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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le château d’Eymerich » – Eymerich 7 (Valerio Evangelisti)

Un château castillan kabbalistique comme nexus des forces potentiellement démoniaques qui s’agitent désormais en Eymerich.

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Le château d'Eymerich

Publié en 2001, traduit en 2012 par Sophie Bajard (avec la collaboration de Doug Headline) chez La Volte, le septième tome de la saga Eymerich (dont les principes généraux ont été exposés dans la note consacrée au premier volume, « Nicolas Eymerich, inquisiteur ») marque, chez nous, le moment où l’éditeur La Volte reprend le flambeau abandonné quelques années plus tôt par Rivages, et entreprend une édition complète (et somptueuse) de l’ensemble du cycle, avec notamment les magnifiques couvertures de Corinne Billon.

En 1369, huit ans après les événements de « Picatrix » (et seulement quatre ans après ceux des « Chaînes d’Eymerich » qui ne seront, eux, pas vraiment mentionnés), l’inquisiteur général d’Aragon est de retour aux confins de la Castille et du royaume musulman de Grenade, appelé à la formidable forteresse de Montiel, dernier refuge du roi Pierre le Cruel (notons au passage, comme l’un des innombrables témoignages de l’écriture de l’histoire par les vainqueurs, que ce surnom, pour l’un des souverains du Moyen Âge qui fut le plus tolérant vis-à-vis des Juifs et des Musulmans, lui fut décerné par ses adversaires victorieux, la grande aristocratie qu’il ne ménagea guère en effet…) assiégé par son frère Henri de Trastamare, lourdement aidé par les troupes mercenaires de Bertrand du Guesclin.

– Alors, suivez-moi. Un domestique va vous conduire à l’étage. Un musulman, mais ce sont les seuls qui sont restés. Seuls les Sarrasins et les Juifs se sont montrés dignes de confiance.
– Accueillis par un Juif, escortés par un musulman », grommela tout bas le père Gallus, toussant légèrement. La toux altérait son visage farouche, à l’expression ombrageuse et vaguement folle. « Ce château affiche l’impiété la plus insolente ! »
Eymerich lui jeta un regard sévère. Il approuvait, mais trouvait le ton de son ancien confrère désagréablement fanatique. Il détestait le fanatisme sous toutes ses formes, excepté le sien. (…)

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Ruines du château de l’Estrella (Montiel)

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Eymerich haussa un sourcil. « Je sais que le cours de la guerre ne vous est pas favorable. Mais je ne vois pas comment je pourrais vous prêter secours.
– Il ne s’agit pas de cela. » Pierre le Cruel se remplit une coupe de vin avec des gestes convulsifs, puis la vida d’un trait. Du coude, il heurta une carafe d’étain, qui roula bruyamment sur le sol en répandant son contenu. « Nous sommes confrontés à ce même ennemi que vous avez toujours combattu.
– Pierre IV d’Aragon ? Mais il est votre allié !
– Non. Satan. »
Eymerich plissa les yeux. Il allait poser une question quand, de l’escalier, descendit en courant Ha-Levi, très troublé. « Sire, sire ! Elle est apparue de nouveau ! »
Le roi se leva d’un bond. « Es-tu sûr que c’est bien elle ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
– C’était elle. » Ha-Levi s’arrêta, haletant, au centre de la pièce. « D’autres aussi l’ont vue. Et rien ne pouvait laisser penser qu’elle était morte depuis toutes ces années. » Il paraissait terrorisé. « Et comme la dernière fois, elle avait des espèces d’ailes… des ailes de libellule, énormes et transparentes. »
Eymerich frémit. Il avait tous les insectes en horreur, mais il nourrissait une répugnance particulière pour les libellules. La rapidité et l’irrégularité de leur vol ne permettaient pas de deviner l’endroit où elles se poseraient. Tout comme les sauterelles, l’insecte qu’il détestait le plus… Mais ce n’était pas le moment de céder à ses phobies.

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Alors que le complexe obsidional s’empare progressivement des derniers fidèles du roi assiégé, en proie semble-t-il à des forces malignes issues du choc des sortilèges et des volontés de deux religions violemment opposées, parmi lesquelles Eymerich devra lutter et trier, au cœur de l’exégèse de la Kabbale, dans une autre ligne temporelle, enfoui dans le tunnel de Dora, haut lieu nazi d’infamie caractérisée, quelque chose se prépare… dont Valerio Evangelisti saura à nouveau tisser les fils improbables et les liens de causalité baroques et pourtant solides à travers la trame de l’Histoire telle qu’elle télescope sans cesse ses différents plans d’univers juxtaposés.

Le regard de Nitsche brilla d’un intérêt nouveau. « Des décharges électriques ? À première vue, cela semble génial. Mais les décharges ne provoquent-elles pas la destruction de groupes de cellules cérébrales ?
– Si, bien sûr. Mais, s’agissant de malades mentaux, le dommage est négligeable.
– Je vois. je crois cependant qu’il est inutile de les maintenir encore en vie. »
Nitsche jeta un coup d’œil à la bouteille, déjà débouchée. « Serait-ce du vin ? »
Von Ingolstadt se hâta de remplir un des verres et de le lui tendre, avant de s’en remplir un. « Oui, c’est un petit vin. Du sancerre rosé. Il devient de plus en plus difficile de trouver des alcools de qualité, ici à Dora.
– C’est pareil dans toute l’Allemagne. » Nitsche approcha la flûte de ses lèvres, mais une pensée devait le tourmenter, car il n’en but pas une goutte. Il posa au contraire le verre sur la table avec nervosité. « Des Italiens ! Des scientifiques itlaiens ! éructa-t-il. Vous rendez-vous compte, monsieur, de ce qu’est devenue notre psychiatrie ? L’école allemande, depuis Kraepelin, a été la plus brillante du monde. Elle a cherché les origines biologiques des maladies mentales, disséqué le cerveau, étudié des composés chimiques et des terminaisons nerveuses. Puis, ces maudits Juifs sont arrivés, les Freud et les Adler, et ils ont tout détruit. L’ensemble de la psychiatrie s’est judaïsée et s’est perdue dans la quête de pures inventions : le Moi, l’inconscient, le subconscient. Les médecins ont été remplacés par des psychologues à la formation douteuse, dépourvus de la moindre connaissance biologique.
– Je partage totalement votre point de vue », murmura von Ingolstadt.
Nitsche désigna l’objet qui ressemblait à une dynamo. « Autrefois, on aurait inventé une machine comme celle-là à Munich, comme l’électroencéphalogramme. Et aujourd’hui, ce sont deux Italiens lambdas qui la mettent au point. Il faudra des décennies avant que la psychiatrie allemande ne recouvre sa supériorité.
– Il me semble que le Reich fait tout ce qu’il peut pour que l’on revienne à la science véritable. »

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L’entrée du tunnel de Dora.

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Ce septième volume est peut-être surtout celui où la lectrice et le lecteur sentent comme un basculement, potentiellement tragique, en cours chez Eymerich. Sons sens exacerbé de l’intérêt de l’Église et de la papauté (et ce d’autant plus que celle-ci évoluerait bien dans la direction chère à son esprit, thomiste, rationnelle et dominicaine, plutôt que mystique, populiste et franciscaine) semble désormais, comme jamais, exposé aux excès (ceux des cruautés liées à des haines personnelles) et aux doutes (sans aller peut-être jusqu’aux tentations), avec le retour d’un personnage moins ambigu qu’auparavant mais encore plus complexe, qui ira jusqu’à lui avouer… son amour. Dans cette zone d’extrême inconfort psychologique pour sa rigidité fanatique exacerbée, l’implacable et machiavélique inquisiteur va-t-il atteindre un point de rupture psychanalytique ou psychiatrique ? L’auteur atteint aussi ici un paroxysme dans sa mise en scène glaçante de l’ensemble des préjugés, des haines, des racismes et des rituels de domination que la raison religieuse est prête à fournir, clés en main, à ses adeptes les plus rigoureux.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.


Valerio-Evangelisti

Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :

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1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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