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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La clause paternelle » (Jonas Hassen Khemiri)

En conduisant sous nos yeux l’explosion complexe d’une cellule familiale ramifiée, une démonstration drôle, poignante et ultra-performante de la vanité morbide des assignations et des étiquettes de fonction sociale, de rôle familial, de sexe, de classe et de pays d’origine.

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Un grand-père qui est un père est de retour dans le pays qu’il n’a jamais quitté. Il se tient dans la file d’attente pour le contrôle des passeports. Si le policier derrière sa vitre lui pose des questions suspicieuses, le père qui est un grand-père restera calme. Il ne dira pas au policier que c’est un abruti. Il ne lui demandera pas s’il a eu son uniforme dans une pochette-surprise? Il sourira et il lui montrera son passeport en lui rappelant qu’il est citoyen de ce pays et qu’il ne l’a jamais quitté plus de six mois. Pourquoi ? Parce que sa famille vit ici. Ses enfants bien-aimés. Ses merveilleux petits-enfants. Sa traîtresse d’ex-femme. Il ne partirait jamais plus de six mois. Six mois c’est le maximum. Le plus souvent il part cinq mois et trente jours. Parfois cinq mois et vingt-sept jours.
La file avance. Le grand-père qui est un père a deux enfants. Pas trois. Un fils. Une fille. Il les aime tous les deux. Surtout la fille. Les gens disent qu’ils lui ressemblent, mais lui ne trouve pas. Ils ont la taille de leur mère. L’obstination de leur mère. Le nez de leur mère. Tous deux sont des petites ou plutôt des grandes copies de leur mère. Surtout le fils. Il lui ressemble tellement que le père qui est parfois un grand-père, qui l’est assez souvent en fait, peut avoir envie de lui mettre un coup de tête. Mais il ne le fait pas. Bien sûr que non. Il sait se maîtriser. Il a vécu suffisamment longtemps dans ce pays pour savoir que les émotions sont une mauvaise chose. Les émotions doivent être rangées dans des petits compartiments, volontiers répertoriés, et ne pas être libérées avant qu’aient été préparés le mode d’emploi et le plan, avant que les experts ne soient sur place, avant qu’un contrôleur d’État ne prenne la responsabilité de ce que les émotions peuvent susciter.
La file n’a pas bougé d’un pouce. Personne ne se met en colère. Personne n’élève la voix. Personne n’essaie de doubler. Les gens lèvent juste les yeux au ciel en soupirant. Le grand-père fait pareil. Il se souvient de l’époque où il était un père. Les goûters d’anniversaire et les vacances au soleil, les entraînements de judo et les gastros, les leçons de piano et les fêtes de fin d’année. Il se souvient de la manique que sa fille, ou peut-être son fils, avait fabriquée en travaux manuels, avec le texte brodé : Le meilleur papa du monde. Il était un père formidable. Celui qui prétend le contraire est un menteur.
Quand le père qui est un grand-père arrive au guichet, la femme en uniforme de l’autre côté de la vitre le regarde et scanne son passeport. Ça ne prend que quelques secondes. Après ça, elle lui fait signe de passer.

Depuis 2003 et son premier roman « Un œil rouge » (il avait alors tout juste vingt-cinq ans), au succès public et critique presque instantané, Jonas Hassen Khemiri propose un parcours unique et particuièrement puissant dans les méandres fantasmés du soi-disant choc des civilisations et des bien réels replis identitaires contemporains. Dès son deuxième roman, « Montecore, un tigre unique » (2006), il s’inspire avec une remarquable inventivité de son expérience personnelle, fils d’un père tunisien et d’une mère suédoise, pour examiner de très près tout ce qui gravite autour des questions d’immigration, d’intégration et de paranoïa galopante dans ces domaines. En inventant à chaque fois des angles et des mécanismes prévenant toute redite et tout risque de ressassement, il creuse son vaste sujet en en proposant systématiquement des lectures nouvelles et incisives, au théâtre (avec par exemple « Invasion ! » en 2008, « Nous qui sommes cent » en 2009 ou « ≈ – [Presque égal à] » en 2014) comme en prose (et l’on songe bien entendu aux déjà exceptionnels « J’appelle mes frères » de 2012, qui sera également décliné sur les planches – et que me feront découvrir le moment venu Mélanie Charvy, Millie Duyé et la troupe des Entichés, pour la première mise en scène française de ce moment fou suivant les explosions de bombes à Stockholm en décembre 2010), et « Tout ce dont je ne me souviens pas » de 2015, ce dernier particulièrement rusé dans son approche littéraire.

Avec « La clause paternelle », publié en 2018 et traduit en 2021 chez Actes Sud par Marianne Ségol-Samoy, Jonas Hassen Khemiri, s’il poursuit sa complexe exploration des paramètres volatils du racisme latent et de ses implications au quotidien comme au géopolitique, nous entraîne toutefois dans une direction inattendue même si fortement logique au regard de tout ce qui précède. En compagnie de l’ensemble des cellules individuelles d’une famille suédoise multi-recomposée, dont le patriarche proche-oriental, après son divorce d’avec sa femme suédoise, est à la fois rentré au pays pour y poursuivre ses mystérieuses affaires d’import-export et resté en Suède, où il repasse brièvement tous les six mois, occupant son ancien appartement laissé aux bons soins de son fils, en vertu d’une fort tacite clause paternelle, il s’agit maintenant de passer au crible, avec l’humour parfois noir et la capacité de pénétration qui caractérisent l’auteur, ce qui peut se cacher derrière les assignations et les caricatures automatiques des êtres, au-delà de leurs origines, de leurs sexes et de leurs occupations principales.

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Un fils qui est un père regarde l’heure. Bientôt minuit. Sa sœur ne le rappelle pas. Sa petite amie lui a envoyé un SMS il y a une heure. Il lui a répondu que l’avion du père avait du retard et qu’il n’allait pas tarder à rentrer. Il se prépare à partir. Mais il ne part pas. Il ne sait pas pourquoi. Il essaie de nouveau d’appeler le numéro étranger de son père. Puis son numéro suédois. Les deux portables sont éteints. Ou déchargés. Ou ont été confisqués. Il tend l’oreille dans l’espoir d’entendre la clé dans la serrure. Il se demande quand ils ont cessé d’aller chercher le père à la gare routière. Il y a trois ans ? Cinq ans ? Il ne se souvient pas bien mais il soupçonne que c’est au moment où le fils est devenu père et où le père est devenu grand-père. Quelque chose s’est passé. Malgré tout, le fils est resté responsable du côté pratique. Il gère le compte en banque de son père et aussi son courrier. Il paie ses factures, fait sa déclaration d’impôts, réserve ou annule ses visites de contrôle et ouvre les lettres de la sécurité sociale. Et c’est aussi lui qui est responsable de son logement. Quel que soit le temps qu’il passe en Suède. Dix jours ou quatre semaines. Ça a toujours été ainsi. Et ça restera toujours ainsi.

Il a fallu à Jonas Hassen Khemiri (et à sa traductrice Marianne Ségol-Samoy, dont on doit à nouveau saluer la justesse et la finesse) un minutieux travail sur la langue, tout au long des 350 pages du roman, pour dégager comme subrepticement, imperceptiblement, mais de manière d’autant plus imparable, la richesse et la complexité des êtres qui se dissimulent sous leurs assignations initiales, fussent-elles éventuellement multiples, et quels que soient les sources de ces injonctions. Père, mari, grand-père, fils, fille, mère, épouse, conjoint divorcé, petit ami, copine, père en congé paternité, mère en rupture de ban : en nous installant au cœur d’un ensemble familial ramifié, potentiellement psychotique comme toutes les familles, comme dirait Douglas Coupland, sans jamais nommer les personnages mais en les laissant se débattre avec leurs fonctions psycho-sociales, Jonas Hassen Khemiri ne se contente pas ainsi de nous offrir une poignante, complexe et drôle affaire de famille, passant en revue de détail les attentes véhiculées, volontairement ou non, intériorisées ou non, sans guère d’égards pour les autres, par tout un chacun et toute une chacune, il concocte aussi une redoutable fusée à étages métaphoriques à propos de préjugés de race, de sexe et de classe, dans une société suédoise contemporaine qui prend sous nos yeux toute sa valeur emblématique européenne – lorsque la caricature des rôles de chacun et de tous font de nous les personnages d’une sale pièce, mortifère et repliée sur elle-même, murée dans des certitudes opposées faisant si volontiers fi de la particularité de chaque être humain, au-delà de ses étiquettes, que d’aucuns voudraient tant considérer comme déjà jouée.

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On est vendredi matin et une petite amie qui est une mère qui travaille comme juriste au sein d’une organisation syndicale est à son bureau depuis sept heures vingt. Quand les secrétaires arrivent à neuf heures, elle a déjà envoyé vingt mails, a préparé une affaire qui sera traitée à la Cour administrative d’appel et elle est prête pour la première réunion du matin. Sa cliente n’arrivant pas, elle demande à la secrétaire de lui téléphoner. Le père de la cliente répond. On est là, dit-il. Mais on est dehors. Elle a changé d’avis. Je descends, répond la juriste qui est une mère. La cliente est assise sur un banc, le corps penché en avant et le visage caché derrière ses cheveux. Qui êtes-vous ? demande le père. Votre déléguée juridique, dit la juriste. Je ne vous imaginais pas comme ça, dit le père. La juriste s’assoit sur le banc à côté de sa cliente. Elle se racle la gorge. Elle dit qu’elle comprend son inquiétude. C’est tout à fait normal d’avoir peur. Elle se penche vers elle et lui chuchote : Mais si nous ne dénonçons pas ces sales types, ils continueront. Et il ne faut pas que ça arrive. On va arrêter ces connards. On va leur en faire baver, vous comprenez ? Au tribunal ça va être un massacre. Un bain de sang. Je vous promets. Faites-moi confiance. La fille semble confuse. Vous ne parlez pas comme une avocate, dit-elle. La juriste sourit. Je suis juriste au sein d’une association, dit-elle, et je suis sans doute un peu différente.
Dans l’ascenseur, la juriste qui est une mère raconte son passé. Dans quelle banlieue elle a grandi, combien ses parents ont lutté pour qu’elle fasse des études et qu’elle obtienne un boulot dans ce bureau tape-à-l’œil. Quand j’ai reçu mon diplôme, j’avais peur que les gens me percent à jour, dit-elle. Mais plus maintenant. Redis-moi ce que tu vas leur faire, demande la cliente. Les massacrer, répète la juriste. Aucune indulgence. Tout le monde doit mourir. La cliente sourit. Le père a l’air préoccupé.

Et c’est bien en refusant les frontières et les délimitations, comme à son habitude, et d’une manière parfois fort proche de celle mise en œuvre par Dominique Dupart dans son récent « La vie légale », en usant de mécanismes que les tenants de la « lisibilité » sacrée voudraient réserver à la littérature expérimentale la plus honnie par eux, que Jonas Hassen Khemiri, à nouveau, dans son théâtre comme dans ses romans précédents, nous prouve la valeur des dispositifs littéraires sophistiqués, enveloppés habilement de simplicité apparente par ses soins, et créée pour nous avec cette « Clause paternelle » une formidable narration du particulier et de l’universel, du savant et du populaire, ô combien salutaire face à la pression permanente de la simplification à outrance, du cataloguage et de l’exclusion réciproque par étiquetage automatique qui habite aujourd’hui nos sociétés.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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