☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « À coups de points – La ponctuation comme expérience » (Peter Szendy)

Décortiquer en détail la notion même de ponctuation pour atteindre l’expérience physique de la littérature.

x

A coups de points

Publié en 2013 aux éditions de Minuit, le dernier en date des essais du musicologue Peter Szendy, chaleureusement recommandé par Maylis de Kerangal lors de sa venue à la librairie Charybde en tant que libraire d’un soir, en avril 2014 (enregistrement ici), poursuit la quête plutôt extraordinaire, il faut le reconnaître, qu’il mène depuis ses débuts en insérant les dimensions sociales et esthétiques du son et de l’écoute dans le tissu de nos influences et de nos manières d’être au monde.

Après notamment « Écoute : une histoire de nos oreilles » (2001), « Sur écoute : esthétique de l’espionnage » (2007) et « Tubes : la philosophie dans le juke-box » (2008), il nous entraîne donc ici dans une affûtée lecture de la ponctuation comme expérience auditive et philosophique, et comme profonde passerelle vers une meilleure compréhension de l’intellectuel et du sensible.

Il faut prendre très au sérieux cette inquiétude de Grimarest quant à la place des points d’exclamation ou d’interrogation. Il faut même, sans doute, l’entendre au-delà de son objet apparent, à savoir l’adéquation et la stabilité de l’intonation dans la lecture à haute voix. Car on pourrait bien sûr avoir les mêmes craintes non seulement quant à la place de toutes les émoticônes du monde – doit-on les mettre  avant ou après l’énoncé qu’elles sont censées modaliser, par exemple en l’ironisant ou en l’atténuant ? -, mais aussi quant à la juste position des signes apparemment les plus blasés, flegmatiques et impassibles, comme le point, la virgule, le point-virgule, etc. Comment détecter, en effet, au fil de la conduite de la diction(qu’elle soit destinée à soi-même ou aux autres), si le prochain carrefour sera un stop ou un cédez-le-passage, un rond-point ou une entrée d’autoroute – je file, on l’aura compris, la métaphore de Cassiodore actualisée par Adorno. Comment le savoir quand c’est au terme du trajet, en fin de phrase que l’on rencontre la signalétique tant attendue ?

Laennec

Le parcours proposé est ambitieux, et par moments, ardu : la construction philosophique d’une « stigmatologie » (par un retour initial, logique et néanmoins décapant) à l’étymologie, en une analyse conceptuelle digne des meilleurs exemples issus d’Alain Etchegoyen, emprunte ainsi un sentier lumineux mais parfois tortueux entre Lacan, Derrida, Nietzsche (bien entendu) et, plus surprenamment in fine, Hegel. Tissant un rare entrelacs de sens autour de la puissante métaphore du « point de capiton », Peter Szendy nous offre deux extraordinaires « morceaux de bravoure » : l’un, autour du « Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme » (1759) de Laurence Sterne, vaut à lui seul la lecture de cet essai ; l’autre, autour du subtil lien entre le Dr Laennec inventant l’auscultation et Friedrich Nietzsche incitant à « philosopher à coups de marteau » (le marteau destiné à écouter le thorax et à tester les réflexes, précisément, et non la masse du briseur d’idoles, comme on le lit trop souvent, à tort), est sans doute l’une des plus belles tentatives d’archéologie du savoir et du concept qu’il m’ait été donné de lire récemment.

Tristram Shandy

C’est donc le fils qui aura complété la Tristrapédie à laquelle il aurait dû être arrimé par le point de capiton de sa castration. Le traité incomplet du père devient ainsi une simple partie de la tristramographie générale, de cette autobiographie impossible intitulée Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, où le narrateur ne cesse de relancer sa course après lui-même. Une course après sa coïncidence avec soi qui est aussi, comme on l’a déjà entrevu et comme le disent explicitement plusieurs passages du livre septième, une course contre la mort. L’événement de la coupure n’a donc pas l’effet de ponctuation escompté. Le père, pas plus que le fils, ne réussit à circonscrire ou circoncire le sujet de la monumentale tristrencyclopédie. Le point de capiton, loin de pouvoir ancrer quoi ou qui que ce soit quelque part, est décapitonné.

Les échos perceptibles à plusieurs reprises ici de l’Andréas Becker de « L’effrayable » ou de « Nébuleuses » ne sauraient être pure coïncidence, justement : maniant aussi bien un humour redoutable qu’une érudition confondante, des traités aussi obscurs que savants comme des figures emblématiques d’une pop culture signifiante que ne renierait pas un Pacôme Thiellement, Peter Szendy tisse un scénario serré de déconstruction du fait littéraire pour le réinventer en une expérience très personnelle, intime, dans laquelle le corps entier, par ses caverneuses caisses de résonance, au propre comme au figuré, s’engage et intervient. Choisissant certainement un autre axe d’approche que ceux retenus, en maintes occasions, par Pascal Quignard ou par Jérôme Noirez, il invente un autre chemin vers la réalisation de la musicalité, vers la totalisation de la littérature – en tout cas, d’une certaine littérature – (et non, simplement, bien sûr, de la ponctuation) comme expérience totale.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Peter Szendy

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :