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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Picatrix – L’échelle pour l’enfer » – Eymerich 6 (Valerio Evangelisti)

La rigueur fanatique d’Eymerich forcée de côtoyer les musulmans d’Espagne, en attendant – pour lui – pire.

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Publié en 1998, traduit en français en 2002 par Serge Quadruppani chez Rivages, le sixième volume de la saga Eymerich (dont le principe général de construction a été exposé dans la note à propos du premier d’entre eux, « Nicolas Eymerich, inquisiteur »), tout en franchissant encore un cran dans l’ampleur des conspirations théologico-surnaturelles que doit affronter le redoutable et redouté inquisiteur, nous offre aussi un grand moment de rassemblement des fils jamais disparates, mais parfois ténus et tendus à la limite des compréhensions, qui relient les différents niveaux temporels et uchroniques de cette fresque à la complexe stratification, sous ses véritables airs de feuilleton épique.

Tandis que dans les ailleurs et les demains patiemment assemblés de ce récit médiéval de surnaturel, de foi déplaçant presque littéralement les montagnes et d’aveuglement paroxystique, nous retrouvons, grâces des méandres trafalmadoriens du temps géré ici par Valerio Evangelisti, le savant iconoclaste  Marcus Frullifer, plusieurs années avant qu’il ne soit devenu le héros d’une nouvelle physique, alors qu’il se morfond en exil scientifique et diplomatique dans un obscur observatoire astronomique des îles Canaries, que nous voyons à l’œuvre (et quelle œuvre !) les troupes, alliées de circonstance, de la très raciste RACHE et de la très cynique Euroforce, qui, bien que se combattant ailleurs avec une réelle apparence de vigueur (comme nous l’avions observé dans « Les chaînes d’Eymerich »), sont ici confrontées, dans une Afrique en pleine explosion démographique, plus que jamais ruinée et affamée, à des hordes d’enfants-soldats que seuls certains rituels ésotériques parviennent à juguler, dans la séquence principale, celle où opère Nicolas Eymerich, il lui a fallu se rendre à Grenade, dernier grand fief musulman sur la terre espagnole, pour conjurer une menace encore plus terrifiante et définitive que les précédentes – même si l’enquête se passe un an après celle de « Cherudek », mais encore quatre ans avant les événements de Savoie relatés dans le tome deux.

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 » Des femmes ? demanda Torrisi en s’humectant les lèvres.
– Juste des gamines. Dans ce pays, tous les adultes meurent à l’âge de trente ans, à part ceux qui sont déjà trop vieux pour que ça vaille la peine de les tuer.
– Les gamines feront bien l’affaire. »
Tanner fut choqué par le sourire cynique de son compagnon. Une décennie de guerre ininterrompue, dans les endroits les plus désespérés du globe, lui avait fait oublier la notion même de pitié. Quand il s’était engagé dans les rangs de l’Armée du Christ guerrier, c’était pourtant avec la conviction sincère d’exécuter la volonté de Dieu. Torrisi, en revanche, n’y avait jamais cru. C’était là toute la différence entre eux. « Nous ne nous arrêterons pas longtemps au Liberia, dit-il brusquement, essayant de détourner la conversation. Juste le temps de quelques attaques pour que les réfugiés poursuivent leur route vers le Bouganda. »
Torrisi ôta son béret noir siglé d’un E argenté et passa sa main dans ses cheveux clairsemés, collés par la sueur. « Je commence à être fatigué. Voilà des mois que nous combattons, et tout ça pour pousser des flots de morveux à se déplacer vers le Bouganda. Jamais de halte, jamais de ville digne de ce nom. On se croirait dans la poubelle du monde, chargés d’évacuer les ordures vers le canal d’écoulement.
– C’est bien ce que nous faisons. » Tanner sourit. « Mais tu ne dois pas sous-estimer la Sierra Leone. C’est le seul pays d’Afrique qui ait respecté les prescriptions du Fonds monétaire international. Avec le Liberia. »
Torrisi haussa les épaules.  » Ah oui !? Il suffit de regarder autour de nous. Beau résultat.
– C’est peut-être précisément l’effet recherché. »

9782743610104

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On a pu décrire le cycle d’Eymerich, dans les plis de sa vraie-fausse fantasy feuilletonesque si habilement étagée, comme constituant notamment une étude psychiatrique et clinique de ce qui enracine en chacun la tentation du fanatisme, à travers la figure implacable de l’Inquisiteur Général d’Aragon. Dans cette perspective, « Picatrix » représente un tournant, puisque, parallèlement au rassemblement d’indices issus de la psychologie scientifique qui progresse encore, le personnage est désormais confronté à ses ennemis abhorrés, les Musulmans d’Espagne d’abord, que seule sa conception madrée de la realpolitik nécessaire au triomphe de son Église lui permet ici de côtoyer, mais déjà, en filigrane, et de manière plus personnelle, les Juifs d’Espagne, et bientôt… les femmes et leur luxure de principe, en un programme tourbillonnant qui va exploser – peut-être – à la face glaciale d’Eymerich au fil des tomes suivants.

Il n’était pas fréquent qu’Eymerich soit forcé de contempler la nudité d’une femme, mais de temps en temps cela arrivait. À certaines occasions, il avait éprouvé des signes indéniables d’excitation, qu’il avait réprimés en s’éloignant presque en courant de la salle des supplices et en passant des heures à prier sur le sol glacial de sa cellule. Dans le cas présent, cependant, il n’y avait pas lieu d’envier l’auto-émasculation d’Origène et de maudire son propre pénis. La jeune fille, attachée par les cordes qui pendaient du plafond, était maigre, les seins à peine esquissés et les côtes proéminentes. La touffe de son pubis était un insignifiant triangle noir entre des jambes presque squelettiques, agitées par un tremblement convulsif. Elle devait souffrir du froid de cette cave humide, éclairée à grand-peine par les torches.
Eymerich adressa un signe de salut au père Simon et marcha vers la table où étaient assis le notaire, le commissaire inquisitorial et un novice très ému, appelé à compléter le jury.

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Valerio-Evangelisti

Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :
1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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