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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Climats de France » (Marie Richeux)

La pierre, sociale, malmenée et trahie, en ultime trait d’union de destins divergents jamais correctement ressoudés.

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En rentrant à Paris lors du premier voyage, je portais très fort en moi l’empreinte du bâtiment. Quelques rebonds sur Internet transformaient l’essai : l’homme qui avait imaginé la cité Climat de France à Alger à la fin des années cinquante avait imaginé la cité Meudon-la-Forêt au début des années soixante. C’est-à-dire immédiatement après. Mon arrêt ému, obsédant, ignare, dans l’immense cour de la première, était le fait des vingt années passés de l’autre côté de la Méditerranée, dans la deuxième. La Méditerranée traverse la France, comme la Seine Paris. Nous qui habitons les murs avons si peu conscience de ce qu’ils portent. Pendant des années, je laissais cela en dépôt dans des coffres sages, sans y revenir jamais que par la consultation rêveuse des photos de là-bas. Climat de France a été un fond d’écran d’ordinateur, une photocopie pliée dans ma poche, une image que je n’étais plus certaine d’avoir vue. Jusqu’à ce qu’elle se fasse réveiller par des souvenirs de chants pour les morts. C’est que la pierre qui pleure a traversé les années mieux que ne l’avaient pensé ses têtus détracteurs. Elle a tenu et, avec elle, les histoires tues de violence et de guerre. Tenu mieux que presque toutes les promesses de l’époque.

On avait pu saisir chez Marie Richeux, dès son « Polaroïds » (2013), pourtant au départ « simple » émanation de son émission de radio d’alors, une singulière facilité pour extraire art et humanité à partir d’une image éventuellement ténue, et avec son « Achille » (2015), une extension de ce pouvoir à la mise à jour mythologique, ancienne ou moderne. Cet étonnant et attachant « Climats de France », publié en août 2017, à nouveau chez Sabine Wespieser, confirme nettement cela, et plus encore la présence palpable et envoûtante de l’équivalent écrit de cette voix de radio qui déborde, à l’antenne comme ici désormais, de curiosité, d’empathie et de respect malicieux et néanmoins songeur – en y ajoutant un talent déroutant pour assembler des objets littéraires semblant d’abord, vus de loin, structurellement disjoints, et leur donner un sens neuf et intense.

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La cité « Climat de France » à Alger

Il rejoint ses appartements, à peine abattu par ce qu’il vient d’apprendre. Le chantier doit cesser. Et cela immédiatement si l’on ne veut pas que d’irréparables fautes soient commises. La montagne glisse. Le terrain et l’eau ne sont plus aussi maîtrisables qu’on le croyait. Les dernières livraisons de cités, si elles ont tenu des promesses de nombre et de confort, ont éveillé les critiques, aiguisé les soupçons de conflits d’intérêts, on a critiqué le geste, raillé l’utopie, bref, Fernand Pouillon se sait attendu au tournant et il a raison. L’oiseau s’arrête en plein vol, il faut tout revoir, qu’à cela ne tienne ! Tout jeune architecte, il a vu s’écrouler la voûte d’une maison juste construite pour un notable d’Aix-en-Provence. La voûte entière, dont il avait vanté les calculs et la rapidité de livraison, écroulée en une nuit. Ce n’est pas un chantier suspendu qui l’empêchera de dormir, certainement pas, ou alors il fera des heures d’insomnie des heures de travail.

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Fernand Pouillon

Fernand Pouillon, l’architecte de la pierre de taille face au béton, de la tenue des délais contre les avenants à rallonges, du lien social contre l’esthétique déconnectée, le talentueux entrepreneur en bâtiment, méprisé et honni par ceux qui ne voulurent jamais être ses pairs, le risque-tout financier dénoncé et emprisonné, contraint longtemps à l’exil, tient ici un rôle presque miraculeux de trait d’union, par-delà les années et les divergences entre la France et l’Algérie. De la cité natale de Marie Richeux, Meudon-la-Forêt, sortie des champs céréaliers entourant la N118 au début des années 1960, à la cité Climat de France, surplombant Bal-El-Oued, deux créations mythiques de l’auteur des belles, moyenâgeuses et songeuses « Pierres sauvages » (1964) – dont il faudrait vraiment que je trouve le temps de vous parler ici un de ces jours -, il se tisse ainsi un fil mince, tendu à se rompre, mais développant son humanité teigneuse, refusant d’abdiquer, au fil des pages, passerelle précaire que viennent épauler et conforter à leur tour le mythique maire d’Alger, Jacques Chevallier, complice résolu de Fernand Pouillon dans la tentative d’éradication des bidonvilles où croupissaient les « indigènes » d’avant 1954, et l’un des rares Européens à avoir tenté, corps et âme, d’éviter cette guerre qui ne fut jamais, officiellement, qu’événements, mais aussi, plus humblement, Malek, le musulman d’Algérie septuagénaire, exilé en France dès 1955, marié à une Française métropolitaine de Belleville, dont le parcours si discret et si emblématique engloba, à un moment ou à un autre, les deux cités presque jumelles qu’un abîme de cruauté et de bêtise se mit à séparer à partir de 1954 et de 1962.

J’ai l’impression de demander continuellement à Malek où est la guerre exactement. Dis-moi à quelle heure et dans quelle cave. Dans quels yeux de quel petit vendeur de postes. Dis-moi que, là où elle est, tout est brûlé et désert, que rien ne résiste. À mesure qu’il n’y a pas plus d’endroit pour la trouver entière que d’endroit pour la fuir entièrement, je vois se dissoudre un monde où la guerre était d’un côté et la paix de l’autre, avec, entre les deux, un abîme sans flou. Il y a des êtres pour être en paix à une certaine heure de la journée dans certains endroits de l’Algérie entre 1954 et 1962. Et il y aura tellement d’êtres en guerre, après que la paix aura été signée. Dis-moi alors où commence la mort dans la vie de ton fils ? Redis-moi exactement. Je veux savoir où avoir peur.

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Meudon-la-Forêt

Avec une écriture d’une concision pouvant, à la manière de celle d’Éric Vuillard, inclure un sarcasme occasionnel mais toujours empathique, avec une magie qui fait naturellement parler lieux et bâtiments (la visite à la carrière provençale de Fontvieille, au pied des Baux-de-Provence, est un fort inattendu morceau de bravoure à elle seule), résonnant avec celle de l’Anne Savelli de « Décor Lafayette » ou de « Décor Daguerre », avec un souci de l’homme dans la ville architecturale (tout particulièrement au moment où il échappe au bidonville) qui évoquera aussi, fatalement, le travail de la plasticienne Florence Cosnefroy (« Souvenirs colorés du bâtiment F », 2012), avec une authenticité dans la saisie feutrée de l’horreur et du mensonge que ne renieraient certainement ni Mehdi Charef (plutôt celui du magnifique « Harki de Meriem » que celui, plus connu, du « Thé au harem d’Archi Ahmed ») ni Kamel Daoud (d’ailleurs évoqué en filigrane au moment de choisir un pseudonyme au témoin Malek), Marie Richeux nous force doucement à affronter les aberrations nichées dans les absences de la mémoire, la difficulté profonde qu’il y a à les traquer désormais, alors que les témoins directs s’effacent pour laisser la place aux historiens (toujours aussi timidement, en France et en Algérie, en ce qui concerne la guerre de 1954-1962), et la manière insidieuse dont la folie viscérale (historiquement raciste ou récemment djihadiste) s’empare de ces blancs trompeurs sur la carte mémorielle, jusqu’à l’explosion.

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Carrière à Fontvieille

1957, le jour se lève sur l’Algérie et le chantier de Climat de France est quasiment terminé. C’est aussi bientôt l’heure de partir pour Jacques Chevallier. L’heure de ne plus revenir si souvent pour Fernand Pouillon. Les hommes travaillent. Le chantier se soulève dans une même respiration à l’annonce du dernier attentat. Le premier effroi de 1954 est loin, la mort de l’instituteur dans les Aurès, le sentiment d’injustice confus et généralisé, aujourd’hui c’est à une lutte de longue haleine, à une respiration profonde et lente que se mêlent les soupirs lorsque l’annonce de l’attentat réussi tombe sur le chantier. La rumeur slalome entre les deux cents colonnes, déjà debout, déjà fières, soulève les cheveux de l’un, gonfle le costume de l’autre. La forme blanche des nuages dans le ciel porte l’ombre noire dans la cour immense. La cité est un bâton planté dans un champ de pierres balayé de vent. Planté avant que la tempête ne se lève. La cité se tient au croisement de la violence, de la résistance et de l’espoir sincère de fraternité. Elle est montée du sol dans un interstice de possible, ni que ce fût bon, ni que ce fût juste, ni que ce fût ce qu’il fallait faire exactement, mais elle se tient sans mépris, du dessin à la dernière pierre, posée ici avec le même soin que dans deux ans de l’autre côté de la mer. Les hommes travaillent déjà dans le petit jour. Il y a du vivable dans la guerre. Voilà ce que l’on apprend contre soi-même, loin des partitions simples, à soixante ans d’écart.

Discrètement accompagnée par le Chris Marker du « Joli mai » (1962), lançant peut-être même un bref clin d’œil aux guerres civiles à fuir, la mort dans l’âme, d’Oliver Rohe (« Défaut d’origine », 2003) et aux magouilles transméditerranéennes très contemporaines de Serge Quadruppani (« Madame Courage », 2012), Marie Richeux nous offre un roman itinérant et cohérent, où l’on ressent l’amertume des utopies trahies comme la très politique nostalgie des innombrables occasions manquées, à conclure, ici comme dans « Climats de France », avec Germaine Tillion, dont les mots rythment notre lecture.

Il existe dans les forêts de l’Amérique boréale des cervidés batailleurs et stupides qui parfois emmêlent leurs gigantesques bois et crèvent ainsi naseaux contre naseaux. (Germaine Tillion, Les Ennemis complémentaires, Paris, 1960)

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