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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Un œuf dans la foule » (Manuela Draeger)

Écolières, ex-photocopieuse, nuits et tigres d’escalier pour cette magique 8ème enquête de Bobby Potemkine.

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Il y a des journées qui sont comme toutes les autres, ou plutôt qui débutent exactement comme toutes les autres. Voilà ce que je me suis dit en me levant, ce jour-là. On n’a pas toujours l’esprit très aiguisé quand on vient d’abandonner sa couette et qu’on se dirige à tâtons vers la salle de bains. On ne pense pas toujours des choses très originales.
J’ai quitté le canapé sur lequel j’avais dormi, je me suis mis sous la douche et j’ai bougonné cette phrase :
– Bah, la journée va ressembler à toutes les autres…
J’imagine que ça vous arrive, à vous aussi. Vous êtes en train de vous toiletter le museau, vous êtes tout mouillé si vous êtes un garçon et toute mouillée si vous êtes une fille, et tout à coup, vous prononcez une phrase qui n’apporte rien à personne, pas même à vous.
En tout cas, pour moi, cette journée-là a commencé comme ça. Avec une phrase pas très originale qui n’apportait rien à personne, pas même à moi.
Depuis plusieurs semaines, je travaillais sur la même affaire bizarre, et l’enquête n’avançait pas. L’affaire de la douze millième Josette. Je n’arrivais pas à résoudre le problème et j’avais au contraire le sentiment qu’avec le temps l’histoire s’embrouillait de plus en plus. Je ne suis pas très doué en police, ceux et celles qui me connaissent le savent. Simplement, comme la police a disparu et que des événements étranges se produisent en permanence, il faut bien que quelqu’un se dévoue pour patauger dans le mystère ou l’affronter. Et ce quelqu’un, le plus souvent, c’est moi.

En 2009, un an après « Belle-Méduse », voici la huitième enquête de Bobby Potemkine proposée par la post-exotique Manuela Draeger à l’École des Loisirs. Comme dans chaque titre de la série, après les quatre textes fondateurs que furent « Pendant la boule bleue » et « Au nord des gloutons » en 2002, puis « Nos bébés-pélicans » et « Le deuxième Mickey » en 2003, de nombreux rappels du contexte sont inclus dans les premières pages, sans jamais prétendre à l’exhaustivité, mais proposant un pointillisme de bon aloi, pour nous permettre de saisir d’emblée au moins les grandes lignes de la situation de l’enquêteur malgré lui, au cœur de cette ville septentrionale en libre déliquescence, en compagnie de son amie, amante pas tout à fait platonique et néanmoins presque supérieure hiérarchique Lili Nebraska, de son vieux camarade Big Katz, le crabe laineux qui depuis « La course au kwak » (2004) tente d’émuler la performance artistique de la Lune (et dont « L’arrestation de la grande Mimille », en 2007, nous confirmait les progrès très relatifs en la matière), et de toutes sortes d’étranges personnes, individus ou créatures, parmi lesquels cet épisode nous révèlera un nouveau visage, celui de l’un des tigres qui hantent nuitamment les escaliers et les paliers de l’immeuble où vivent, chacun à son étage, Bobby et Lili.

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Lili Iomelli s’est installée dans le quartier il y a trois mois. Autrefois, elle travaillait comme photocopieuse dans une imprimerie où il n’y avait plus de machines, suite à un incendie. Sans machine, c’est difficile, la photocopie. Lili Iomelli devait tout faire elle-même, l’éclair lumineux, la fixation de l’encre sur le papier, le réglage du format, les recto-verso. Quand elle en a eu assez, elle est venue dans notre rue ouvrir un commerce de nourriture pour mouettes.
Ce n’est pas non plus très facile, le commerce, et les mouettes ne sont pas une clientèle idéale. Elles souillent le sol du magasin avec leur guano et elles poussent des cris assourdissants. Mais au moins, maintenant, Lili Iomelli ne s’use plus les yeux à comparer des originaux et des copies, et à faire des retouches au pinceau pour que tout coïncide impeccablement, tandis qu’en face d’elle des clients protestent parce que ça ne va pas assez vite.

Pour la huitième fois, cette forme particulière de magie post-exotique, destinée en théorie aux enfants, se déploie dans sa beauté fragile et doucement absurde. Pourquoi, comment les Josettes, ces petites filles si nombreuses, portant toutes le même nom et passant du temps à pique-niquer de quelques œufs durs, dans leur uniforme d’écolière, ont-elles ces derniers temps, de plus en plus, cessé de fréquenter l’école pour errer en ville en petits groupes sourds aux tentatives de dialogue ? Comme souvent dans les enquêtes de Bobby Potemkine, un mystère peut en cacher plusieurs autres, ou trouver sa résolution accidentelle en des circonstances résolument baroques. Celui-ci ne fera pas exception, et on pourra à nouveau y déguster, dégagée de ses parts les plus sombres, une bonne part de l’essence poétique métaphorique du post-exotisme.

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Le livre que j’ai pris pour lire en attendant la tombée de la nuit était une histoire écrite par Manuela Draeger. Je ne sais si vous connaissez cet auteur. C’est important, tout de même, de savoir qui signe les livres qui vous font découvrir des mondes inconnus. Plus tard, vous lire des œuvres de Lutz Bassmann, d’Elli Kronauer, de Virginia Woolf, et, si tout se passe bien, d’Andrei Platonov, de Haruki Murakami ou de Maria Schrag. Et vous voyagerez loin, avec eux. Moi, ce soir-là, j’avais sous les yeux un petit roman de Manuela Draeger.

Pour la première fois dans cette série, sauf erreur de ma part, on voit apparaître quelques abîmes littéraires, tels celui cité ci-dessus, enchâssant la fiction dans d’autres fictions, proposant à la jeune lectrice ou au jeune lecteur une étonnante perspective, et adressant ainsi davantage qu’un clin d’œil au lectorat plus adulte. Et c’est ainsi, défiant toutes attentes raisonnables, que la saga Bobby Potemkine, comme l’ensemble du grand œuvre post-exotique, parvient à conserver une profonde cohérence tout en innovant régulièrement, sans jamais s’essouffler.

Big Katz a bougonné encore un moment, mais il a admis qu’il fallait agir. Il reconnaissait, lui aussi, qu’il n’était pas possible de laisser la nuit s’installer à l’intérieur de l’œuf avec Alfons Tchop et ne plus mettre le nez dehors. Pour lui aussi, qui s’entraînait depuis des années à flotter comme la lune dans le ciel nocturne, l’absence d’obscurité sur le monde rendait l’existence absurde.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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