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Général, Notes de lecture 2018, Théâtre et littérature

Théâtre : le festival Traits d’Union, 2ème édition : « Frontières »

Un festival de création théâtrale contemporaine, jeune, lucide, aiguisée et active. Un régal à ne pas manquer.

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Une fois n’est pas coutume (mais peut-être bien que cela va nous donner une envie récurrente), nous vous proposons de parcourir rapidement les textes de cinq pièces de théâtre de jeune création contemporaine. La deuxième édition du festival Traits d’Union, dans la belle et chaleureuse salle associative du El Duende à Ivry-sur-Seine, du 11 au 29 janvier, a en effet pour thème « Frontières », et ce sont nos amies et amis de la formidable compagnie des Entichés (dont vous pouvez écouter les lectures théâtrales offertes par trois fois chez Charybde au printemps dernier, ici, ici et , autour de textes de Mélanie Charvy, d’Erri de Luca, d’Arno Bertina, de Jonas Hassen Khemiri (deux fois), de Koffi Kwahulé, de Mathieu Larnaudie, de Lars Noren et de Pierre Terzian)  qui en assurent la programmation, l’organisation et l’accueil. Au menu du festival, il y a donc six mises en scène, et nous vous parlons ici de cinq d’entre elles, uniquement sous leur aspect écriture, bien entendu.

11 et 12 janvier : Une bouteille à la mer, de Camille Haz, adapté du roman « Une bouteille dans la mer de Gaza » de Valérie Zenatti, par la compagnie De briques et de craie.

Septembre 2003 à Jérusalem : Tal, une jeune israélienne, est totalement désemparée face aux attentats terroristes et aux opérations militaires également mortelles qui constituent une partie de son environnement quotidien. Pour établir un dialogue rêvé et presque insensé avec, peut-être, quelqu’un de l’autre côté du mur, elle écrit une lettre qu’elle enferme soigneusement dans une bouteille, que son frère Eytan, militaire en poste à Gaza, jette à la mer, et que Naïm, un jeune gazaoui, va trouver sur le sable un peu plus tard.

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Je m’appelle Tal Levine. Je suis née le 1er juillet 1986 à Tel-Aviv, mais je vis ici, à Jérusalem. Je sais que tout le monde sur terre connaît le nom de Jérusalem, c’est une ville qui fait beaucoup de bruit. Mais personne ne la connaît comme mon père et moi. Mon père est passionné d’histoire et d’archéologie, c’est l’un des plus grands guides touristiques d’Israël. Lorsqu’un chef d’État vient en visite, c’est lui qu’on appelle, pour qu’il fasse vivre les pierres avec des histoires.
Depuis trois ans, nous avons eu à Jérusalem un nombre incalculable d’attentats. Parfois tous les jours ou même deux fois par jour, on n’arrivait plus du tout à suivre les enterrements à la télé et à pleurer avec les familles, il y en avait trop.
Les gens disent qu’ils s’y habituent. Moi pas. J’ai grandi dans l’idée qu’entre les Palestiniens et nous il pouvait y avoir autre chose que des corps déchiquetés, du sang et de la haine.

Un texte intense que l’on reliera aisément au « Sous les serpents du ciel » d’Emmanuel Ruben, au « La sirène à la poubelle » de Sabine Huynh ou au « Il faudrait pour grandir oublier la frontière » de Sébastien Juillard.

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13 et 14 janvier : Froid, de Lars Noren, par le collectif La fièvre.

Ce texte de 2003 du grand dramaturge suédois – dont on a apprécié récemment ici, déjà grâce aux Entichés, le redoutable « Le 20 novembre » , avec lequel ce nouveau texte résonne d’ailleurs fortement -, traduit en français en 2004 par Katrin Ahlgren chez L’Arche, donne à voir et à ressentir d’une manière particulièrement intime et glaçante le brouhaha de sentiments qui accompagne la montée de l’extrême-droite xénophobe au sein d’une certaine jeunesse suédoise, se vivant victime d’une mondialisation capitaliste marginalement redistributrice, et apte comme on le sait à masquer ses véritables enjeux en offrant des cibles faciles au ressentiment des laissés pour compte. La langue est crue, le propos est direct, la violence est à fleur de peau : Lars Noren a passé depuis longtemps le stade où l’on prend des gants. Un texte à rapprocher aussi de certains des versants du magnifique « Illska – Le mal » de l’Islandais Eiríkur Örn Norđdahl.

Keith : Il saute à quelle hauteur, le chien ?
Anders lève la main : Comme ça…
Keith : Il saute à quelle hauteur ?
Anders lève encore la main et ça devient le salut hitlérien : Heil !
Keith : Hitler ! Heil !
Anders : Hitler !
Keith : Dis-le !
Karl : Quoi ?
Keith : Dis Heil Hitler !

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18 et 19 janvier : À fond, de Lucas Hénaff, par la compagnie Grand Théâtre.

Un texte fort étonnant, malicieux, ironique et plein de vie, qui sinue dans de superbes dialogues enlevés autour d’une frontière bien particulière, barricadée le cas échéant de toutes sortes de fantasmes, celle qui sépare dans l’imagination de jeunes gens la capitale parisienne des territoires provinciaux. À partir de deux jeunes qui tuent le temps en regardant passer des TGV depuis un pont et de deux autres qui se côtoient fugitivement à bord de l’un de ces TGV, c’est toute une cartographie mentale à plusieurs vitesses qui se déploie soudainement, avec ses précipices et ses barres rocheuses. Et l’on pensera ainsi certainement, aussi, au beau « Fief » de David Lopez, évaluant cette frontière à l’aune du langage et de la posture, en de jubilatoires méandres.

Marion : Tu n’oublies pas de me montrer chez toi hein quand on passe devant ?
Luc : Ah oui oui t’inquiète.
Marion : Non mais je m’inquiète pas.
Luc : Non non mais…
Marion : Non mais c’est pour toi aussi.
Luc : Oui oui. Mais je guette.
Marion : Enfin…
Luc : Mais c’est bientôt.
Marion : Cool.
Luc : Oué !

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20 et 21 janvier : Les fugitifs, de Léo Thomas, par la Compagnie des Fugitifs.

Voici un autre texte étonnant, où la frontière réussit la prouesse d’apparaître comme fortement métaphorique et simultanément très incarnée : une quête peut-être bien absurde, mais profondément émouvante, à la recherche de la mer, devenue une espèce mentale en voie de disparition, et la transformation d’un chemin presque ordinaire en un voyage potentiellement interminable. Les franchissements de seuils et les allongements des trajets, fort subtilement, renvoient bien à la face des cyniques la notion de « confort » des migrations entreprises sous une pression bien trop réelle, quand bien même une part de rêve ou d’illusion y trouverait place, et quand bien même cet intense voyage immobile prendrait place sous l’arche d’un pont de métro aérien. On pourra penser ainsi, par exemple, au troublant « Les Alpes de la Lune » de Serge Quadruppani, au magnifique « Voyage de Hanuman » d’Andreï Ivanov, ou encore au farceur et poignant « Requiem des aberrations » d’Yves Gourvil.

Le Prophète : C’était un monde… Le mot de monde suffit. Un monde, M-O-N-D, avec tous ses jardins, toutes ses grandes artères. Un monde avec ses panthères et ses choux à la crème, ses crémaillères, ses sirènes, ses manches de pioches et ses accents circonflexes.
Il y avait des tremblements de terre, naturellement, des courses de poneys, de longs escaliers qui montaient, d’autres qui descendaient. Certains étaient à double sens. Il y en avait pour tous les goûts : des perrons et des colimaçons, les uns recouverts de poussières, les autres de moquettes ou de beaux tapis, rouges comme les sourires des dames en robe qui y grimpaient et y faisaient la roue et on voyait alors leur culotte. C’était un monde comme une montagne russe avec des pics qu’on grimpait à quatre pattes et des précipices qu’on dévalait sur la rampe.
Il y avait aussi des collines, des ruisseaux, des rivières, des fleuves, des piscines municipales, des rapides, des cascades, des torrents, des courants incroyables qui jetaient à la mer tout ce qui tombait dedans et la mer le donnait à l’océan. On retrouvait des objets de toutes les tailles, de vieux torchons, des gros bidons, des voitures à pédales, des armures, des livreurs à vélo et des sandales. L’océan récupérait tout, les bijoux et les joujoux, les hiboux et les genoux, les cailloux, les pandas roux, les animaux morts depuis longtemps et des animaux encore vivants avant de tomber, qui ne savaient pas nager et qui mourraient après, dans l’eau, à cause de la respiration. De petits êtres composés à 65 % d’H20 et qui miaulaient ou qui hennissaient ou qui hululaient et dans l’eau tous ces bruits se confondaient et faisaient un sacré vacarme auquel le silence du vent qui les couvait semblait répondre : ne pas déranger le voisinage. Car, en effet, parfois, lorsque la situation devenait intenable le voisinage des côtes se plaignait et alors, en dernière extrémité, on était obligé d’envoyer la police dans des bateaux trop petits pour arrêter tout ce monde. Les gens des côtes…

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25 et 26 janvier : Populaire, de Roxane Driay, par la compagnie Qui Vive.

Ce texte est peut-être le plus surprenant de l’ensemble (le plus enchanteur serait pour moi le précédent, « Les fugitifs ») : à partir d’un fait divers sordide impliquant une caméra cachée utilisée pour confondre un supposé pédophile, et un ensemble de présupposés en mode automatique qui viennent bafouer tout ce qui aurait pu ressembler à une enquête sérieuse ou à des droits de la défense, dans toute la sale tradition du « se faire justice soi-même », l’autrice a conçu une implacable mécanique emblématique pour donner à voir, à penser et à vivre l’accumulation de préjugés – désormais hors de portée de toute pensée – qui caractérisent cette frontière si solide établie entre la ville et la banlieue (surtout quand on prétend l’appeler, sans même plus d’ironie perceptible, « cité »). Un texte qui lorgne subtilement aussi du côté du travail de Jonas Hassen Khemiri, et notamment de son « J’appelle mes frères« .

La Mère : Faut que t’y penses en avant. Que tu prépares une raison.
Lui : Mh.
La Mère : Tu peux dire que tu veux juste faire une pause.
Lui : C’est pas une pause.
La Mère : Oui, je sais. Mais je dis ça pour eux !
Lui : Mh.
La Mère : Ou alors que tu as trouvé un travail.
Lui : J’ai pas de travail.
La Mère : Mais je sais bien ! Je te dis que c’est pour eux !
Lui : Mh.
La Mère : Je pense qu’ils vont s’en foutre. Ils diront rien.
La Mère : Mais ils en penseront pas moins.
(Temps)
Arrête.
Arrête de me regarder comme ça.
Tu sais très bien ce qu’ils vont penser.
Encore un petit fils d’immigré qui lâche ses études pour aller dealer !
Voilà.
Encore une petite vermine d’Arabe qui va pourrir notre pays.
T’étais à l’Université, t’avais une bourse.
Et sans raison tu arrêtes, après deux mois à peine. Sans raison.
Ne t’inquiète pas qu’ils vont la trouver, eux, la raison !

Vous avez donc bien saisi l’idée. De grands et beaux textes servis par de véritables volontés théâtrales et combattantes : toutes et tous au El Duende jusqu’au 28 janvier !

La billetterie en ligne est ici.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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