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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « La langue d’Altmann » (Brian Evenson)

La folie, la mort, l’absurde et l’inhumain transmutés par une poésie presque insoutenable de beauté et d’humour noir.

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Publié en 1994, et traduit en français en 2014 par Claro dans la collection Lot 49 du Cherche-Midi, collection dont, au passage, on ne dira jamais assez de bien, le premier texte paru de Brian Evenson, souple recueil d’une petite trentaine de nouvelles dont certaines se suivent (jusqu’à former les chapitres d’étonnantes novellas), se répondent ou se font écho tandis que d’autres s’ignorent superbement, donnait le ton et proposait déjà, sans doute, toute la singularité d’une œuvre très à part, alors en gestation.

Il va me falloir quelques semaines (et probablement une boulimie d’autres textes de l’auteur), après cette lecture, pour me pardonner d’avoir autant tardé à découvrir cette écriture, qui m’enthousiasme au plus haut point.

Fermiers psychopathes, voisins inquisiteurs ou non, pères pédophiles et meurtriers en cavale incessante, gardiens oubliés d’un fortin sanctuarisé aux confins d’un monde post-apocalyptique, patients d’un asile psychiatrique peut-être subtilement mêlés à leurs ex-gardiens et infirmiers, gangsters au bout du rouleau, dépositaires farouches de secrets textiles ou culinaires dont l’importance échappe désormais, pauvres hères contraints ou volontaires revivant quelques mythes mortifères, enquêteurs aussi patients que bureaucratiques tentant de démêler d’autres écheveaux mensongers, et bien d’autres : les galeries que propose Brian Evenson associent étroitement, au détour de chaque sentier, la folie ordinaire, la mort, l’absurde et l’inhumain.

Et pourtant, au cœur de cette ignoble noirceur opère une magie alchimique, grâce à une langue unique, en précision, distillant ses images enfouies millimètre après millimètre, dans la chair et l’esprit du lecteur d’abord incrédule, puis vaguement ricanant tant le dépourvu s’installe, avant de céder à la pure joie du texte, de l’intelligence à l’œuvre, et de la poésie révélée dans toute sa sombre splendeur. Il y a ici en jeu une capacité rare à inscrire une extrême violence et une puissante beauté dans des mots souvent anodins, faussement paisibles, comme l’illustrent parfois aussi dans d’autres registres Antoine Volodine ou Jean-Marc Agrati. Brian Evenson utilise comme peu d’écrivains – après enquête dans le texte de la version originale – le jeu des répétitions rythmiques, des incantations déguisées, des assonances discrètes et des allitérations à effets retardés, pour créer une authentique musique – qui n’a pas dû être une mince affaire à traduire, d’ailleurs, et que l’on retrouve dans le texte français.

On pourrait disserter à l’envi sur le spectre de Beckett qui rôde dans ces nouvelles, sur le fantôme à l’arrière-plan, aux aguets, de Gilles Deleuze, tant la schizophrénie est ici omniprésente, et tant son origine capitaliste affleure souvent, mais on s’en abstiendra bien volontiers pour le moment, tant cette prose magique tient fermement et sauvagement debout toute seule, fière et hallucinée.

Une très grande découverte, et un féroce appétit pour les autres textes de l’auteur, en conséquence.

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« Ils voulaient tuer leurs chats, mais il y avait un problème, celui du transport. Ils m’invitèrent à dîner pour me supplier de les conduire, eux et leurs chats, en dehors de la ville pour qu’ils puissent, eux, les tueurs de chats, tuer leurs chats. Je n’avais pas besoin de participer au massacre, dirent-ils, seulement de conduire, et pas besoin non plus de les regarder tuer leurs chats. Il était sans doute préférable que quelqu’un reste dans la voiture avec le moteur allumé, dirent-ils. Ils ne savaient pas s’il existait des lois concernant les gens et leurs chats, ce que les gens peuvent infliger, juridiquement parlant, à leurs propres chats. Mais ils supposaient qu’il existait des lois et des décrets et des ordonnances, des volumes et des volumes d’arrêtés concernant les félins et les façons acceptables de les voir mourir, dirent-ils. Des lois et des décrets et des ordonnances qu’ils étaient prêts, m’informèrent-ils, à enfreindre. »

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« Une fois pris, Ivar frappa Cuerpo à la gorge et lui arracha le fusil des mains. Il saisit le fusil par le canon, frappa Cuerpo juste au-dessus de l’épaule et brisa la nuque de Cuerpo. Il déchira la manche de chemise de Cuerpo, la fourra dans la bouche de l’homme. Il s’assit sur la passerelle, continua de manger la chair du cheval. Il engloutissait des morceaux de viande, en regardant battre les paupières de Cuerpo. Ivar vit que Bosephus était resté dans son fauteuil sur le mur opposé pendant toute la scène sans rien remarquer, trop occupé à scruter le désert. Ivar découpa ce qui restait de la viande de cheval en lanières qu’il étendit sur le parapet du mur. Il regarda de nouveau dans la direction de Bosephus, n’observa aucun changement. Il inspecta les poches de Cuerpo, lui prit ses cigarettes, ses allumettes, une pièce porte-bonheur. Il traîna Cuerpo, paralysé et les yeux grand ouverts, jusqu’au coin du mur et le bascula de l’autre côté. Il fuma une cigarette, regarda les oiseaux becqueter l’homme mort. Tout cela, il ne le fit qu’après avoir prélevé de la chair fraîche sur Cuerpo et l’avoir mise à sécher. En prévision d’un jour de pluie. Ses mains étaient occupées à tenir les oiseaux à distance. »

Encore du Noir parle superbement ici de cette « expérience de lecture aussi stimulante que stupéfiante », et Unwalkers, qui découvrait comme moi Brian Evenson, relate joliment cette première rencontre. Enfin, ce qu’en disait brièvement Claro, son traducteur et son éditeur, sur son Clavier cannibale, c’est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo : © Valerie Evenson

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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