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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Moscow » (Edyr Augusto)

Au confluent brésilien de la jet set et de la favela, dans le cerveau reptilien hanté d’un psychopathe naturel et sûr de lui.

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Publié en 2001, et traduit en février 2014 chez Asphalte par Diniz Galhos, le deuxième roman de l’atypique ex-journaliste brésilien Edyr Augusto pousse un cran plus loin l’exploration des enfers possibles de sa ville natale de Belém, à l’embouchure de l’Amazone.

« Moscow », c’est un surnom pour l’île de Mosqueiro, à 80 km de l’immense capitale du Pará. Mosqueiro et ses 18 plages somptueuses où se déversent aux week-ends et aux vacances les citadins, tandis que les habitants de l’île, hors périodes touristiques, commutent chaque jour pour Belém. Mosqueiro île balnéaire, villégiature bardée de bars chics, de night-clubs branchés et de plages accueillantes la nuit tombée aux couples juvéniles en mal d’embrassades et plus si affinités. Mosqueiro et sa noire misère ordinaire, côtoyant jet set et beautiful people dans le même étroit périmètre isolé au lieu d’être reléguée dans les faubourgs et les favelas comme à Belém.

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Tinho, membre d’un petit gang de jeunes de l’île, en connaît chaque recoin, chaque ruelle, chaque bout de plage comme sa poche. Entre plages, fiestas, football et parties de dominos entre potes, il vole, cambriole, braque, viole et tue, sans trop y penser, trop vif, trop à l’aise « chez lui », trop insensé pour ne pas considérer l’impunité comme une évidence, la prison ou la mort comme de simples possibilités faisant après tout partie du décor. Pourtant, du fond de son cerveau reptilien, lorsque l’alcool, la drogue et le désir sexuel le plus brutal et immédiat n’y prennent pas toute la place, il se prend à rêver d’une fiancée de la haute, d’un rêve bleu où l’amour idéal remplacerait la violence. Un rêve qui l’anime, mais qui dure le temps qui le sépare d’un autre « coup » à faire, d’une autre opportunité, d’un autre compte à régler avec des rivaux, ou d’une autre fillette au cou gracile croisant son chemin.

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On lit rarement des textes aussi brutalement décapants. L’ « American Psycho » de Brett Easton Ellis construit une folie post-moderne, aberrante et sophistiquée dans son culte de la marque, en étiquette ou au fer rouge, le « Tueur sur la route » de James Ellroy ou ses innombrables successeurs nous entraînent dans leur folie pathologique minutieuse, le criminel sadique qui domine pourtant déjà de son ombre glaciale « Belém », le premier roman d’Edyr Augusto ne donne libre cours à l’horreur qu’après s’être soigneusement assuré que l’avidité des possédants qu’il approvisionne et arrose lui garantira l’impunité. Ici, à « Moscow », le psychopathe est au naturel. Rien ne lui étant proposé ou offert, il prend tout, sans presque jamais penser, pure machine de sexe et de mort, dans une course entièrement livrée à l’instinct. Et il faut un immense talent pour pouvoir exprimer cette violence-là.

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« On aurait dit que l’air sentait l’absence de bruit. Du brouhaha des estivants. Dimanche soir. Ils se cassent. C’est pas trop tôt. Tout est sale après leur passage. Partout. Cette brise avait une saveur spéciale.
On faisait toujours ça. Ça marchait pas toujours comme on voulait. Mais aujourd’hui, ça allait le faire. Les talus près de la Grande Plage. Derrière, il restait toujours un de ces fils à papa, à la recherche d’une meuf. Toujours. Et bien sûr, on a trouvé un mec dans l’obscurité. Quico a dit qu’il avait déjà enlevé le t-shirt de la nana. Dinho nous a dit d’attendre. On le laisse durcir encore un peu, on le laisse croire qu’il est le roi du monde. On est arrivés en silence. Quand il nous a remarqués, il était déjà encerclé. Brown avec son air bien cynique. Et le fils à papa qui se la joue jiu-jitsu. Ça a pas duré, il a vite filé son portefeuille. Il était blanc comme un linge. On sait comment ça se passe. Je me suis occupé de la meuf. Dans cette obscurité, surexcité. Quico, avec sa bite énorme, s’est jeté sur le fils à papa. Les autres le tenaient. Il criait pas, de honte. La nana aussi était pétrifiée. Je lui ai tiré les cheveux, bien violemment, et je lui ai conseillé d’y mettre du sien si elle voulait pas mourir. Elle pleurait, mais je la lui ai mise d’un coup. De toutes mes forces. Plus je sens la peur, plus mon désir est grand. J’ai tout balancé et je me suis retiré pour laisser la place au suivant, Brown, je crois. Et Quico qui s’attardait dans le cul du fils à papa. Un coup de pied dans la gueule de ce pédé, histoire qu’il lève plus jamais les yeux sur des vrais bonhommes. J’ai eu envie de crever la nana. Son cou était superbe. Mais je me suis dit que c’était pas la peine. Je l’avais trouvé bien bonne. Autant la laisser là. Allez, on se casse. On prend son portefeuille à lui. On prend les pantalons des deux. On les laisse presque à poil. Comme ça, ils sortiront pas de là avant un bon moment. Ils portent jamais plainte. Jamais. Trop de honte. On est allés boire des verres dans le rade de Barba. Jouer aux dominos. Jusqu’à avoir la tête qui tourne. Jusqu’à la fin de ce dimanche. »

Pour lire l’excellente critique de Lucie Eple, qui décrypte magistralement le rythme propre de cette expérience hallucinée, dans La Voie des Indés sur Médiapart, c’est ce lien. Et il serait très dommage aussi de rater la belle analyse de Encore du Noir.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Et pour « Belém », c’est .

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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