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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Le paquebot immobile » (Philippe Curval)

Comme une série télévisée à haute intensité, à rebondissements et à ellipses, le feuilleton d’une utopie improbable et hallucinée, fondée sur la mer de déchets plastiques solidifiés du Pacifique nord.

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Paquebot

Une vis de protection à déboulonner. Véra souleva le hublot, se hissa vers l’extérieur. Sans lui en donner la raison, Gaon lui avait pourtant recommandé de ne pas mettre le nez en dehors de l’habitation. Mais elle n’avait pas su résister au plaisir de respirer l’air du matin chargé d’une odeur iodée. Dehors, quelques nuages gris fer glissaient dans le ciel huileux, comme pour souligner la température élevée qui régnait en permanence sur le continent. Un corbeau perché sur le toit d’en face déploya ses ailes, s’envola, puis se posa sur la balustrade qui équipait la terrasse d’un immeuble voisin. Vigilante, une cubana en costume kaki montait la garde. Si peu éloignée que Véra ne put s’empêcher de remarquer que le bouton central de sa veste avait sauté sous la pression de son ventre proéminent. La flique tendit la main vers l’oiseau qui s’y jucha en croassant.
En un tournemain, elle extirpa un œil du corbeau, le glissa dans son visionneur. Un sourire naquit sur son visage ingrat, éclaira son regard terne.

« Le paquebot immobile », c’est la colonie humaine qui s’est installée sur l’immense île de déchets plastiques créée au fil des décennies au milieu du Pacifique par l’anthropocène. Structure solidifiée et pérennisée par d’intenses travaux technologiques préalables à l’installation, elle a accueilli, sous l’égide de fondateurs s’inspirant certes des utopies du XIXème siècle mais résolument ancrés, technologiquement et juridiquement, dans le XXIème siècle, une communauté de libertaires aux formes et incarnations les plus variées, solidement sécurisée quasi-militairement par la suite lorsque des troubles pré-apocalyptiques commencèrent à hanter le monde entier ou presque. Utopie sans doute trop stable et trop idyllique, contre toutes attentes, puisque face à l’endormissement de son élan vital initial et de sa curiosité motrice, le principal fondateur, Robur, sans requérir vraiment l’avis de ses cinq associés, Branican, Servadac, Antifer et Aronnax,  aux pseudonymes aussi verniens que le sien, décide de faire intervenir un sociologue renommé (dont le nom, Pairubus, ne peut être que d’emblée terriblement évocateur lui aussi) pour analyser cette paresse existentielle et le cas échéant en concevoir les remèdes. Mais lorsque Robur disparaît soudainement, les observateurs locaux avertis ne peuvent que constater que le remède apparemment proposé et en cours d’implémentation semble bien pire que le mal, et que la marge délicate qui peut séparer l’utopie libertaire de la dictature pure et simple est sans doute en train d’être franchie à vive allure. C’est alors que débarque sur l’île de plastique la jeune Véra, jadis lanceuse d’alerte quasi-professionnelle aux États-Unis et désormais militante recherchée et en fuite – et par ailleurs nantie d’un étonnant don de précognition à très court terme.

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Societe_IlonaGaraix_MerPlastique_RadioCanada

Il prit la carte que Véra lui tendait, l’examina et la posa sur son folio.
Après plus d’une heure de recherches pour casser le mot de passe, ils découvrirent que les Aventuriers du ciel formaient une secte dangereuse. Ses affiliés se félicitaient d’envoyer ad patres les migrants en situation irrégulière, les homosexuels, les juifs, les musulmans, les « communistes », les intellectuels influents, les adversaires des lois d’exception promulguées depuis les dernières élections, ceux qui rejetaient la religion officielle. C’est-à-dire tous les individus qui menaçaient la stabilité du gouvernement actuel, furieusement répressif et d’une extrême voracité. Il s’agissait d’une milice occulte qui se chargeait d’exécuter les basses œuvres de l’État sans sa couverture, lorsque ses victimes potentielles n’étaient pas liquidées par la police ou le FBI sous un prétexte légal.
Une longue liste défila des hommes et des femmes qu’Igor Pengborn avait rayés du registre des vivants sous différents motifs, cautionnés par les Aventuriers du ciel. Apparurent ensuite des informations précises sur sa mission actuelle se rapportant aux opérations clandestines d’un groupe de libertaires qui préparaient une action clandestine de grande envergure visant la divulgation de données gouvernementales secrètes. Soit Raul, Véra, Matthew, Serena, Scott, Eddy, avec leurs descriptions physiques, leurs métiers, leurs itinéraires habituels. Ne manquait que l’adresse de leur refuge stratégique, en l’occurrence le loft de Raul, qu’Igor Pengborn était sur le point d’identifier. À partir de quels critères y était-il parvenu ? La question en suspens faisait peser un grave danger sur la poursuite de leurs activités.
Depuis plusieurs années, excédés par la situation des USA, ils avaient décidé de rejoindre ensemble le Paquebot immobile, adhérant au projet de ses fondateurs. Qui, selon eux, pouvait se résumer ainsi : sachant qu’il va mourir et qu’il persiste à vivre sans raison, l’homme, en soi, est une utopie. En admettant que l’évolution soit un fait acquis, considérant néanmoins que l’agitation perpétuelle de l’humanité ne sert à rien d’un point de vue strictement réaliste, le continent artificiel est destiné à accueillir les passagers d’une illusion dont la pertinence se justifiera peut-être à long terme. Même si l’on estime que l’univers est une absurdité, il reste une chance infime de se tromper.
Mais avant de partir, leur petit groupe de rebelles avait résolu de lancer une bombe en publiant la liste des exactions commises par le gouvernement actuel sur sa population. Raul se présentait comme le hacker le plus doué. À plusieurs reprises, il avait craqué plusieurs sites de la police, de l’armée sans se faire repérer. En découvrant l’étendue du désastre, il avait décidé de réagir. Au fil des rencontres, Raul avait convaincu Serena, qui travaillait pour la mode et les produits de beauté, d’identifier les méfaits de la chimie et de la chirurgie réparatrice. Matthew et Scott, informaticiens de premier plan dans la marine de guerre, enquêtaient sur les multiples malversations des réseaux sociaux. De plus, ils jouissaient d’un atout maître. Ils se disaient capables de s’emparer d’une corvette pour atteindre le Paquebot. Eddy s’occupait de rassembler des données sur les grands groupes alimentaires afin de révéler leurs forfaits à la masse des consommateurs. Quant à Véra, qu’ils appelaient tous « la mutante », elle possédait un don particulier pour visualiser l’avenir à des échéances qui variaient de quelques secondes à une minute. Mais elle n’exerçait aucun pouvoir sur cette faculté, totalement aléatoire. Toutes ses tentatives pour la susciter de sa propre volonté avaient échoué. Et lorsqu’elle avait essayé de recenser les causes qui la provoquaient, Véra n’était jamais parvenue à en établir une raison objective. Architecte de formation, elle contribuait à préparer les plans de leur évasion, sachant qu’elle et ses amis empruntaient une voie dangereuse.
Trois jours après la mort d’Igor Pengborn, les « six moustiquaires », comme ils se nommaient par allusion aux piqûres venimeuses qu’ils s’apprêtaient à infliger, se trouvaient réunis dans une étroite cellule aux parois de verre qui ouvrait sur une courette aveugle. Ils avaient équipé cet endroit pour qu’aucune onde ne puisse les atteindre. Après de longs débats, ils décidèrent de diffuser toutes leurs données, sur les réseaux sociaux, les sites d’information, à une dizaine de milliers de leaders de l’opposition dits « sensibles », afin de lancer l’alerte en fournissant des preuves. Dénonçant les exactions des hommes politiques à la tête de l’État, celles des grandes sociétés capitalistes dans tous les domaines.
Le soir même, ils s’embarquaient sur la corvette Lizard à destination du Paquebot immobile.
Véra revécut leur trajet jusqu’au naufrage, qu’impuissante elle prévit une trentaine de secondes avant qu’il ne se produise.

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Deux ans après le bref, intense et superbe « Un souvenir de Loti », flamboyante utopie spatiale revisitée sous l’angle inhabituel de l’amour fou cher à André Breton, Philippe Curval nous proposait en 2020, toujours à La Volte, ce « Paquebot immobile » dont les déchets plastiques concentrés et assemblés constituent un détour joueur et diablement haletant pour plonger les fondations de certaines utopies « classiques », philosophiquement et politiquement conçues au XIXème siècle, dans le bain acide d’une anticipation fort peu lointaine (et dont un John Feffer, par exemple, ne renierait sans doute pas certaines des caractéristiques géopolitiques les plus marquantes – quand bien même Philippe Curval, en un réjouissant clin d’œil, relie la situation globale décrite ici à grands traits à celle travaillée bien des années auparavant par lui, et en détail, dans le Marcom de « L’Europe après la pluie » (2016), et tout particulièrement en son sein dans le « Cette chère humanité » de… 1976 ! : l’extraordinaire longévité littéraire de l’auteur est en soi un sujet de réjouissance en ce début de XXIème siècle bien amorcé, qui en manque cruellement par ailleurs).

Avec ses abondantes références à Jules Verne (dans les noms des fondatrices et fondateurs du « Paquebot immobile », bien entendu, mais aussi dans les goûteux titres des 48 premiers chapitres, « Où l’on voit que les compagnons de Robur préparent la riposte », « Par lequel on apprend l’existence des Aventuriers du ciel », « De l’instant où la faille apparut », par exemple, ou encore par les résonances obligatoires avec « Une ville flottante », « Une ville idéale » ou « L’île à hélice », et par l’usage malicieux de quelques tournures surannées fleurant bon leurs « Mirifiques aventures de maître Antifer » ou leurs « Tribulations d’un Chinois en Chine »), fort malencontreusement coincée entre l’enclume de l’anarchisme radical, solipsiste, ouvrant la voie à bien des horreurs néo-libérales plus ou moins assumées de nos jours, de Max Stirner et de son « L’unique et sa propriété » de 1844 (quelle drôle d’idée tout de même de la part du conquérant Robur de s’être appuyé initialement sur ce philosophe-là, entre tous) et le marteau de la cruelle pataphysique d’Alfred Jarry, l’utopie plonge ici avec délectation dans la forme et l’atmosphère du roman-feuilleton du siècle de la Révolution industrielle, celui d’Alexandre Dumas et plus encore d’Eugène Sue (même remaniés tous deux par des incursions narratives dignes de l’Adolfo Bioy Casarès de « L’invention de Morel » ou de « Plan d’évasion »), mais d’une manière ne dédaignant pas de se laisser moderniser par les mécanismes des grandes séries télévisées contemporaines, comme les nombreux échos du type « Précédemment dans Le Paquebot immobile«  et les rusés changements de point de vue nous le rappellent joliment.

Cet ancrage historique et populaire, cet hommage profond au divertissement sérieux, n’empêchent absolument pas « Le paquebot immobile » de saisir en discrète puissance de brûlantes questions philosophiques et politiques, bien au contraire. Comme le rappelait Ketty Steward dans sa récente et magnifique contribution au recueil collectif d’essais « Ursula K. Le Guin : de l’autre côté des mots » (ActuSF, 2021), à propos de la dimension temporelle dans « Les dépossédés », il y a bien ici un enjeu central autour des moteurs d’une société, et tout particulièrement d’une société qui a su s’approprier avec intelligence le principe Espérance du désir d’utopie cher à Fredric Jameson : comme dans le passionnant « The Caryatids » (2009) de Bruce Sterling, toujours non traduit en français à l’heure actuelle, et comme à la racine de l’ensemble du cycle de la Culture de Iain M. Banks, c’est dans l’équilibre délicat entre le sens du collectif, les aspirations individuelles et la curiosité fondamentale, soif de découverte et d’expérimentation, que se trouve un chemin socio-politique des plus prometteurs. Et c’est ainsi que Philippe Curval, soixante ans après la publication de son premier roman, maîtrisant comme bien peu les motifs et les ressorts de la science-fiction au long cours et de la littérature populaire ambitieuse, continue de nous surprendre, de nous enchanter et de nous donner à penser.

D’un seul coup, ses illusions à vau-l’eau, Antifer, après une longue période d’humiliation, s’était juré de n’accorder sa confiance à personne. Sa résolution disparut lorsque Robur le rencontra au cours d’une soirée à l’ambassade des Indes, dans son périple missionnaire pour obtenir que des pays importants votent à l’ONU pour son projet. Il plaidait sa cause avec une telle intelligence, une telle force, une telle obstination pour conquérir une majorité afin de qualifier Dump Island en continent, puis le transformer, qu’Antifer avait repris espoir en l’humanité. Surtout quand il avait appris que ce lobbying visait à créer un pôle libertaire, une utopie basée sur la rigueur intellectuelle et scientifique de ses habitants. Il s’était voué à la construction du Paquebot immobile avec la foi du catéchumène, sans jamais rechigner aux tâches les plus ingrates. Récompensé de ses efforts par la période idyllique qui avait suivi durant des décennies, Antifer, tout en soutenant l’action des autres fondateurs avec fidélité, se sentait à présent dans une situation précaire devant l’adversité.

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À propos de Hugues

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