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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » (Emmanuel Ruben)

Réinventer une Algérie et un monde entier dans l’image froissée d’un grand-père suicidé.

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Kaddish

Publié en 2013 aux éditions du Sonneur, le deuxième roman du géographe et écrivain Emmanuel Ruben propose une quête personnelle sur les traces d’un grand-père juif pied-noir suicidé, en forme à la fois d’adresse intime et de parcours intense de l’histoire franco-algérienne.

Comment ? C’est ainsi que tu es trop tôt parti ! PAN, à bout portant. D’un seul coup de feu. Qui ne m’aura pas laissé le temps de te connaître. Mais qui résonne encore – PAN, à bout portant – dans la nuit. J’ignore s’il m’est permis de te tutoyer ; je pourrais ne pas m’adresser directement à toi, ne dire ni tu ni vous, les laisser parler, eux, les aînés, ceux et celles qui t’ont vue de leurs yeux vu. Seulement, eux se taisent, elles se taisent, et c’est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler. Je sais que mieux vaudrait me taire  à mon tour, respecter des morts au moins le silence, la boucler pour de bon, te rejoindre en tes ténèbres. Comme chacun de nous je présume, j’en ai l’ivresse les nuits d’insomnie, les nuits sans oubli, les nuits où l’on voudrait que le monde s’arrête, qu’un séisme ouvre la terre, que les murs tuent. Seulement, tu m’as visité en songe trop souvent ces nuits-là, nous avons guetté trop d’aubes côte à côte, je me suis senti trop de fois envahi par ton regard noir, vieillissant sous tes rides, pour qu’il me soit permis de continuer à t’ignorer ainsi, l’air idiot, sans souffler mot. Tu serais bien étonné de l’apprendre : tu te dis peut-être, depuis ta terre à toi, que tu n’es rien pour moi, rien pour ceux de notre temps. Mais sois rassuré. Tu ne seras pas un personnage. D’où ce tu que je veux te donner, d’où ce monologue que sur du papier je veux t’adresser.

Ce texte intense réussit la prouesse, relativement rare, de maintenir la lectrice ou le lecteur, tout au long de ses 120 pages, en un constant et subtil déséquilibre, entre la bribe arrachée au réel, photo résiduelle ou témoignage sibyllin, l’imagination orientée de l’écrivain, la résonance qui s’établit progressivement vis-à-vis de moments-clé de la correspondance entre Albert Camus et René Char, et le reconstruction mentale d’une Algérie dégagée des mythes pour révéler une essence de beauté survivaliste, en contournant néanmoins, à chaque instant, la tentation pseudo-biographique ou auto-fictionnelle.

Sous-Marinier

Un sous-marinier français (1940).

Tu ne seras pas non plus l’alibi d’un roman. Tu n’as pas laissé suffisamment d’indices derrière toi pour que puisse s’élever à la place d’une tombe introuvable ce genre d’échafaudage amidonné. Et, si j’ai la force d’aller jusqu’au bout, ce récit sera la confession de ma petite ignorance, la confession de celui que tu n’auras jamais connu, qui ne sait que ton nom, ton prénom, ton visage héliogravé, ton écriture tortueuse, la date de ta mort, puisque le vrai motif en demeure incertain. Je ne réécrirai pas ta vie ; je ne t’inventerai pas la vie qu’à moins de cinquante ans ce grand PAN à bout portant t’a arrachée. J’ai quitté les bancs de l’école, j’en ai fini avec les injonctions du genre rédigez la suite ou le début de l’histoire ; je n’aurai pas pour but de poursuivre une vie inachevée ni de ressusciter un personnage dans sa chair et sa durée.

Associant une simplicité et une forte expression en première intention à une complexité des motifs et une richesse du propos, servi par une écriture d’une extrême précision, ce texte qui peut se dévoiler à nouveau, différent, à chaque nouvelle lecture, est sans doute l’un des plus impressionnants que j’aie rencontrés ces dernières années.

C’est ce soir- là, lisant la correspondance de Camus, que je réfléchis la première fois à la question des origines. Et je me dis que Camus, dans son exil parisien, s’il avait moins couru les jupons, s’il s’était promené davantage dans ces quartiers perdus, l’Algérie lui aurait sans doute un peu moins manqué. Au détour de l’exil, le royaume, qui sait, lui serait apparu.
Je n’ai d’Algérie que Ménilmontant, Belleville, la Goutte-d’Or, Clignancourt, Aubervilliers, Saint-Ouen, Saint-Denis, et ces Algérie-là me suffisent. Je m’y sens délivré de Saint-Germain, délivré du Quartier latin, délivré de la rue de la Paix, délivré de la rue Tronchet, délivré de tout ce qu’il y a encore d’haussmannien dans Paris, et qui m’interdit Paris, me l’arrache, à coup de fausses blondeurs trépidantes, de clic-clac maniaques, de scooters pétaradants, de limousines sur les grands boulevards, de m’as-tu-vu goguenards, au point que m’aventurer à l’ouest de la rue de Rome, cette entaille, ne se fait jamais sans qu’une irrépressible envie de vomir ne grimpe du pavé luisant – foutre le camp, je n’ai plus que cette idée en tête sous les façades de pierre de taille, les balcons de fer forgé, les frontons sculptés, l’ardoise et le zinc trop gris des mansardes, oui, mettre les voiles, quitter cette ville toute hérissée de murs invisibles… (…)
Ce n’est pas la France qui a perdu l’Algérie, ni l’Algérie qui a perdu la France. La France a gagné l’Etoile d’Alger, la pâtisserie Nour, la boucherie Ibrahim, le restaurant le Djoua, les cigares au miel, les kesra, les makroud, les bradj ; la France a gagné les cafés kabyles du passage du Roi-d’Alger ; la France a gagné le sourire du marchand d’épices, boulevard d’Ornano, qui vous pèse et vous sert, derrière son étal d’abondance, des olives, du halva, des dattes nouvellement arrivées. Oui parfaitement mon frère, la dernière récolte mon frère, avec un sourire immense sur ce français jovial, affectueux. L’Algérie a gagné la guerre, certes ; qu’a-t-elle perdu en échange ? Nos rictus de préfets ? Notre morgue ? Le droit de porter le guennour et le burnous des spahis et celui de se faire trucider dans nos tranchées ?

Une magnifique lecture à deux voix par Rareş Ienasoaie et Yordan Goldwaser eut lieu à la librairie Charybde, durant la rencontre organisée avec Emmanuel Ruben, le 5 mars 2014.

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Ce qu’en dit, magnifiquement, ma collègue et amie Charybde 7, grâce à qui j’ai découvert ce très beau texte, est ici. L’excellent texte de L’Intermède à propos de la correspondance entre Albert Camus et René Char est ici. Et il faut lire aussi dès que possible le très bon roman suivant d’Emmanuel Ruben : « La ligne des glaces ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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ISLE-SUR-SORGUE - A. CAMUS - R. CHAR

Albert Camus et René Char à l’Isle-sur-Sorgue.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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