☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Tchevengour » (Andreï Platonov)

Dans les années 1920, une satire picaresque, acérée et onirique de la possibilité d’une utopie révolutionnaire réalisée par la paysannerie russe.

x

RELECTURE

Tchevengour

Écrit entre 1926 et 1929, publié une première fois en 1972, vint-et-une années après la mort de l’auteur, sous une forme très fragmentaire, le plus gros (400 pages) et le plus « maudit » des romans d’Andreï Platonov a été publié pour la première fois intégralement en 1988, et traduit en français en 1996 par Louis Martinez, dans la collection Pavillons de Robert Laffont.

Confins de l’Ukraine et de la Russie, entre Voronej, Kharkov et Lougansk, vers 1910 : tout commence par un décor d’une impitoyable rudesse, planté avec une drôlerie fataliste et cruelle qui évoque bien entendu « Les âmes mortes » de Nicolas Gogol, celui d’une paysannerie ployant sous le joug des mauvaises récoltes aléatoires et de la loi du tsar, bureaucratique et particulièrement féroce pour les pauvres, paysannerie dont les familles nombreuses meurent régulièrement, rejoignent la ville pour mendier, ou parfois, d’une manière presque surnaturelle, produisent un rejeton qui deviendra ouvrier, au salaire chiche et au travail mal assuré, mais au piteux revenu faisant presque figure de trésor en ces années d’industrialisation balbutiante et de disettes à répétition.

« Tous les cinq ans, le village partait pour moitié à la ville et à la mine, pour moitié dans les bois : il y avait des années de disette. On sait depuis longtemps que, même dans les années de sécheresse, les herbes, les légumes et le blé poussent bien dans les clairières de la forêt. La moitié du village restée sur place se jetait sur ces clairières, préservant ses blés verts d’une spoliation instantanée due à des torrents de chemineaux faméliques. Mais cette fois la sécheresse s’était répétée l’année d’après. Le village ferma ses chaumières et gagna la grand-route en deux équipes – une s’en fut mendier à Kiev, l’autre s’embaucher à Lougansk ; d’autres enfin se détournèrent vers la forêt et les ravins embroussaillés, se mirent à manger de l’herbe crue, de l’argile, des écorces, et ils s’assauvagirent. Il n’y eut presque que des adultes à partir – les enfants étaient morts d’eux-mêmes, à l’avance, ou s’étaient dispersés aux quatre vents pour mendigoter. Quant aux nourrissons, c’étaient leurs mères nourricières qui les avaient achevés, en les empêchant de téter à leur faim. »

Tchevengour 2

Parmi une foisonnante galerie de personnages qui ira s’étoffant tout au long du roman, ce sont deux de ces paysans, utilisant largement des éléments autobiographiques, Dvanov, un orphelin, au courage admirable et à la névrose compréhensible et Zakhar Pavlovitch, son oncle devenu par hasard mécanicien, amoureux transi puis déçu des machines, qui vont d’abord nous guider – si l’on ose dire, tant la toile se ramifie rapidement et jouissivement – parmi les années de guerre avec l’Allemagne et l’Autriche, puis de révolution et de guerre civile.

« Un jour Zakhar Pavlovitch chercha longtemps le boulon qu’il lui fallait pour refaire le filetage d’un écrou forcé. Il parcourait le dépôt et demandait si personne n’avait de boulon de 8, pour refaire un filetage. On lui répondit qu’il n’y en avait pas, quoique tout le monde eût ce genre de boulon. C’est qu’en fait les ouvriers s’ennuyaient, ils se distrayaient en se compliquant mutuellement les soucis du travail. Zakhar Pavlovitch ignorait encore cet amusement sournois, caché, qu’on trouve dans tout atelier. Cette dérision discrète permettait aux autres ouvriers d’avoir raison de la longueur de la journée de travail et de la langueur d’un labeur répétitif. En vertu de ce divertissement cher à ses voisins Zakhar Pavlovitch fit bien des choses pour rien. Il allait chercher des chiffons au dépôt alors qu’il y en avait des monceaux au bureau ; il fabriquait des échelles en bois ou des bidons pour l’huile, dont le dépôt regorgeait ; incité par quelqu’un, il fut même sur le point de changer par ses propres moyens les bouchons-témoins dans le foyer de la locomotive, mais fut prévenu à temps par un chauffeur qui se trouvait là, sans quoi Zakhar Pavlovitch aurait été congédié sans aucun commentaire.
Zakhar Pavlovitch, ne trouvant pas cette fois le boulon convenable, entreprit d’adapter un pivot à la réalisation d’un filetage et il y serait parvenu, car il ne perdait jamais patience, mais on lui dit :
– Eh, 8 pour un filetage, viens donc prendre ton boulon !
Depuis lors Zakhar Pavlovitch eut pour sobriquet « 8 pour un filetage », mais on le dupa désormais moins souvent lorsqu’il eut un besoin urgent d’outils.
Ensuite personne ne sut que Zakhar Pavlovitch préférait ce sobriquet à son nom de baptême : il rappelait une partie importante de toute machine et semblait intégrer corporellement Zakhar Pavlovitch à cette patrie authentique où les pouces de métal triomphent des verstes de terre. »

pimg_753748153794910

Tchevengour au théâtre : mise en scène de Lev Dodine (1999).

Dvanov rencontre alors Kopionkine, fier soldat révolutionnaire itinérant, monté sur son cheval Force Prolétarienne, et ensemble, même si parfois à distance, séparés par les aléas des luttes et des bouts de destinée, ils vont veiller au grain du socialisme dans la région, jusqu’à découvrir Tchevengour, village où les paysans déclarent avoir instauré le communisme, ayant pris à la lettre puis adapté à leur façon locale un certain nombre des consignes nationales et régionales.

« Kopionkine alla dans la cour rejoindre son cheval. Ce cheval possédait une complexion massive et était plus propre à transporter des poutres qu’un homme. Accoutumé à son maître et  à la guerre civile, le cheval se nourrissait de haies vives, du chaume des toits et se satisfaisait de peu. Cela dit, pour se rassasier il consommait par moments une demi-livre de bois jeune promis à la coupe, puis buvait dans une marre de la steppe. Kopionkine respectait son cheval et l’honorait de la troisième classe : Rosa Luxemburg, la Révolution et ensuite son cheval.
– Salut, Force Prolétarienne ! dit Kopionkine à l’adresse du cheval qui haletait, gavé qu’il était de nourriture grossière. Allons sur la tombe de Rosa Luxemburg !
Kopionkine espérait et croyait que toutes les œuvres et les chemins de sa vie menaient à la tombe de Rosa Luxemburg. Cette espérance réchauffait son cœur et provoquait la nécessité quotidienne d’exploits révolutionnaires. Chaque matin Kopionkine ordonnait à son cheval d’aller vers la tombe de Rosa Luxemburg et sa monture était si faite à ce mot de « Rosa » qu’elle y voyait un cri pour aller de l’avant. Après les sons de ce « Rosa », le cheval se mettait aussitôt à trépigner où que ce fût : marécage, fourrés, abîme des congères neigeuses.
– Rosa-Rosa ! murmurait de temps en temps en chemin Kopionkine et le cheval tendait les forces de son gros corps.
– Rosa ! soupirait Kopionkine et il enviait les nuages qui filaient du côté de l’Allemagne : ils passeraient au-dessus de la tombe de Rosa et de la terre qu’elle avait foulée de ses souliers.
Pour Kopionkine toutes les directions de toutes les routes et de tous les vents couraient vers l’Allemagne ou, dans le cas contraire, faisaient le tour de la terre pour tomber sur la patrie de Rosa. »

Чевенгур

Tchevengour au théâtre : mise en scène de Lev Dodine (1999).

À Tchevengour, Dvanov, Kopionkine et leurs prolétaires de choc devront se confronter à un résumé tragi-comique à la fois violent, tendre et légèrement fantastique de toutes les ambiguïtés, toutes les contradictions, toutes les grandeurs potentielles et tous les dérapages précoces de la révolution bolchevique, en attendant les inévitables méprises et les désillusions, malgré l’authentique ferveur animant les paysans libérés.

« Le soir Dvanov alla voir Choumiline ; à ses côtés beaucoup d’hommes marchaient à grands pas vers leurs bien-aimées. Les gens s’étaient mis à mieux se nourrir et ils se sentaient une âme. Quant aux étoiles, elles ne séduisaient pas tout le monde – les habitants étaient las des grandes idées et des espaces infinis : ils avaient acquis la conviction que les étoiles pouvaient se transformer en une mince poignée de millet – celle du rationnement – et que le pou du typhus montait la garde près des idéaux. »

Dans un style parfois déroutant, mêlant habilement dans son creuset phrasés issus de traités de morale orthodoxe, jargon technique, codage bureaucratique et mots d’ordre révolutionnaires, usant des halos discrètement fantastiques familiers aux lecteurs de Gogol, maniant les confrontations à la fois songeuses et foncièrement hilarantes chères à Tchékhov, mais également à l’honneur auprès des écrivains soviétiques de cette période de créativité littéraire débridée que furent les années 1918-1930, ce roman de l’un des rares écrivains véritablement d’origine prolétaire de la période (comme le rappelle Georges Nivat dans son excellente préface) nous offre un sommet ambigu de satire, de farce et de profonde réflexion politique et métaphysique. Passant au crible les composantes mythologiques de la vulgate bolchevique, y brocardant les errances mortifères de la dictature bureaucratique que l’auteur, longtemps communiste de choc, connaissait, déjà, de l’intérieur, pesant chaque nuance du spectre politique allant de l’anarchisme au socialisme révolutionnaire, au fil des rencontres des deux principaux « héros », « Tchevengour » parvient aisément à s’affranchir, toutefois, des lectures « simplement » de circonstance que trop de commentateurs ont voulu lui imposer, pour atteindre certaines questions essentielles permettant une approche indépendante d’un contexte marqué par le communisme de guerre, la NEP et le stalinisme déjà largement en gestation : qu’est-ce que se libérer ? Qu’est-ce qu’obéir ? Comment peuvent cohabiter et se nourrir réciproquement la foi simple en l’avenir et la capacité à pondérer (ou à durcir) les lignes, issue de l’instruction ? Comment maintenir dans la durée les acquis de la révolution, individuels et collectifs, sans sombrer dans le chaos ou dans la répression ? Dans la folie de l’utopie paysanne se voulant réalisée, Dvanov et Kopionkine évoquent aussi la ferveur combattante inaltérable du narrateur de « L’œil de Carafa » des Wu Ming, confronté à la plongée en barbarie de l’enclave anabaptiste de Munster.

Chef d’œuvre longtemps méconnu, porteur d’une indéniable influence souterraine sur les écrivains russes (ou maîtrisant réellement la littérature russe moderne : Antoine Volodine, par exemple, se souvient certainement de « Tchevengour », dans le beau « Un navire de nulle part », particulièrement) à partir des années 1970, satire profonde qui, comme le « Don Quichotte » explicitement convoqué dans le texte, ne se réduit pas à une critique historique, ce roman politique, philosophique et quelque peu onirique, ancré dans la terre de Russie et d’Ukraine, mérite une place à part dans nos cœurs et nos cerveaux de lectrices et de lecteurs.

Un bon article de Jean-Pierre Thibaudat, écrit dans Libération à la parution en français en 1996, se trouve ici. Une excellente lecture de Viktoriya Lajoye dans Russkaya Fantastika est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

Platonov

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « Tchevengour » (Andreï Platonov)

  1. Platonov de Tchekhov (1860-1904), un monde sans père ; c’est pourtant le nom que prendra Andréi Klimentov pour atteindre à la force métaphysique de son Tchevengour… Puis, dans la lignée de l’argile, cette roche-terre-boue qui garde tout des camps, dans La limite de l’oubli de Lebedev: le grand-père Tchekhov toujours en impose. « Décrire les petites choses de la scène, modifiée dans l’instant par l’événement, et ne pas tenter de dire sa propre subjectivité, qui ne se traduira qu’en mots banaux », dit-il en substance (tel Francis Ponge, à l’ extrême, peut-être. L’argile de Klimentov-Platonov, le caillou de Ponge, la poussière de Dillard, quand le père s’est absenté, il laisse la place à l’invasion du monde, mais sans pare-feu au mal, parfois).

    Publié par panopteric | 2 décembre 2014, 12:29

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Mes lectures les plus marquantes en 2014 | Charybde 2 : le Blog - 5 janvier 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Espace et labyrinthes  (Vassili Golovanov) | «Charybde 27 : le Blog - 4 janvier 2017

  3. Pingback: Note de lecture : « Roman  (Vladimir Sorokine) | «Charybde 27 : le Blog - 1 février 2017

  4. Pingback: Note de lecture : « La voie de Bro  (Vladimir Sorokine) | «Charybde 27 : le Blog - 5 février 2017

  5. Pingback: De l’or pour l’été 2017 | Charybde 27 : le Blog - 3 juillet 2017

  6. Pingback: Note de lecture : « Dernières nouvelles des bolcheviks  (Philippe Videlier) | «Charybde 27 : le Blog - 14 décembre 2017

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :