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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Leçons du monde fluctuant » (Jérôme Noirez)

Une farce macabre, poétique et réjouissante pour explorer de possibles sources de l’imaginaire de Lewis Carroll.

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Leçons du monde fluctuant 1

Publié en 2007 dans la collection Lunes d’Encre de Denoël, et succédant à la flamboyante trilogie « Féérie pour les ténèbres » achevée l’année précédente, le deuxième roman indépendant de Jérôme Noirez confirmait s’il en était besoin un talent plutôt unique pour inventer une fantasy très personnelle, maniant le macabre et le détournement comme bien peu.

Dans l’Angleterre triomphante de l’Éducaume de la Grande Rectrice Victoria, société toute pénétrée de l’amour ferme et rude de la Scholastique, connaissance scientifique et régulation sociale tout droit issues d’un Moyen Âge des plus ténébreux, Charles Lutwige Dodgson, professeur de mathématiques et de théologie à Oxford, photographe amateur assidu et néanmoins bègue, est tombé en disgrâce, peut-être pour avoir montré un peu trop d’empressement à la compagnie de fillettes, tout particulièrement la petite Alice Liddell, fille de bonne famille du voisinage.

Londres avait pris quelques couleurs. La ville s’éveillait. Dans les rues, pulsait le sang bigarré des foules, et des caillots de cabs et de fiacres se formaient déjà aux carrefours. Les bobbies pliaient leurs premiers bonnets d’âne que les auteurs de bagarres, les clients ou les cochers injurieux porteraient comme une marque infamante jusqu’à la nuit tombée.
Cette sorte de contravention, malgré les apparences, ne prêtait pas à rire, et beaucoup auraient préféré s’acquitter d’une amende ou faire un petit séjour en prison plutôt que de porter ce couvre-chef qui vous exposait aux pires railleries et vous interdisait l’accès à la plupart des bâtiments publics.
Charles Dodgson scruta avec attention la convergence des rails à l’entrée d’Euston Station, y cherchant sans succès quelque rêverie mathématique pour occuper la fin de son voyage.

Alice Liddell

Alice Liddell (Photo : C.L. Dodgson)

(…)

Dans son dos, l’un des gardiens remarqua son manège et lui cria :
« Pressez-vous, sir ! Vous êtes déjà en retard ! »
Le professeur eut alors la conviction que les cancrières n’avaient pas été fondées par charité, mais bel et bien dans le seul dessein d’infliger un long tourment aux professeurs coupables.
Coupables de quoi d’ailleurs ?
Sous l’aiguillon de la réprimande, il pressa le pas, discipliné, et surtout résigné à subir sa peine.
Sa main se posa sur la poignée. Des brouhahas de porcherie retentirent.
Il entrouvrit la porte, fit un pas en avant…
Et se retrouva en enfer.
Vautrés sur des pupitres, des enfants, des centaines d’enfants, attendaient leur professeur, dans l’agitation la plus calamiteuse.
La salle de classe était un immense amphithéâtre dont les murs de brique suppuraient d’humidité, et dont le parquet, assemblé à hue et à dia, ressemblait au pont d’un bateau naufragé. Suspendues à des poutres, pendaient des cartes de géographie aux informations périmées depuis plus d’un demi-siècle, des planches anatomiques que la poussière avait transformées en esquisses malsaines, des historiettes édifiantes aux vignettes décolorées, des planches zoologiques qui laissaient juste entrevoir ce qui est nécessaire à l’imagination pour engendrer des monstres…
Plusieurs plafonniers jetaient sur ce cirque hideux la lumière maladive typique des éclairages au gaz.
Les enfants, comme des forçats, avaient les chevilles entravées par du hauban, sans doute récupéré sur les docks. Cinq espèces de matrones patrouillaient entre les pupitres et tapaient sur les têtes, sur les mains ou sur les épaules avec de grosses règles en bois.

Leçons du monde fluctuant 2

Exilé, avec quelques apparences honorifiques, vers la grande et lointaine colonie africaine de Novascholastica, Dodgson voyage en compagnie de l’inquiétant Jab Renwick, « noir précepteur » de son état, mélange subtil d’inquisiteur et de tueur à gages, envoyé spécial chargé de reprendre le contrôle d’un outremonde, territoire des morts ancestral qui semble là-bas vouloir échapper à la mainmise de l’Educaume, qui ne se contente absolument pas du contrôle des vivants, mais tient aussi à s’assurer celui des morts.

Vêtu d’une longue jaquette noire, portant une casquette de la même couleur et tenant fermement dans sa main gauche une canne au lourd pommeau d’argent, Jab Renwick se promenait dans le parc de Christ Church. Il avançait à petits pas en balayant de sa canne, avec des mouvements de faucheur, les feuilles mortes qui jonchaient les allées.
À son passage, les promeneurs s’écartaient ou détournaient les yeux. Il s’amusait de leurs réactions et pensait en les regardant à des cloportes qui s’égaillent lorsqu’on ouvre le couvercle pourri d’un vieux cercueil.
Renwick était né dans le giron fortifié de la Tour Blanche et son imaginaire ne s’était nourri ni de fleurs ni d’oiseaux, plutôt de poux et de moisissures. Petit enfant, il jouait dans les salles basses où les arracheurs d’aveux exerçaient leurs talents. Son biberon était rempli de cris, son ourson n’était pas en peluche mais en dépouilles d’écorchés et en nœuds de cordes de pendus, ses osselets étaient humides de sang, et à cinq ans il connaissait mieux l’anatomie humaine que la plupart des médecins et chirurgiens.
Il n’était pas sorti du ventre d’une femme (l’on est en droit de s’en réjouir) mais de la fente d’un mur de cachot. La légende prétend en effet que les prisonniers, hantés par de coupables désirs, s’accouplent parfois avec les murs de leurs cellules. C’est un accouplement stérile la plupart du temps, mais de temps à autre, après neuf mois d’une gestation à laquelle personne ne cherche à donner un sens, vient au monde un bébé emmailloté de salpêtre, un bébé qui ne braille pas, qui ne dort pas, qui préfère une bonne soupe de champignons au lait de la nourrice… et que même la camarde hésite à adopter.

pat-andrea-alice-falls-in-the-water1

Pat Andrea : « Alice Falls in the Water »

Parallèlement à cette intrigue, une autre, entièrement différente mais très subtilement convergente, se déroule tout au long du roman. Kematia, une fillette indigène Empewo de Novascholastica, décédée trop jeune et donc sans disposer du savoir nécessaire à l’arrivée de la mort, se voit plus ou moins contrainte d’explorer, justement, le Lankolong, cet outremonde convoité, parcouru d’esprits, de divinités, de morts, de pas si morts, de presque vivants, et d’inconnu toujours difficile à qualifier, entre terriblement menaçant et absurdement bonhomme, voire plaisamment primesautier.

Kematia demanda au gnou comment il se faisait qu’un cadavre pût exister dans le Lankolong.
« Si les Safunés m’avaient attrapé, ils m’auraient tué, découpé, cuit et mangé et ils auraient ensuite jeté mes os, répondit calmement le gnou. Je serais alors devenu termite… ou fourmi… ou sauterelle. C’est ainsi.
– Tu veux dire que les termitières que j’aperçois là-bas sont peuplées de « deux fois morts » ?
– Oui. Et ensuite l’herbe, puis la terre, puis le vent, la goutte d’eau qui tombe du ciel, l’ombre de l’herbe…
– Tout ce qui nous entoure ici n’est donc fait que d’esprits morts ?
– Tu ignorais ça aussi ? »
Kematia, d’un geste rageur de la main, brouilla son reflet à la surface de l’eau. Le gnou poursuivit :
« Les esprits s’approchent petit à petit du néant, mais ils ne l’atteignent jamais, car c’est là un domaine réservé. Nous, les gnous, naissons avec ce savoir. Nous en avons hérité, il y a bien longtemps, lorsque les reptiles ont cessé de rêver le monde. Nous l’avons plus tard donné aux loups en échange d’une bonne fourrure pour nous couvrir l’échine. C’était un troc honnête, je crois. »
Les corbeaux volaient en cercle au-dessus de leurs têtes, attendant qu’ils abandonnassent la place pour reprendre leur repas. Ils croassaient sans arrêt :
« Chacune de nos plumes est un esprit, chacune des barbes de nos plumes est un esprit, chacun de nos battements d’aile est un esprit.
– Il exagèrent un peu », observa le gnou avant de mâcher de nouveau ce qu’il venait juste d’avaler.

Du télescopage de ces deux grandes lignes narratives, toutes deux noires et drôles à foison, naîtront, en un final éblouissant et tonitruant, une apothéose digne des plus grands romans de fantasy, une farce théologique redoutable, une satire aiguisée, et – last but not least – une explication subliminale au total fort convaincante du fait qu’ailleurs, dans un autre univers, un certain C.L. Dodgson prendra le nom de Lewis Carroll pour écrire « Alice au pays des merveilles », « De l’autre côté du miroir » ou « La chasse au snark ». Plus focalisée que le livre-univers à taille post-humaine « Féérie pour les ténèbres », une très belle réussite.

Pour acheter le livre chez Charybde, en Lunes d’Encre c’est ici et en J’ai Lu c’est .

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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