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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture bis : « En procès » (Collectif)

Vingt procès pour déchiffrer un certain vingtième siècle. Éblouissant d’intelligence et de finesse d’écriture.

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Vingt procès judiciaires et vingt auteurs pour écrire une histoire – pas si secrète peut-être, mais en tout cas toujours trop discrète – du vingtième siècle, non pas à partir des traces de rouge à lèvres chères à Greil Marcus, mais à partir des petites et grandes évolutions perceptibles dans les objets, les traitements, les failles et les spectacularisations des machines à juger entre 1914 et 2008. C’est le magnifique projet conduit chez Inculte Dernière Marge en avril 2016 par Arno Bertina et Mathieu Larnaudie, dont le lumineux avant-propos commun mériterait sans doute à lui seul l’acquisition de ces 230 pages le plus souvent stupéfiantes.

« Courant sur tout le siècle, le procès est un élément essentiel de la réalité et des fictions politiques. Ce siècle pourrait même efficacement être lu grâce aux représentations des procès qui l’ont traversé. » Cette idée, qui nous a été soufflée il y a quelques années par Lionel Ruffel, a depuis fait son chemin, tant il est vrai que les questions qu’elle pointe – la manière dont la justice est rendue, mais alors selon quelles formes, dans quels contextes, et surtout : quelle justice ? – sont déterminantes, permanentes, pour notre expérience des faits historiques aussi bien que pour notre compréhension de l’actualité.
Il nous a ainsi semblé nécessaire d’en reprendre le ferment pour l’amplifier et le porter aux dimensions d’un livre : ce volume soulèvera donc, à sa façon, des questions d’historiographie (comment écrire l’Histoire) et de poétique (quel angle adopter, quelle métaphore choisir pour faire entrer le XXe siècle dans une bouteille). Nous avons tenté de proposer une métonymie du siècle. Des procès emblématiques pour le condenser – plutôt que le résumer – et le faire entrer avec tout son jus dans l’espace du livre. Les textes réunis ici constituent de petites fictions politiques qui contractent un moment du siècle passé et, par conséquent, en révèlent un fragment.

Mathias Énard, en fin connaisseur des tourments et des beautés balkaniques (dont témoignait à nouveau récemment, fût-ce presque incidemment, son beau « Boussole »), expose en quelques pages saisissantes le violent contraste entre les enjeux (à partir d’une étincelle de nationalisme yougoslave, car le fait que Gavrilo Princip, assassin de l’archiduc François-Ferdinand, soit bosno-serbe est ici à peine pertinent : rien moins que la première boucherie mondiale) et la réalité du procès, autour du désarroi des juges et procureurs réalisant que le jeune âge des prévenus ne permettra pas, en toute justice, de leur appliquer la peine capitale pourtant recherchée avec ferveur.

Il entre et c’est un singe. Petit, sombre, effrayé, les oreilles décollées, un tremblement dans l’épaule et la main droite, il s’assoit, ou plutôt on l’assoit assez violemment, un soldat autrichien le pousse sur le banc des accusés, ils sont huit, ils sont face à leurs juges, la salle est comble et respire bruyamment. Gavrilo Princip baisse la tête et tousse. Il croise les mains. Le singe s’habitue à l’environnement. Il se calme. Il n’a pas adressé la parole à ses compagnons de malheur. C’est un enfant. Le public et la Cour sont effrayés par sa jeunesse, par la grande jeunesse de cet animal.
C’est un animal, c’est un enfant et c’est l’assassin le plus célèbre de son temps. (Procès de Gavrilo Princip, octobre 1914Mathias Énard)

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Photographie d’André Breton, René Hilsum, Louis Aragon et Paul Eluard, prise pour la sortie de Dada 3, 1920, Paris, Centre Pompidou

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Thomas Clerc, disséquant ici un huis clos bien différent de celui de son « Intérieur » (2013), analyse avec ruse les tenants et aboutissants de l’échec dadaïste tentant pourtant d’adapter la règle et le décorum de la justice classique à un traître socio-politique de forte puissance, à l’époque, en la personne de Maurice Barrès. Et il est en effet surprenant de constater à quel point (tout en traçant la genèse du happening et de la performance au sein de l’art contemporain) ce procès fictif, à fort enjeu symbolique mais anodin en pratique, se fit révélateur de failles profondes au sein du mouvement dadaïste, et en anticipa ainsi l’explosion de seulement quelques mois.

Christophe Manon, qui irriguait d’oscillations magnifiquement humaines – selon le mot de ma collègue et amie Charybde 7 – son « Extrêmes et lumineux » de l’automne dernier, s’est vu confier un gros morceau : celui de la folie – mais fut-ce une folie ? – judiciaro-policière qui ravagea l’Union soviétique et le communisme (stalinien), du même pas sanglant, entre 1927 et 1956. Convoquant avec brio Ossip Mandelstam et surtout Varlam Chalamov, son texte résonne durement avec le travail de Hugues Leroy, à propos du procès de Lev Kamenev, dans « La moitié du fourbi n°2 ».

Rien de délirant ni d’irrationnel toutefois dans ce stakhanovisme judiciaire, ce climat de soupçon généralisé, de délation, de méfiance, de « vigilance » et de terreur. Aucune aberration dans ce déchaînement d’arrestations, de procès expédiés et truqués, juste le dévoiement d’un système bien huilé, l’obéissance aveugle, la servilité. Cette longue et terrible traque de l’homme par l’État n’était pas le fait de la fantaisie d’un unique tyran, sorte de Moloch exigeant sa part de sacrifices humains. Que retenir alors de ce véritable imbroglio organisé, dépourvu de sens, peut-être, mais parfaitement méthodique et méticuleux ? Que le pouvoir est une chose terrible, certes. Qu’il y a toujours eu des répressions et qu’il y en aura toujours, tant qu’il y aura des États, à n’en pas douter. Que le XXe siècle fut friand de massacres, tout le monde le sait. Que l’imagination des dirigeants et de leurs hommes de main, les « poètes du NKVD », les esthètes de l’interrogatoire, les virtuoses de la délation, les artistes de la provocation, est sans limite, cela crève les yeux, si l’on peut dire. Mais ce n’est pas tout. La suspicion systématique et la logique répressive qui l’accompagnent en général participent d’un processus qui peut devenir rapidement incontrôlable et mener aux pires dérives. (Procès des ennemis du peuple, 1927-1956Christophe Manon)

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Charles Manson lors de son procès en 1971.

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Parodie autrement sanglante que celle des dadaïstes, celle évoquée par Stéphane Legrand, à propos d’une jeune femme accusée de trahison, à la Libération de 1944, pour masquer une bien sordide affaire de jalousie brute, dans laquelle l’auteur retrouve ce verbe cinglant, hilarant et noir quel que soit le sujet apparent, dont il nous avait régalés dans son « Plaidoyer pour l’éradication des familles » (2011), tandis que Christophe Fiat, à propos du procès américain et de la louche mort en prison de Wilhelm Reich, nous rappelle brillamment – rejoignant ici le redoutable travail de Valerio Evangelisti dans son « Mystère de l’inquisiteur Eymerich » (1996) – comment l’appareil judiciaire, ici ou ailleurs, sait instrumentaliser son arsenal au service d’un conformisme et d’une bien-pensance portant le sceau de la consommation organisée.

Mathieu Larnaudie a su l’an dernier nous offrir une exceptionnelle plongée au cœur des miroirs délétères d’Hollywood (« Notre désir est sans remède »). C’est donc fort logiquement qu’à travers le procès de Charles Manson il nous éclaire avec force et justesse sur cette facette-là – l’abîme vertigineux et sordide que cachent sans cesse le quart d’heure de gloire warholien et la quête incessante des feux de la rampe -, redoutable, de la société spectaculaire marchande, dont l’avènement a bien eu lieu, comme le rappellent par ailleurs Madison Smartt Bell, à propos des sectes mansoniennes (« La couleur de la nuit », 2011), ou Leopoldo María Panero, à propos du détournement commercial des rêves d’enfance (« Ainsi fut fondée Carnaby Street », 1970).

Il y a eu beaucoup de choses dites à propos de moi et rapportées contre mes co-accusés dans cette affaire, dont beaucoup doivent être reconsidérées et clarifiées. Tout compte fait, Charles Manson a gagné. Il a obtenu ce qu’il voulait : la gloire, la célébrité, devenir une rock star, une icône américaine. Fasciné lui-même par le spectacle, par Hollywwod, le charisme des chanteurs à succès et des créatures de celluloïd, il a pris sa place dans cette vaste circulation sémiologique qu’est la culture contemporaine. Il a inspiré de nombreux films, de nombreuses chansons, jusqu’à des dessins animés ; il a donné son nom à tout un ensemble d’acteurs et de produits dérivés de l’industrie culturelle. Il a correctement servi l’Amérique, qui lui a octroyé le privilège d’endosser une part de son image – de la représenter. (Procès de Charles Manson, 1970-1971Mathieu Larnaudie)

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Gisèle Halimi, la mère de Marie-Claire Chevalier et Marie-Claire Chevalier, 1972 (Photo : Gamma-Rapho)

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Julie Bonnie, avec le procès de Bobigny autour de l’avortement qui, en 1972, suivit de quelques mois le « Manifeste des 343 » et précéda de quelques années, enfin, la loi Veil, nous rappelle à la fois à quel point le droit de la femme à disposer de son corps demeure un acquis tardif et fragile (et l’on ne peut que songer ici aussi à la brutale fable de Carole Zalberg, « Faire passer ») et à quel point l’autre dimension cruciale, totalement absente du procès, à savoir le viol (le violeur de l’accusée Marie-Claire Chevalier, non seulement ne fut jamais inquiété, mais se paya même le luxe, avec l’accord de la machine sociale de l’époque dans son incarnation policière et judiciaire, de dénoncer le « crime » de sa victime), demeure l’un des plus flagrants points aveugles de notre société – ce que nous rappelle aussi, terrifiant, le magnifique « Le prénom a été modifié » de Perrine Le Querrec.

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C’est en véritable homme de théâtre, et en familier de l’histoire de la lutte armée  dans l’Allemagne des années de plomb (son « Si les bouches se ferment » de 2006, revu en 2014, est réellement une lecture indispensable à la compréhension de notre monde contemporain) qu’Alban Lefranc nous emmène examiner le procès qui est fait entre 1975 et 1977 aux principaux membres arrêtés de la Fraction Armée Rouge. Le résultat, brillant, est certainement l’un des moments les plus intenses de l’ouvrage collectif.

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Pendant près de dix ans, entre 1967 et 1977, tout se passe comme si les membres de la Fraction armée rouge avaient voulu rejouer Hamlet contre (avec) l’État allemand. Dans la pièce de Shakespeare, le jeune prince danois demande à des comédiens de passage d’interpréter devant Claudius, l’usurpateur, une scène d’assassinat qui le confrontera à son crime. La scène doit fonctionner comme un « piège à souris » et surprendre la conscience du roi, lui arracher publiquement son masque, révéler son crime aux yeux de tous : « Car le meurtre, bien que sans langue, peut parler par des bouches miraculeuses. »
La RAF n’a pas les moyens techniques de convoquer l’État devant une troupe de passage. Ses membres doivent mettre la main à la pâte, descendre sur scène, y entraînant l’État lui-même. En s’en prenant à ses représentants (des policiers, des procureurs) ou à ses alliés (les troupes américaines qui décollent de Stammheim près de Stuttgart pour pilonner des positions vietcong ; la presse de Springer, Bild-Zeitung en tête), ils espèrent le contraindre à avouer devant tous sa violence fasciste. Serait ainsi révélée, avec l’évidence d’une preuve, la continuité qui existe entre la période nazie et leur présent. Leurs voeux vont être comblés au-delà de toute mesure : certes, la RFA de 1977 n’est pas l’Allemagne hitlérienne mais c’est un régime très autoritaire qui se constitue, capable d’agir à plusieurs reprises en toute illégalité – en exergue de La Troisième Génération en 1979, Fassbinder cite le chancelier Helmut Schmidt : « Après coup, je ne peux que remercier les juristes allemands, dans cette affaire (il s’agit du raid antiterroriste de Mogadiscio, et peut-être d’autre chose autour de Mogadiscio ?), de ne pas avoir instruit selon le droit constitutionnel. » On assiste à une véritable chasse aux sorcières (et aux cheveux longs), dans un climat de lynchage difficilement imaginable.
La RAF cependant s’était trompée en un point décisif : la population n’a pas pris les armes pour les soutenir. Pis encore, près de quarante ans après, leur lutte est souvent tournée en dérision par les médias dominants, réduite au road movie de quelques criminels décervelés. Dans cette perspective, assez abjecte disons-le, ils sont parfois surnommés les petits-enfants d’Hitler. C’est dans ce contexte de théâtralité à outrance que peut être examiné le procès qui leur est fait, entre 1975 et 1977, après l’arrestation des principaux membres du groupe. (Procès de la Fraction Armée Rouge, 1975-1977Alban Lefranc)

Marie Cosnay nous offre un texte particulièrement atypique au sein du recueil, à la recherche de ses souvenirs d’enfant face à la justice, au doute raisonnable et au caractère définitif de la peine de mort, à propos du procès de Christian Ranucci, sur lequel résonnent aussi les échos du « Pull-over rouge » de Gilles Perrault. – parvenant à y glisser néanmoins les subtilités shakespeariennes qui enchantaient son « Cordelia la guerre ». Jérôme Ferrari, autour du procès des meurtres vengeurs de la prison d’Ajaccio, mêle de manière poignante une certaine nostalgie d’un nationalisme « pur » aujourd’hui sans doute disparu, et une singulière réflexion sur le crime d’honneur, que ne renierait certainement pas le Marc Biancarelli d’ « Orphelins de Dieu ». Pierre Ducrozet étudie de près une nouvelle parodie de procès, un théâtre sanglant, celui de l’exécution hâtive de Nicolae et Elena Ceaucescu en 1989, farce judiciaire dont les spectres ainsi mal conjurés continuent de hanter la Roumanie contemporaine, comme le rappelait incidemment le récent « Spada » de Bogdan Teodorescu.

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Samir Traboulsi et Alain Boublil au moment du procès Triangle (Photo : Georges Mérillon, Gamma-Rapho)

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Julia Deck nous invite, avec le procès des délits d’initiés de l’acquisition de Triangle par Péchiney, en 1993, à l’un des rares procès français d’un véritable scandale financier, mené par l’avidité et les connivences, pointe d’un iceberg historiquement davantage traité en discrètes transactions et en accommodements les moins médiatiques possibles – malgré les efforts encore récents de quelques véritables journalistes d’investigation.

Sur le front relativement nouveau des tribunaux pénaux internationaux, en charge des crimes contre l’humanité et autres génocides (si l’on excepte le procès de Nuremberg, exclu du champ en toute connaissance de cause dès l’avant-propos), Frank Smith (dont les récents « Katrina – Isle de Jean-Charles, Louisiane » et « Fonctions Bartleby, bref traité d’investigations poétiques » ne devraient être ignorés de vous sous aucun prétexte) s’est penché sur le Rwanda, avec la comparution du cadre hutu Idelphonse Hategekimana devant le tribunal ad hoc d’Arusha, tandis que Mathias Énard et Mathieu Larnaudie s’attachaient à celle du militaire croate Tihomir Blaskic, devant celui de La Haye. Maniant tous trois joliment la mise en perspective du vocabulaire brut des audiences – un peu à la manière dont opère Vanessa Place dans son « Exposé des faits » -, c’est sans doute lorsque la polyphonie des cabines d’interprétariat devient cacophonie démentielle où se noie la vérité éventuelle que le deuxième texte, tout particulièrement, atteint toute son impressionnante puissance.

Maylis de Kerangal, à propos du procès d’O.J. Simpson, tour de force de médiatisation apocalyptique hissant les médias, une fois de plus et de facto, au rang d’acteur judiciaire à part entière, questionne subtilement la possibilité d’une justice lorsque l’enjeu social et politique atteint certains sommets sulfureux, et que la moindre étincelle supplémentaire semble pouvoir provoquer la crise dont nul ne veut.

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Emmanuel Adely, avec la fougue et le sens profond de la mise en scène de l’obsession, dont son « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la Terre ait porté » nous fournissait un éblouissant aperçu, revient avec brio sur les audiences auxquelles fut soumis Bill Clinton à propos de l’affaire Lewinsky, et nous délecte du spectacle de la justice s’escrimant à tenter de définir la notion même d’acte sexuel, non pas, comme on pourrait le croire et l’espérer, dans l’une de ces innombrables affaires de viol dont si peu, in fine, aboutissent à ce que justice soit rendue, mais dans une affaire de mensonge à avérer à propos de relation entre adultes consentants (dont l’un, il est vrai, se trouve être président des États-Unis d’Amérique).

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Claro – dont les romans « Livre XIX », « CosmoZ », « Tous les diamants du ciel » ou « Crash-test » sont autant de contributions décisives à cette lecture d’un demi-siècle ou d’un siècle à travers le filtre d’éléments épars, aussi baroques puissent-ils sembler de prime abord, dont il s’agit justement d’extraire la contribution à une signification globale, par le langage plutôt que par l’essai, et dont cet « En procès » semble ainsi un descendant direct – interroge avec ruse l’animal comme entité susceptible d’être jugée, ou au moins citée à comparaître, grâce au lion Prince, qui échappe en 2001 à un procès qu’aurait tenté – en partie par boutade ou plaisir rhétorique, il est vrai – de lui intenter l’avocat du zoo de Vincennes dans lequel il avait, incidemment, dévoré un visiteur. Chemin faisant, l’évolution du statut juridique et pénal de l’animal, ainsi esquissée, évoque aussi les vertiges d’exploitation proposés par une Johanna Sinisalo (« Le sang des fleurs », 2011) ou un Vincent Message (« Défaite des maîtres et possesseurs », 2016).

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La domestication – variante animalière de l’esclavage et de la domination – n’a nul besoin de passer par l’hypothèse d’une âme pour contraindre l’animal à un compagnonnage constant. Elle se contente de mêler en un même asservissement l’idée du travail et celle de l’amitié. L’animal domestiqué, parce qu’obéissant, devient proche. Le chien, une fois en laisse, s’invente meilleur ami de l’homme. Le cheval, devenu de trait, mérite qu’on lui flatte l’encolure. Et qu’on l’abatte en cas de blessure irréparable, avec la dose de pitié et de tristesse requise. Mais domestiquer, c’est aussi instruire. Le mainate chante La Marseillaise. La puce saute d’un trapèze à l’autre. L’éléphant scande son arithmétique dans la poussière du cirque. À défaut d’âme, un supplément de servilité fera l’affaire. Apprivoise-t-on les sangsues ? On s’en sert, en tout cas. Il y a mille et une façons de reconnaître à l’animal une utilité, qui va du vison au labour. Or chaque asservissement – de l’extermination à l’humiliation – bénéficie d’une rhétorique distincte. C’est au sein de cet essaim rhétorique que se niche le discours juridique qui prend sur lui d’assigner les bêtes en justice. (Procès épargné au lion Prince, 2001Claro)

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Emmanuel Ruben, enfonçant avec force le clou subtilement déposé de sa récente « Jérusalem terrestre », évoque la situation judiciaire et le sort de Marwan Barghouti, acteur clé des première et deuxièmes intifadas, député palestinien, arrêté en 2001 dans des conditions controversées et condamné à cinq peines de prison à perpétuité pour cinq meurtres (tout en étant acquitté de 21 autres chefs d’accusation de meurtre).

Hélène Gaudy se penche sur le cas authentique, dépassant dans sa réalité les fictions documentées d’Elsa Osorio (« Luz ou le temps sauvage », 1998) et de Caryl Férey (« Mapuche », 2012), de la jeune femme attaquant en justice ses parents adoptifs, membres de la bonne société argentine en mal d’enfant, et le militaire entremetteur qui l’avait arrachée, à quelques mois, à ses parents subversifs en cours d’assassinat (disparaissant comme tant d’autres dans les eaux du rio de la Plata à l’issue d’un voyage final en hélicoptère), aux plus belles heures de la dictature.

Sylvain Prudhomme conclut l’ouvrage et la chronologie avec le cas de Lakhdar Boumediene, détenu de Guantanamo depuis 2001, dont la Cour Suprême américaine a finalement, dans un arrêt Boumediene vs. Bush, reconnu le droit à un procès équitable, en lieu et place de la détention illégale érigée en pratique banale par les tenants éclairés d’une efficacité qui ne l’est pas. Acquitté et libéré à l’issue de ce procès en 2008, après sept ans d’emprisonnement abusif, donc, il aura la (très) modeste satisfaction de voir le juge exhorter le gouvernement américain à ne pas faire appel, et à libérer immédiatement les cinq détenus concernés.

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7 est ici. Ce qu’en dit Lou dans Un dernier livre avant la fin du monde est ici. Et nous aurons la joie d’accueillir une bonne partie des auteurs à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le mardi 5 juillet prochain à partir de 19 h 30, pour une soirée de lecture, de questionnement et de célébration autour de l’ouvrage.

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