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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich » – Eymerich 4 (Valerio Evangelisti)

Avec Eymerich, une Sardaigne inconnue, à bien des égards et à bien des époques. Sous l’ombre de Wilhelm Reich.

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RELECTURE

Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

Publié en 1996, traduit en français en 1999 par Serge Quadruppani chez Rivages, le quatrième volume de la saga Eymerich (dont les principes ont été exposés dans la note de lecture du premier volume, « Nicolas Eymerich, inquisiteur ») revient, concernant la trame temporelle « principale », celle, sise au Moyen-Âge, du protagoniste central, deux ans après le premier tome, usant ainsi des tomes 2 et 3 comme de deux « flash-forwards » déjà révélés, à Castres et en Savoie.

Revenant donc deux ans à peine après les événements aragonais du premier tome, Valerio Evangelisti emmène Nicolas Eymerich aux côtés du roi d’Aragon, Pierre IV le Cérémonieux, lancé dans une reconquête de la séditieuse Sardaigne, et tout particulièrement de l’un des quatre judicats, celui d’Arborée (L’Arborea en italien), de Mariano IV, possession légitime de la couronne, mais néanmoins disputée à l’influence génoise des Doria, et environnée d’une sulfureuse et potentiellement inquiétante réputation surnaturelle.

Tandis qu’il louvoyait entre les hommes d’armes qui obstruaient le passage, accrochés aux écus pendus au flanc du navire, Eymerich se demanda si la noblesse goûterait sa présence à la proue, lieu réservé, quand le roi s’y trouvait, aux noms les plus illustres et aux serviteurs les plus fidèles. Depuis deux ans qu’il dirigeait l’inquisition aragonaise, il n’avait eu que des contacts sporadiques avec le souverain, refroidis par le grotesque cérémonial du palais. Pierre IV nourrissait de profonds sentiments de gratitude envers le dominicain, mais il n’avait jamais renoncé à s’entourer de conseillers juifs et ne lui avait jamais accordé une répression radicale de la religion musulmane. Ces motifs d’amertume se trouvaient en outre amplifiés par le caractère réservé et ombragé de l’inquisiteur, qui répugnait à apparaître au grand jour en se rongeant de rancœur s’il se voyait négligé.

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À une autre époque, les États-Unis d’Amérique futurs, tels que nous les connaissions dans les trois premiers tomes, ont été dévastés par la pandémie d’anémie falciforme, issue d’une manipulation génético-bactériologique à vocation de purification ethnique ayant fort mal tourné (rappelant ainsi, dans un tout autre registre, l’extraordinaire « Anamnèse de Lady Star » de L.L. Kloetzer), se sont fragmentés en trois états, le Sud conservateur et réactionnaire, ultra-religieux et défendant une caricature des valeurs racistes d’avant (et souvent d’après) la guerre de Sécession, l’Ouest tout imbibé de culture économique et zen formatée à partir de vulgates japonaises et chinoises, et l’Est, citadelle du « TINA » post-néo libéral exacerbé. Les malades et les déviants (et, oui, la notion de « déviation » peut démarrer très vite) sont exilés sur une île mystérieuse, le « Lazaret », véritable croque-mitaine dont la seule mention suffit à faire trembler les habitants intégrés de ces civilisations avancées.

La voix triomphante d’un membre de l’équipe jaune s’éleva :
– Les investissements ont augmenté, lança-t-il en parlant si vite qu’il en mangeait ses mots. L’emploi aussi.
Weiner, qui portait le bandeau de l’Union, s’exclama avec fougue :
– Trop de demande ! L’inflation augmente !
Felix s’unit avec enthousiasme au chœur, en tapant du pied. Mais la voix excitée d’un garçon au front ceint de noir brisa l’euphorie.
– La monnaie jaune perd du terrain. Vendez de la monnaie jaune, vite.
Allsop, assis près du chef de groupe des jaunes, se tourna vers ses camarades, le visage humide de sueur.
– Dévaluation ! Dévaluation tout de suite !
Weiner tapa du poing sur son pupitre.
– Danger ! Exportations noires à la baisse ! Exportations jaunes en hausse !
Les yeux de Felix tombèrent sur une donnée qu’il n’avait pas remarquée jusque là et qui semblait avoir échappé à ses coéquipiers.
– Danger ! cria-t-il à son tour, en essayant de parler le plus vite possible. Exportations rouges à la baisse !
Des bancs des jaunes s’éleva un chœur de hurlements triomphants, mais qui dura peu. Un étudiant, au bandeau noir de l’Union, bondit sur ses pieds, excité. Il leva la main d’un air accusateur, sans détacher son regard de l’ordinateur.
– Consommation jaune encore en hausse ! L’inflation jaune augmente !
Allsop, dont la sueur maintenant coulait à flots sur le col, secoua la tête avec vigueur.
– Foutaises ! hurla-t-il pour se faire entendre. Les matières premières sont au-dessous du prix coûtant ! Il n’y a pas d’inflation !
Sanchez, qui jusque-là avait suivi le duel avec un détachement amusé, fronça le sourcil. Il s’écarta de la chaire à laquelle il s’était appuyé.
– Réponse ennuyeuse, dit-il avec une lenteur délibérée, pour insister sur son propre dégoût. Il y a toujours de l’inflation, monsieur Allsop. Sinon, il n’y aurait pas de lutte contre l’inflation, et l’ordre social irait à vau-l’eau. Votre situation est critique, vous devez faire quelque chose. De quelles options disposez-vous ?
Troublé, Allsop s’efforça de réfléchir.
– Relever le taux d’escompte. Freiner les investissements et l’emploi.
– Vous venez juste de le baisser. Les marchés réagiraient mal. Proposez-moi autre chose.
Le garçon fouilla dans sa mémoire.
– Poursuivre les exportations, hasarda-t-il. Attendre que la croissance de l’économie réelle remette à flot la monnaie.
De la classe entière, un murmure s’éleva. Sanchez mima un accès de vomissement, avec tant d’efficacité que les étudiants du premier rang s’écartèrent.
– Réponse très ennuyeuse ! Il n’existe pas d’économie réelle.
Allsop sentit le sol se dérober sous ses pieds.
– Mais dans le passé il est arrivé… s’embrouilla-t-il.
Sanchez l’interrompit d’un geste brusque.
– Il n’y a pas de passé. Il n’y a pas de futur. Réponse tortueuse.
Noirs et rouges explosèrent dans un grand tapage, tandis que sur les écrans défilaient des fichiers de données négatives pour la Confédération. Un nouveau chœur fit vibrer les murs de la salle.
– Il n’y a pas de passé ! Il n’y a pas de futur ! Il n’y a pas de passé ! Il n’y a pas de futur !
Les étudiants jaunes, humiliés, fixaient le plafond, inquiets, dans l’attente de quelque chose. Soudain, d’un haut-parleur s’éleva le son d’une sirène qui annonçait leur sort. De dizaines d’orifices cachés tombèrent des jets de peinture sombre, collante. Cravates de soie, vestes imperméables, chemises brodées furent, en quelques instants, rendues inutilisables. Les jeunes gens essayaient de se protéger la tête et les yeux, mais le liquide gluant ne leur laissait aucune chance. Quand la pluie cessa, l’équipe jaune était réduite à un groupe de grotesques formes noirâtres, tandis que noirs et rouges s’abandonnaient à une hilarité déchaînée et, jugea Felix, un peu artificielle.
Le cours de Sanchez se poursuivit avec l’exposition théorique des thèses monétaristes, synthétisées en slogans qui couraient rapidement sur les écrans. Suivirent deux heures de gestion de l’entreprise, que l’équipe battue dut suivre dans l’état où elle se trouvait. Quand la sonnette annonça la pause-déjeuner, alors seulement les perdants purent aller se laver et se changer. Mais l’expression de leurs visages, au retour, montrait que la toilette n’avait pas atténué leur mortification.

Mystère

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Le fil intermédiaire qui relie la machination moyenâgeuse dissimulée à l’intérieur d’une presque anodine expédition militaire aux dérives dystopiques et uchroniques ayant désormais envahi la Terre future (dont certaines manifestations moins dramatiques que le « Lazaret », tels la simulation économique mise en scène ci-dessus, renvoient joliment à des phénomènes fort populaires dans l’enseignement occidental de gestion des années 1980-1990)  prendra ici la forme inattendue, à la fois savoureuse et désespérante, du sort réservé au psychanalyste, théoricien socio-politique et inventeur jugé finalement farfelu que fut Wilhelm Reich (1897-1957), dont les contributions à la sexologie et à la thérapeutique sexuelle, à la mise en évidence de la « fonction de l’orgasme », constituent à plus d’un titre une opposition quasiment terme à terme au rigorisme répressif incarné par Nicolas Eymerich depuis déjà quatre volumes de la saga. Si Valerio Evangelisti, reconstruisant le destin du médecin autrichien, poursuivi par les Nazis avant d’être incarcéré aux États-Unis pour « outrage à la cour », après avoir résisté aux injonctions de la FDA de cesser la location de ses « machines à orgone », et de se suicider en prison de manière fort peu convaincante, se garde bien de prendre position, même indirectement, quant à la controversée « théorie de l’orgone », note néanmoins soigneusement tout ce que l’étude pulsionnelle de « La psychologie de masse du fascisme » (1933) conserve hélas de pleinement contemporain. La lectrice ou le lecteur apprécieront, j’en suis persuadé, la manière particulièrement adroite, retorse et jouissive dont l’auteur réalise ce pontage coronarien si improbable en apparence.

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Valerio-Evangelisti

– Nous avons un éminent invité, dit le Dr Albert Fischer, tourné vers ses assistants, en la personne du Dr Wilhelm Reich, psychanalyste autrichien qui a trouvé refuge en Norvège contre les persécutions nazies, et qui est venu au Danemark vérifier certaines de ses hypothèses. L’Institut biologique de Copenhague est honoré de le recevoir.
Reich posa à terre le sac noir qu’il portait sous le bras et s’inclina avec un certain embarras. Il ne s’attendait pas à un accueil aussi compassé ; mais Fischer était le parfait exemple du pur universitaire.
– Je vous suis très reconnaissant, docteur Fischer. j’ai dépensé presque toutes mes économies en microscopes et oscillographes. Je n’aurais jamais pu m’offrir un appareillage pour la microphotographie, comme celui que possède votre institut. Rien n’est pire que d’estimer avoir fait une découverte importante et de ne pouvoir l’approfondir ni la divulguer.
Fischer regarda en souriant le petit groupe des assistants, tous jeunes et pleins de curiosité. – Vous devez savoir que le Dr Reich, non content d’être un éminent psychiatre, est aussi amateur de biologie. Dans son appartement, il a mis sur pied un véritable laboratoire.
Une présentation si sommaire piqua quelque peu Reich.

C’est sans doute avec ce quatrième tome qu’apparaît pour la première fois pleinement la maestria développée par Valerio Evangelisti dans la construction de l’ensemble de son cycle et l’ajustement progressif des pièces, robustes ou délicates, de son vaste puzzle. Des éléments laissés sans réponse jusque là s’éclairent, des anecdotes ayant pu un instant sembler des inadvertances révèlent leur but et leur position peut-être essentielle, des rouages et des engrenages se mettent à cliqueter joliment : du grand art de la narration à cibles multiples est en plein développement sous nos yeux.

La lecture enthousiasmante de Nébal, revigoré comme moi par ce quatrième volume après la (relative) déception du troisième, est ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.


Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :
1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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