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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « The Yard – Building a destroyer at the Bath Iron Works » (Michael S. Sanders)

Une bien rare plongée détaillée dans les évolutions de la construction navale militaire contemporaine.

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LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE

The Yard

Publié en 1999 chez HarperCollins, le premier essai documentaire de l’ancien éditeur et romancier occasionnel Michael S. Sanders (qui se signalera plusieurs années plus tard par son « From Here You Can’t See Paris », livre saisissant entièrement consacré au restaurant de Jacques Ratier et au village des Arques, dans le Lot, séjour fréquent de cet Américain parlant par ailleurs couramment français et russe, et ayant vécu plusieurs années de l’import-export de tapis artisanaux exotiques) offre une bien rare enquête en profondeur dans un chantier naval militaire américain, celui de Bath Iron Works, sur la côte du Maine, au moment de la construction, de la mise à l’eau et de la mise en service du septième destroyer de la classe Arleigh Burke (DDG-51), l’USS Donald Cook (DDG-75), entre 1996 et 1998, l’ouvrage débutant ainsi à peine un an après que l’entreprise ait été rachetée par le conglomérat de défense General Dynamics.

Bien que les éléments difficilement évitables du subtil mélange entre propagande officielle et hagiographie de commande entachent aussi ce travail comme la plupart de ses homologues (j’évoquais ce problème récemment à propos du néanmoins solide « De l’arsenal à l’entreprise », sur la transformation de la DCN française d’arsenal d’État en société « ordinaire » détenue par des capitaux publics), « The Yard » parvient à s’en affranchir suffisamment pour offrir à la lectrice ou au lecteur un fort précieux témoignage technique et ouvrier, une passionnante leçon très pédagogique des attendus du combat naval contemporain, et un itinéraire industriel et humain réellement captivant.

Vu de cette manière, en perspective depuis l’une de ses extrémités, le chantier ressemble à un Meccano d’enfant, une ville jouet abandonnée en vrac dans l’espace de jeu au moment de se coucher, toute en angles bizarres et en doigts métalliques pointés, montrant sur le sol des objets quotidiens difficiles à distinguer – un camion à ridelles, des réservoirs de 200 litres, un tas de tubes en acier, des traverses en bois posées comme un jeu de mikado. En s’approchant, un ordre se dégage de ce chaos. BIW occupe près de 2,5 km de rivage, entre le pied du pont et la limite de la ville, mais reste une très étroite bande de terrain, que les maisons à étage et les magasins de Washington Street pressent de tout près dans le dos.

050715-N-8163B-009 Atlantic Ocean (July 15, 2005) - The guided missile destroyer USS Donald Cook (DDG 75) conducts a close quarters exercise while underway in the Atlantic Ocean. Donald Cook is assigned to the USS Theodore Roosevelt Carrier Strike Group, currently conducting Joint Task Force Exercise (JTFEX). U.S. Navy photo by Photographer's Mate Airman Eben Boothby (RELEASED)

U.S. Navy photo by Mate Airman Eben Boothby.

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Plutôt que de laborieux exposés ex cathedra, l’auteur a choisi de laisser largement la parole aux acteurs de cette petite aventure industrielle et de son environnement, ce qui ne l’empêche à aucun moment de recourir adroitement à de brèves incises didactiques ciblées, à des schémas explicatifs (souvent indispensables) ou à des mises en perspective ne trahissant toutefois jamais ses différents interlocuteurs, du responsable d’atelier au premier commandant du navire, d’un « simple » habitant de Bath à un capitaine de remorqueur, d’un urbaniste de la mairie à un soudeur émérite. On pourra même être surpris, pour le meilleur, par la franchise avec laquelle certains sujets délicats (l’avenir du site, les relations entre direction et syndicats, les faiblesses structurelles du chantier, les erreurs occasionnelles de l’US Navy dans la conduite des programmes, par exemple) ont été ici abordés.

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© 2006 VisionsofAmerica.com/Joe Sohm. All Rights Reserved. (800) SOHM-USA (764-6872)

© 2006 VisionsofAmerica.com(Joe Sohm)

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La lectrice ou le lecteur apprendra ainsi au fil de ces 250 pages énormément de détails vivants et précis sur les métallurgies, les méthodes de fabrication, l’organisation du travail, la complexité de la mise à l’eau « millénaire » sur plan incliné (qui sera abandonnée en 2001 pour la mise à l’eau en cale sèche flottante,  investissement de 35 M$ consenti par General Dynamics), les relations sociales, la gestion « interne » des tires-au-flanc avérés par l’aristocratie ouvrière traditionnelle, la beauté et la qualité de l’artisanat d’art, minutieux et néanmoins productif développé par les différents corps de métier et techniciens, comprendra l’étroite intrication entre le chantier et la ville, pour le meilleur et pour le pire (offrant au passage une singulière perspective sur ce que signifie une « communauté » industrielle, à l’instar de celles, militaires, que connaissent, partout dans le monde, les villes dites « de garnison » – permettant si l’on est honnête de relativiser la vision si souvent délétère des ghettos « étrangers » dans tel ou tel périmètre urbain -), mais se verra aussi offrir un tour d’horizon de passion technique digne des meilleurs moments du jeune François Bon (en songeant par exemple à son beau « Temps machine ») ou une intéressante réflexion sur l’impact des changements de situation géostratégique et de définition de la « menace » sur les programmes militaires et sur la charge des chantiers concernés (qui ne sont plus, toutes activités militaires confondues, que six aujourd’hui aux États-Unis, au lieu de trente en 1975) – le destroyer « à tout faire » de la classe Arleigh Burke ayant vu son rôle drastiquement réévalué avec la diminution significative de la menace pour laquelle son grand frère onéreux, le croiseur de la classe Ticonderoga, avait été conçu, réflexion brève mais d’une qualité largement égale à celle mise en oeuvre dans les meilleurs Tom Clancy, par exemple (et tout particulièrement, en ce qui concerne les doctrines d’emploi des navires modernes, son « Tempête rouge » de 1986). La description approfondie du degré de collaboration intime entre ouvriers, techniciens et marins de l’US Navy au moment de la prise en main du bâtiment en cours de finition est également particulièrement instructive. Seules peut-être les deux compte-rendus détaillés de cérémonies (mise à l’eau et mise en service actif) apparaissent quelque peu superflus, si ce n’est pour leur rendu intense des modalités publiques du patriotisme américain.

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Le premier destroyer de la classe Zumwalt descendant la rivière Kennebec après sa mise à l’eau à Bath Iron Works (7 décembre 2015)

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Le poids économique de BIW est si fort ici que le moindre indice de mauvaises nouvelles envoie des ondes de choc loin à la ronde. Lorsque les accords syndicaux arrivent à échéance et doivent être renégociés, ces ondes se font sentir de Portland à Augusta, où les concessionnaires automobiles comme les grandes surfaces de bricolage, les petits chantiers de plaisance comme les agents immobiliers, sentent tous le pincement de tous ces dollars non dépensés en prévision d’une grève éventuelle, comme celle qui dévasta la région en 1985. Tout le monde ici sait que construire des navires pour la Marine est un jeu plein d’incertitudes, mais que c’est le seul jeu disponible. BIW, comme tous les autres chantiers américains, ne peut tout simplement pas concurrencer les constructeurs massivement aidés, d’une manière ou d’une autre, de Corée, du Japon ou de Russie, lorsqu’il s’agit de construction navale civile.

Ce livre plus précieux qu’il n’y paraît au premier abord n’a hélas jamais été traduit en français (et ne dispose pas à ma connaissance de l’équivalent lorientais dont mes petites racines rêveraient volontiers). On peut accompagner cette lecture par le visionnage du spectaculaire épisode de la série documentaire « Extreme Engineering » consacré à l’USS Donald Cook, ici (le titre mentionné sur YouTube est erroné, ayant confondu cet épisode, « Super Fast Warship », issu de la saison 6 en 2007, avec un plus ancien, « Biggest Warship », consacré au porte-avions USS George H.W. Bush. On ne pourra que regretter à nouveau qu’il n’existe guère d’équivalents de ces travaux en France, prouvant que certains travaux  » de commande » peuvent être d’une grande qualité et échapper à la majeure partie des pièges de l’hagiographie corporate (ainsi que le montrait, par exemple, dans une large mesure, le « Afghanistan – La guerre inconnue des soldats français » de Nicolas Mingasson). Les erreurs et les approximations des traductions d’extraits dans cette note sont entièrement de mon fait.

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Michael Sanders

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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