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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Malicia » (Leandro Ávalos Blacha)

Lune de miel chavirée à Gotham City, province de Cordoba, Argentine – et affolant tour de force.

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Juan Carlos aurait bien aimé avoir des yeux dans le dos, histoire de ne pas perdre sa femme de vue. Devant lui s’étendaient les montagnes et, plus près, des terrasses d’immeubles avec des piscines pleines de touristes, comme celle sur laquelle il se trouvait. Derrière lui, Perla demandait à Mauricio de lui mettre de la crème solaire. « Attends, je vais le faire », intervint Juan Carlos. Il rapprocha sa chaise longue. Mauricio s’écarta du couple et but une gorgée de la bière qu’il avait commandée sans en avoir vraiment envie. Elle n’était pas fraîche. Il remarqua dans un coin trois petites nanas qui le regardaient. Ôtant son polo, il alla s’asseoir au bord de la piscine, les pieds dans l’eau. Pour s’apercevoir qu’en fait ce n’était pas lui qui les intéressait. Elles souriaient à Juan Carlos, qui leur adressait des mimiques tout en étalant de la crème sur le dos de Perla.

Quoi de plus banal d’abord que ce jeune couple venu passer sa lune de miel, en compagnie du meilleur ami du marié, dans la festive cité de Villa Carlos Paz, au pied de la cordillère des Andes, station balnéaire réputée pour ses plages lacustres, ses casinos et ses cabarets aux spectacles étincelants ? Certes, le mariage entre Juan Carlos et Perla a été – pour dire le moins – impulsif, certes, l’amitié entre Juan Carlos et Mauricio semble d’emblée à couteaux tirés, incorporant de bonnes doses de moquerie et de jalousie, mais il n’y pas là de quoi déclencher quoi que ce soit de très spectaculaire, même lorsque l’une des vedettes de l’un des shows majeurs de la ville est assassinée et défenestrée alors que la saison bat son plein ? Voire.

Cette femme était une énigme. On aurait dit qu’elle répondait ce qui lui passait par la tête sur l’instant, que ce soit vrai ou pas. Sauf qu’elle ne mentait pas pour cacher la vérité, mais par manque total d’intérêt. Ils discutèrent quelques minutes des stars qui se produisaient en ville, ce qui avait l’air de la passionner. Elle lui avoua que, chez elle, elle passait des heures à écouter la radio et à feuilleter les magazines people. Mauricio espérait gagner sa confiance pour en savoir plus sur son intimité avec Juan Carlos : comment ils s’étaient connus, ce qu’ils avaient fait la première fois qu’ils étaient sortis ensemble, comment il avait fait sa demande en mariage et, avec un peu de chance, comment c’était question sexe. Il voulait vérifier si la version de Perla coïncidait avec celle de son ami.

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Publié en 2016, traduit en français en 2016 également chez Asphalte par Hélène Serrano, le quatrième roman du jeune auteur argentin Leandro Avalos Blacha poursuit avec brio et malice (sans jeu de mots) son exploration échevelée des frontières entre les genres littéraires, mixant sa redoutable pop culture universelle à l’ambiance délétère de l’Argentine contemporaine désillusionnée, brassant le polar hardboiled de la meilleure espèce dans les eaux troubles du fantastique ou du surnaturel s’imposant aux plus sceptiques et aux plus incrédules matérialistes, oscillant jusqu’au bout entre comédie déjantée et tragédie atroce, allant sans doute encore plus loin dans le furieux déséquilibre que l’excellent « Berazachussetts » (2007).

Le théâtre Marshall fut lui aussi plongé dans le noir. Le personnel technique, muni de lampes de poche, vint se poster devant les issues de secours. Le public fit preuve de sang-froid et évacua la salle en bon ordre, sans céder à la panique. Chez les artistes, au contraire, la frayeur était palpable. Plutôt que de retourner dans les loges, ceux qui étaient sur scène préférèrent descendre et se mêler aux spectateurs pour sortir. Une certaine excitation s’empara des gens et l’atmosphère se détendit. Un employé annonça que l’incident était dû à une panne de courant dans la ville entière et qu’il n’y avait pas de quoi s’alarmer.
Tout le monde se rassembla dans le hall. Puis la petite foule quitta peu à peu le théâtre, décontenancée par ce qu’elle découvrait. Dans la rue piétonne, d’habitude illuminée, régnait l’obscurité. Tout l’électricité était concentrée dans le ciel zébré d’éclairs. Les contours des montagnes, au loin, ressemblaient aux ombres d’une radiographie.
À chaque coup de tonnerre, les gens couraient un peu plus vite dans la pénombre vers leurs leur hôtel. Et soudain, toute l’eau qui n’était pas tombée sur la ville depuis des mois s’y déversa furieusement, accompagnée de bourrasques et d’éclairs.

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Dans une Villa Carlos Paz tout à coup transformée en Gotham City (et pas uniquement parce que le thème de la plus célèbre revue dansante de la ville est cette année Batman et le Joker), un puissant maelström se met en mouvement, accélérant au fil des pages, mêlant tueur en série énigmatique, danseuses à la troublante résilience post mortem, médiums ne doutant pas de leurs dons, gamines infestant les postes de télévision, responsables de la sécurité d’agences spatiales, vedettes décidément inattendues, sectes sataniques aux aguets, parents indignes et belles-mères pour le moins envahissantes, en un cocktail qui évoque aussi les jaillissements et les clins d’œil au long cours du Tommaso Pincio des « Fleurs du karma » ou, surtout, du Dustin Long d’ « Icelander », créant de toutes pièces un réjouissant et sanglant hommage aux pulp magazines des années 1950, dans lesquels des Men In Black auraient désespérément besoin de l’assistance de Buffy et de son Scooby-Gang – ou si l’on préfère encore, dissimulant la brutale pornographie de Philip José Farmer pour nous offrir un éclatant hommage à son diptyque de 1968, si parodique et néanmoins si tonique, « Comme une bête » et « Gare à la bête » – jusque dans la construction apocalyptique à plusieurs titres du final de cet incroyable « Malicia ».

Une douce brise se levait. Mauricio vit alors sortir une silhouette qui fut très applaudie. La femme s’avança sur le perron, les bras levés. Elle portait un manteau en peau de léopard et des chaussures rouges. Elle demanda aimablement si la chasse avait été bonne. Mauricio se rappelait avoir vu son visage à la télévision et dans la presse : c’était Malicia. Elle devait avoir passé la cinquantaine mais n’avait pas la moindre ride, et aucune trace de lifting.
« Toi, tu es nouveau », affirma-t-elle en le montrant du doigt.
Mauricio acquiesça. Julio le présenta comme son invité.
« Si tu es avec Julio, considère-toi comme un ami de la maison, dit-elle en le prenant par la main pour le conduire à l’intérieur. Quant à vous, messieurs, vous connaissez le chemin.’
Les chasseurs leur emboîtèrent le pas.
Mauricio croyait se souvenir que le dernier spectacle de la star, Maliciosa, s’était terminé sur de scandaleuses accusations de satanisme et de pornographie, suite auxquelles Malicia s’était retirée du milieu « jusqu’à ce que le monde soit prêt » à la recevoir.
Ce moment n’était pas arrivé.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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