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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le diapason des mots et des misères » (Jérôme Noirez)

Quinze facettes de la folle imagination de l’une des plus belles écritures contemporaines.

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Le diapason 1

Publié en 2009 chez Griffe d’Encre, couronné en 2010 par le Grand Prix de l’Imaginaire, ce premier recueil de nouvelles de Jérôme Noirez me permet de poursuivre mon exploration de l’auteur, après l’extraordinaire « Féérie pour les Ténèbres » (2004-2006) et le très réussi « Leçons du monde fluctuant » (2007).

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Ces quinze nouvelles, allant d’une page à une vingtaine, démontrent, de manière peut-être encore plus éclatante que les deux romans cités ci-dessus, à quel point Jérôme Noirez dispose d’une écriture rare et puissante. Associant avec ruse et détermination le macabre et le drôle, le direct au foie et le songe subtil, il parcourt, loin au-delà du cliché, une gamme sombre, sans dépression, en musicien et musicologue accompli qu’il est par ailleurs (l’une des quinze nouvelles, « Berceuse pour Myriam (piano et voix) », consiste d’ailleurs réellement en une partition musicale).

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Comme dans les deux romans, les enfants occupent souvent une place centrale dans sa thématique joyeusement torturée, qu’ils soient victimes (les trois « Contes pour enfants morts-nés », « Shirley’s Doll » (déjà publiée en 2004), « L’enfer des enfants pas sages », « La leçon de piano (dans le style de Balthus) », en sont emblématiques), médiums de forces tectoniques les dépassant – mais dépassant aussi largement le savoir des ingénieurs pétroliers arrachant le profit au sous-sol (l’impressionnant conte oriental moderne « 7, impasse des Mirages » en témoigne), habiles chasseurs de chimères (« Maison-monstre, cas numéro 186 », déjà publiée en 2005, tire de l’improbable croisement d’une prémisse ballardienne époque « Vermilion Sands » et d’une irruption moyenâgeuse dérivée de la Mesnie Hellequin une merveille de densité déstabilisante et poétique) ou encore esclaves récalcitrants d’un passé psychanalytique bien vivant (« Nos aïeuls »).

Le diapason 2

Mais à l’intérieur de la maison, tout change. Un autre monde s’y love.
Et ça n’annonce rien de bon.
Nina sait d’expérience que les maisons atteintes de dysmorphie, les maisons qui cachent leur jeu, celles dont l’intérieur contredit l’extérieur, sont de la pire espèce. Elle les appelle des « maisons monstres ».
Et celle dans laquelle elle vient de pénétrer en est indiscutablement une. Au moins 5 sur l’échelle des chimères architecturales ; une échelle dont elle est l’inventrice, et qui va de 1 : « petite baraque aux angles tordus où les perruches et les chihuahuas souffrent de dépression », à 7 : « infecte boursouflure de pierre dont le volume réel est bien supérieur au volume supposé (et dont le maître d’oeuvre est sans doute interné à vie, à moins que son cadavre ne fasse partie intégrante de la maçonnerie) ».
D’un regard à l’arithmétique acerbe, elle évalue l’indice de volume chimérique (rapport entre le volume réel et le volume supposé) à 1,3.
« C’est un peu enflé, chez vous. »
(« Maison-monstre, cas numéro 186 »)

On voudrait en avoir, on voudrait croire que l’on en a, de distincts, de précis, mais il faut, lorsque le jour chavire, se rendre à l’évidence : les souvenirs de notre petite enfance nous échappent pour toujours. C’est une chose plus délétère, plus indicible, et si je devais la nommer, cette chose vague, cette demi-conscience, je l’appellerais souvenance : fragrance de souvenirs, rêve de souvenirs, souvenir de souvenirs, une mémoire de salpêtre, encore que, du salpêtre, où je vis, je n’en vois jamais, car où je vis, c’est un monde sec. J’essaye toutefois, dans la pénombre d’un soir de printemps aux senteurs de terre humide et de mimosa, de capturer des bribes de cette mémoire, de compléter cette esquisse tracée dans la poussière avec une baguette torve, en m’astreignant à ne pas mentir plus que nécessaire.
La souvenance, c’est tout ce qui me reste de mes premières années qui font, lorsque je me retourne en moi-même, comme une flaque de chaleur mouillant le bitume d’une route rectiligne.
Finalement, je crains de devoir mentir un peu.
(« 7, impasse des Mirages »)

Ranxerox

Jérôme Noirez peut aussi jouer en maître d’un registre nettement déjanté, convoquant le road novel échevelé (« L’apocalypse selon Huxley », déjà publiée en 2007), le film de sabre revisité manga fantastique et ésotérique (« Kesu, le gouffre sourd »), la passion des premiers temps du cinéma érigée en témoignage d’une vie qui, peut-être, fut meilleure (« Bolex »), l’apocalypse zombie détournée en une farceuse pourriture (« La grande nécrose »), ou même la destruction très ranxeroxienne (au sens de Liberatore et Tamburini) d’un éventuel manifeste futuriste (« Stati d’animo »).

Il peut encore nous offrir une vraie-fausse enquête policière en huis clos, à bord d’un Louisiana-Express paludéen et fiévreux, au sens propre comme au sens figuré (« Feverish Train »).

C’est vrai, j’ai pu la balancer, ma casquette, et mon poinçon aussi. En civil, que j’allais accomplir ma divine mission, et flingue réglementaire en poche. Enquêteur ferroviaire officiel, pleins pouvoirs entre deux gares ! Sur le trans-bayou, on ne contrôle pas les billets, voyez, d’ailleurs il n’y a pas de billet. On paye à l’entrée, en montant. C’est le mécano qui encaisse avec des airs d’ouvreuse de cinéma licencieux. On ne risque pas de descendre ou de monter en marche, et des gares, il n’y en a que le strict nécessaire, c’est-à-dire deux : un point de départ, gare centrale, mais sur un quai un peu à l’écart, du côté du fret, et un point d’arrivée, plutôt vague, flou, une espèce de fosse d’aisances tropicale qui change de dénomination assez régulièrement, mais que par convention tout le monde appelle Silthy… Entre les deux… Deux mille kilomètres de marécages purs juteux fangeux.
Le train, faut que je dise un mot sur le train, ce n’est pas n’importe quel bouffe-cock. C’est un fleuron, n’est-ce pas, un fleuron de l’industrie, de la science, de la vanité… Bon sang, ce train, c’est d’abord de la rouille, un beau manteau de renard mité de vitres cradingues, et puis, quand on se penche, non pas des roues, car vous imaginez bien, vous qui n’êtes pas intellectuellement flapi par la fièvre paludéenne, il faut autre chose que des roues pour tracer sa route à travers les giclures limoneuses des bayous, donc, pas des roues, mais, et c’est là que doit résider ce qui justifie le mot fleuron, des coussins d’air, ou plutôt boudins blancs, plutôt pipelines ayant débandé, plutôt anacondas gonflés à l’hélium.

Mala Strana

Malá Strana (Prague).

C’est peut-être toutefois lorsqu’il se penche avec le plus d’attention sur les racines gothiques de son imaginaire foisonnant que Jérôme Noirez devient, dans ce recueil, le plus poétique et le plus émouvant, inventant une Prague disposant de son ghetto des fous, s’ouvrant une fois l’an aux « sains d’esprit », pour nous raconter la tentative désespérée d’une amoureuse pour arracher son fiancé à une secte reposant notamment sur la castration volontaire (« La ville somnambule »), ou créant une toile d’araignée de corps enchevêtrés, dans une ville drapée de secrétions gluantes que l’on peine à imaginer socialement, mais où pourtant s’impose la poésie onirique portée par les soies arachnéennes véhiculant la musique, le son, l’horreur et le rêve (« Le diapason des mots et des misères »).

Grâce à ces quinze facettes à la fois homogènes et si différentes, la lectrice ou le lecteur pourra sans doute pleinement apprécier la magie à l’œuvre dans l’écriture de Jérôme Noirez, aussi bien que l’ampleur des couches superposées et intriquées, des registres mêlés et des poétiques mises en œuvre pour composer ses cathédrales à l’image de « Féérie pour les ténèbres ». En prime, une très belle postface de Catherine Dufour qui, en mode « groupie » activé sans complexe, nous rappelle au passage que l’on peut être dithyrambique à propos d’un grand auteur et d’un grand texte sans avoir perdu son sens critique, n’en déplaise à quelques perpétuels grincheux, confits dans la méfiance instinctive de leur moelle épinière.

Les avis de René-Marc Dolhen, de Laurent Leleu, de Stéphane Gourjault et de Bruno Para, initialement publiés dans Bifrost pour deux d’entre eux, sont habilement rassemblés sur noosfere, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Noirez

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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