une fille ou un garçon qui ont pris cette histoire en cours de route et qui n’en connaissent pas en détail tous les personnages. Ce serait étonnant, mais de telles choses se produisent, de nouveaux arrivages de lecteurs et de lectrices, et on doit en tenir compte. C’est pourquoi je rappelle ici que mon amie Lili Nebraska, au départ, jouait du violon dans les rues et administrait le rayon « Fruits et Légumes » de la supérette, et n’avait rien à voir avec la police. La police a été supprimée, et, si Lili a accepté de la remplacer, ça n’a pas été de gaieté de cœur. Elle est comme moi, elle ne s’est jamais sentie très à l’aise dans le maintien de l’ordre et la résolution des énigmes. Lili est avant tout une musicienne. Elle est extrêmement gentille et jolie. Elle interprète des pavanes, des impromptus tziganes et des valses lentes en ré mineur, et, pendant qu’elle joue, on a l’impression d’être ailleurs et on frissonne, et, parfois, on pleure de beauté.

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Les personnages essentiels de cette neuvième enquête sont deux nouveau venus à bord de la saga : un ami d’enfance du héros, perdu de vue depuis fort longtemps et récemment réapparu après des années de navigation au long cours, Zori Platipus, un hibou de traîneau qui se veut désormais crabe laineux, porte des pinces postiches en conséquence, et vient d’ouvrir un commerce de radeaux (de fortune) pour lequel il déploie une intense activité publicitaire, à défaut d’obtenir pour lors le succès commercial ; Volgone Krof, ancienne bûcheronne dans la toundra, désormais professeur animant l’atelier « Connaissance du chou », et membre à ses heures perdues de l’orchestre de rue de Lili Nebraska et des louves arctiques Iponiama Oshawnee et Pamelia Obieglu, magnifiques trompettistes que nous connaissons depuis « L’arrestation de la grande Mimille » (2007) et « Belle-Méduse » (2008).

– Tu as déjà pensé à te procurer un radeau ? ai-je demandé.
– Non, pourquoi ?
– Pour le cas où un naufrage se produirait.
– Oh, moi, les naufrages, a dit Lili.
En marchant en direction du port, nous avons parlé de navires. Leur nombre avait décru depuis que les routes maritimes avaient été coupées par les glaces. Il y en avaient encore quelques-uns qui coulaient au large, mais c’était devenu rarissime. Certes, on observait de temps en temps des silhouettes qui ramaient tant bien que mal sur l’estuaire, à cheval sur des billes de bois ou des bouées, et nous aurions bien voulu en savoir plus, nous aurions aimé entendre leur récit, mais elles n’abordaient jamais de notre côté, ces silhouettes. Les courants les poussaient vers le Fouillis, et il est possible aussi que, de loin, la ville leur paraît plus inhospitalière encore que la rive du Fouillis. Peut-être qu’elles ne faisaient pas d’effort pour se diriger vers nous.
Le problème des naufrages n’était plus un problème, selon Lili. Il s’était réglé de lui-même, il appartenait à des histoires d’autrefois, comme la fabrication des dollars, les actualités télévisées ou l’interdiction d’entrer avec des phoques dans le RER.

Je ne dévoilerai bien entendu pas en quoi consiste exactement cette neuvième enquête, ni sa belle conclusion, et me contenterai de rappeler à quel point il est fascinant de constater à nouveau la manière dont le post-exotisme, tout en proposant un conte pour enfants à part entière, utilise ce format spécifique et ces 60 pages pour opérer bancs-test et simulations concentrées des mécaniques à l’œuvre dans les « grands » romans de Manuela Draeger elle-même, de Lutz Bassmann ou d’Antoine Volodine, jouant de la musique et de la scansion, de la répétition et de la transe, de l’absurde et de l’incantation pour mieux percer les cœurs politiques et intimes parfois inattendus de nos sensibilités.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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