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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « L’année de la comète » (Sergueï Lebedev)

Chaque enfant est un enquêteur sur le sens caché de son univers. Mais dans l’Union Soviétique apparemment immuable de 1986, sur quoi peut porter l’investigation ? À moins que le retour de la comète de Halley cette année-là, et l’explosion de Tchernobyl, soient en effet des présages ?

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Oh, les longues soirées d’hiver ! Oh, l’apprentissage de la résistance au temps, à l’obscurité !
C’est au cœur de l’hiver, lorsque les jours raccourcissent, que je percevais la précarité de notre existence. Je sentais – ainsi agace-t-on du bout de la langue l’abcès sur la gencive – les paquets, les bocaux qui, blottis les uns contre les autres dans les placards de la cuisine, pesaient de toute leur masse sur les vis et les clous des étagères.
Ces réserves excessives de sel, de farine, de céréales, denrées de base qui avaient valu aux adultes un long piétinement – les files d’attente s’étirant tels des mille-pattes ou s’enroulant sur elles-mêmes tels des hippocampes, les centaines de semelles usées glissant sur le verglas dans cette promiscuité où germent les querelles, les silhouettes en manteaux de drap sombre obscurcissant encore le dense crépuscule du matin -, ces réserves qu’on eût cru constituées pour tenir en cas de guerre me disaient que la lumière des réverbères au-dehors, le tic-tac endormi de l’horloge, le cliquetis quotidien de la clé dans la serrure à sept heures du soir, tout cela pouvait cesser à tout moment.
Une duveteuse couche de givre recouvrait la vitre depuis plusieurs jours, et j’avais l’impression que nous vivions sur la banquise ; notre glaçon était encore solide, mais il fallait prêter l’oreille : n’était-il pas en train de se craqueler, un trou n’était-il pas en train de s’ouvrir, comme dans les livres qui racontaient les aventures des explorateurs polaires ? J’étais tout ouïe : j’interprétais le bruit des branches devant la fenêtre, le glouglou à l’intérieur des radiateurs, les voix provenant de l’appartement d’à côté.
C’était ma grand-mère Tania qui m’avait appris à tenir tête au temps et à l’obscurité. Laissant mes devoirs pour plus tard, je m’asseyais auprès d’elle à la table de la cuisine pour trier les céréales : le sarrasin, le millet, le riz. Il s’agissait de séparer de pur de l’impur, les graines à droite, les saletés à gauche. Parfois elle murmurait à part soi que chaque année, il y avait plus de déchets dans les céréales, puis de nouveau, je voyais s’agiter ses doigts rodés aux travaux minutieux : ravaudage, correction d’épreuves, points de couture, composition d’imprimerie.
Des radiateurs enveloppés de couvertures et de carton émanait une odeur de laine brûlante ; braquée sur la table, la lampe projetait une lumière brutale comme dans une salle d’opération. Mon attention, focalisée dès le matin sur les grands et petits carreaux des cahiers se dissipait, ma concentration cédait la place à une douce torpeur, à la fatigue accumulée à force de courir après les cours, à une tristesse transparente, décantée au fond de cette claire journée d’hiver.
J’avais l’impression de participer à une séance de divination. Une fois cuites, les céréales devenaient de la nourriture, l’ordinaire de l’homme. Crues, elles demeuraient la pitance des oiseaux, des animaux, l’offrande apportée aux défunts. Les graines rugueuses avec leurs facettes dures appartenaient encore au champ, à la terre, à un autre monde, les trier était comme y plonger les mains.
Ma grand-mère s’éloignait de moi. À ces instants, elle semblait appartenir aux deux univers à la fois : le gris de ses cheveux, les taches brunes qui parsemaient sa peau devenaient soudain des signes de l’au-delà.
Les graines étaient pour elles une sorte de chapelet. Mais elle ne priait pas : tel un médium, elle interpellait ceux qui étaient partis. Le spectre des jours du blocus qui avaient emporté ses soeurs, le spectre des combats où ses frères avaient disparu planait au-dessus de la table. Les céréales, principale richesse d’un siècle de famine, mesure de la vie et de la mort, devenaient des graines de la mémoire, le souvenir matérialisé. Grand-mère ne jetait pas celles qui étaient gâtées, comme si les ombres des morts, pour lesquels même ces déchets auraient constitué un trésor, pouvaient l’observer : elle les ramassait soigneusement et les mettait dans la maison des oiseaux de l’autre côté de la fenêtre. Des mésanges s’y précipitaient, mais je me demandais parfois si c’étaient vraiment des mésanges. N’étaient-elles pas autre chose que des oiseaux ? Elles regardaient par la fenêtre, immobiles, comme plongées dans leurs souvenirs, et j’avais l’impression qu’elles ressentaient l’étrangeté de leur petit corps, leurs plumes, leur bec, leurs yeux en tête d’épingle, leur gazouillement, leur agitation.
J’aimais aider ma grand-mère, mais cela me faisait peur aussi : absorbé dans cette besogne monotone, je perdais la conscience de mon être ; en revanche, je percevais soudain une présence dans le noir, au tournant du couloir : quelqu’un s’éveillait dans l’obscurité dense.

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Komety

Une famille soviétique ordinaire, au milieu des années 80. Pas tout à fait ordinaire en réalité, mais c’est ainsi que la perçoit le jeune narrateur, se préparant à quitter doucement l’enfance pour l’adolescence, observateur fin de fort nombreux détails qui l’entourent, mais peu lucide alors en matière de situation économique et de privilèges éventuels. Entre un père ingénieur spécialisé, souvent appelé en mission aux quatre coins de l’Union, et une mère géologue spécialiste des catastrophes naturelles, c’est des franges de son éducation confiées de facto à ses deux grands-mères, franges sans doute minoritaires en temps passé, mais majoritaires en impression durablement laissée, que nous entretient essentiellement de ses minutieuses et feutrées enquêtes visant à découvrir ce qui, fatalement, obligatoirement, lui est caché des mystères du monde et de la famille. Est-ce grand-mère Tania, désormais discrètement issue d’une famille noble et n’ayant jamais au fond renié la religion, ou bien grand-mère Mara, authentique héroïne prolétarienne portant encore chevillés au corps les objectifs du Parti (ou encore – qui sait ? – toutes les deux malgré leurs intenses rivalités, et leurs blessures partagées, issues d’une deuxième guerre mondiale, siège monstrueux de Leningrad ou si sauvage luttes forestières de partisans, guerre encore bien présente dans leurs esprits, quarante ans plus tard, et par capillarité dans l’esprit du jeune investigateur), qui détiendraient les secrets des ultimes mystères qu’il s’agit de percer à jour ?

Si chaque enfant est un enquêteur sur le sens caché de son propre univers, sur quoi peut bien porter l’investigation, dans l’Union Soviétique apparemment immuable de 1986 ? À moins que le retour de la comète de Halley et l’explosion de la centrale de Tchernobyl ne soient en effet des présages de quelque chose

Que pouvais-je chercher et où ? J’habitais un deux-pièces, j’allais à l’école, je passais l’été à la datcha, parfois, j’allais chez des amis de mes parents. Que pouvait-on trouver en ces lieux ? Je feuilletais encore et encore les livres sur les étagères en quête d’un vieux billet, d’un reçu, d’une feuille de calendrier, gardés en guise de marque-page, d’une note dans les marges. Je sortais les photographies des albums pour voir si elles n’en dissimulaient pas d’autres. Expert en cachettes – j’en avais plus d’une dans l’appartement – je cherchais celles des autres, mais ne trouvais que les cadeaux achetés à l’avance ou de l’argent mis à l’abri des cambrioleurs.
En réalité, je n’escomptais pas dénicher le « pot aux roses » dans une cachette. Il me semblait plutôt qu’un jour, je découvrirais le double visage, le double fond de toutes les choses : alors, plus l’objet serait ordinaire et sans personnalité, mieux on verrait son côté « loup-garou ».
Naturellement, cette quête ne m’occupait pas tout le temps ; cela me prenait comme une maladie, comme un envoûtement, et entre deux crises, je menais une existence normale d’écolier. Mais je n’ai aucun souvenir de ces intervalles, en revanche je me rappelle sans peine la tension de chaque instant qui accompagnait mes recherches et mon désir de trouver la preuve d’un complot du silence.
Ayant fouillé une infinité de fois l’appartement et d’autres lieux auxquels j’avais accès, je finis presque par me décourager. Tous les objets candidats au titre de « loup-garou » avaient été examinés. N’étais-je pas fou ? Le monde était bâti si solidement, sans interstices, il était si authentique dans sa transparence, dans l’indigence de son univocité, que je sombrai dans l’angoisse. Ma vie était en jeu : si je renonçais, si je me laissais convaincre qu’il n’avait pas de double fond, alors mes intuitions me quitteraient à leur tour, l’instance qui me les avait envoyées pouvant désormais choisir un autre paladin, un autre enquêteur.
Toutes les circonstances, toutes les tentatives avortées disaient : renonce ! Mais une petite voix à peine audible murmurait : si tu renonces, tu n’existeras plus, car « toi », c’est justement cette écoute intérieure, cette vision intérieure. Sans que tu le saches, chacun de tes échecs était un pas : tu es tout prêt, tu brûles, essaie une dernière fois !

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Publié en 2014, traduit en français en 2016 chez Verdier par Luba Jurgenson, le deuxième roman de Sergueï Lebedev creuse avec une extrême habileté et une insigne gouaille paradoxale le sillon tragique ouvert avec son « La limite de l’oubli » en 2012, qui s’attachait, déjà sous forme d’enquête conduite par le narrateur, à la « découverte » du Goulag par d’innocents Russes contemporains de la fin de l’Union Soviétique (on songeait alors bien entendu au beau travail mémoriel réalisé aussi par Anne Brunswic avec son « Les eaux glacées du Belomorkanal » de 2009), en explorant à hauteur d’enfant extrêmement curieux les méandres d’une Histoire soviétique longtemps figée dans ses silences et ses mythologies.

Vrai-faux roman d’apprentissage, foisonnant et hilarant même et surtout pour évoquer des moments particulièrement tragiques de l’Histoire, mixant avec une ferveur enthousiasmante et néanmoins matoise les témoignages agencés de « La fin de l’homme rouge » de Svetlana Alexievitch aux émerveillements conducteurs du « Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier, les liens telluriques secrets du « Solénoïde » de Mircea Cǎrtǎrescu aux chimères enfantines élaborées du « Voyage imaginaire » de Léo Cassil, les morts guettant leur pitance depuis leurs tombes du « Premier souper » d’Alexander Dickow aux noms héroïques imaginés du « Tchevengour » d’Andreï Platonov (revus et corrigés par une mécanique poétique parfois toute volodinienne), « L’année de la comète » est un grand roman fusionnel de pensée magique et de matérialisme dialectique, de démystification nécessaire et de respect paradoxal.

Mon père était un passionné d’échecs, nous jouions souvent. A la fin de la partie, presque toutes les figures avaient péri, leurs corps vernis reposaient en tas des deux côtés de l’échiquier comme si le champ quadrillé noir et blanc avait vu se dérouler une vraie bataille, affrontement de fantassins rangée contre rangée, folle boucherie des attaques de cavalerie.
Ma reine survivait généralement, mon père devait construire des combinaisons en plusieurs coups pour la coincer avec les pièces qui lui restaient.
Les fous et les tours, figures balourdes qui ne pouvaient se mouvoir que tout droit ou en diagonale – mon père échangeait généralement ses chevaux – assiégeaient ma reine, la précipitaient vers sa perte. J’étais émerveillé par la résistance de la reine, la pièce plus libre, que l’on ne peut vaincre en combat singulier ; là où un roi ou un fou était pris au piège, la dame s’échappait, elle.
Mes deux grands-mères assises à table ressemblaient à des reines, des figures de rang supérieur. Elles rendaient visible la tragique faiblesse, la vulnérabilité de l’homme menacé par le typhus, les courants d’air, la septicémie, le scorbut dû à la malnutrition ; l’homme se faisait encercler par l’ennemi et le voilà coupé des siens, abandonné ou blessé, portant en lui le fer de la guerre, incapable de reprendre une vie paisible, sombrant dans l’alcool. L’homme avait besoin qu’on lave et reprise son linge, qu’on lui prépare à manger, qu’on fasse des tas de petites choses à sa place, obsédantes comme les poux et récurrentes comme les rhumes d’enfant. Les grands-mères donnaient à voir la prédestination de la femme, pleureuse, veuve qui, même jeune, était en quelque sorte par avance plus âgée que son mari auquel elle survivrait de plusieurs décennies. On reconnaissait en elles l’effrayante inflexibilité féminine de l’existence, la capacité de surmonter le destin, d’organiser le monde de façon à ce que celui-ci « boite » côté homme. L’homme était une silhouette en pointillé, la femme une cariatide, leur relation était celle d’une variable à une constante.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « L’année de la comète » (Sergueï Lebedev)

  1. « Frere d’âme » de David Diop, un très beau livre passé un peu vite malgré un Goncourt des Lycéens et surtout un International Booker Prize
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    « Frère d’âme » (2018, Le Seuil, 176 p.) de David Diop est un roman qui a reçu le « Prix Goncourt des Lycéens » à sa sortie en 2018, et le « International Booker Prize » en 2021 par sa traduction en anglais due à la poéte américaine Anna Moschovakis sous le titre « At Night All Blood is Black ». Phrase que l’on retrouve dans le roman « La nuit, tous les sangs sont noirs ». C’est la première fois qu’un francophone reçoit ce prix international. Il succède à l’écrivain néerlandais Marieke Lucas Rijneveld, distingué l’an dernier pour son remarquable roman « Qui sème le vent » (2020, Buchet Chastel, 288 p.).

    J’ai reçu l’annonce du gagnant du « Booker Prize » pour 2021, soit Anuk Arudpragasam du Sri Lanka pour son livre « A Passage North » (2021, Granta Books, 304 p.). C’est un voyage entrepris par Krishan, un jeune docteur, qui va de Colombo vers le nord de l’ile de Ceylan, pour assister aux funérailles de la personne en charge de sa grand-mère, dans un pays en guerre depuis une trentaine d’années. Long monologue intérieur. Très beau et très sobre.

    Cela m’a rappelé la fiche commencée pour David Diop, reprise après avoir fini son roman, puis passé à autre chose.
    Donc « Frère d’âme » est un livre qui honore et commémore les tirailleurs sénégalais pendant la Guerre de 1914-1918. « Vous les chocolats d’Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux parmi les courageux. La France reconnaissante vous admire. Les journaux ne parlent que de vous ». C’était vrai à l’époque, et dans la bouche du capitaine Armand s’adressant à son régiment. Cela a été moins vrai lorsque ces vaillants soldats sont rentrés, du moins ceux qui le pouvaient, au pays, avec des médailles souvent, une pension quelquefois, des blessures, le plus souvent, et des traumatismes, pour tous. 134000 n’ont pas eu ces honneurs et sont restés sur les champs de bataille.
    Alfa Ndiaye a perdu son « plus que frère » dans les tranchées. Lorsque Mademba Diop, gravement blessé, l’a supplié de l’achever pour abréger ses souffrances. « Par la grâce de Dieu et par celle de notre grand marabout, si tu es mon frère, Alfa, si tu es vraiment celui que je pense, égorge-moi comme un mouton de sacrifice, ne laisse pas le museau de la mort dévorer mon corps ! Ne m’abandonne pas à toute cette saleté, Alfa Ndiaye… Alfa, je t’en supplie, égorge-moi ! ». Alfa n’en a pas eu le courage. Le roman est alors l’histoire du pardon qu’Alfa demande à Mademba, certes, en contrevenant aux règles de « la guerre civilisée », démontrant ainsi la folie de la guerre. « La folie temporaire est la sœur du courage à la guerre ». C’est finalement, ce qu’il retient des paroles du capitaine. « La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l’arrange. Elle a besoin que nous soyons sauvages parce que les ennemis ont peur de nos coupe-coupe ».

    Commence alors une sorte de vengeance de la part de Alfa, qui ne craint pas, ne craint plus, la peur. Il s’infiltre dans les rangs ennemis et en rapporte un fusil, avec la main qui le tenait. L’ennemi, « il a les yeux bleus » comme le lui a dit à plusieurs reprises son frère Mademba agonisant. Cela va devenir une sorte de rituel, une façon d’exorciser la mort de son frère d’âme. « Par la vérité de Dieu, j’ai été inhumain. Je n’ai pas écouté mon ami, j’ai écouté mon ennemi. Alors, quand j’attrape l’ennemi d’en face, quand je lis dans ses yeux bleus les hurlements que sa bouche ne peut pas lancer au ciel de la guerre, quand son ventre ouvert n’est plus qu’une bouillie de chair crue, je rattrape le temps perdu, j’achève l’ennemi. Dès sa seconde supplication des yeux, je lui tranche la gorge comme aux moutons de sacrifice. Ce que je n’ai pas fait pour Mademba Diop, je le fais pour mon ennemi aux yeux bleus. Par humanité retrouvée ». Cela va aussi devenir une incitation pour le capitaine à encourager la sauvagerie. Un certain Jean Baptiste va donc lui aussi couper des mains, et les coller sur son casque et en criant « sales boches, sales boches ». Mais « l’ennemi aux yeux bleus » le repère vite dans ses jumelles et le tue. Plus futé, Alfa part de nuit et accomplit ce qu’il juge être son devoir. Il provoque ainsi l’effroi, on le croit fou ou sorcier, un « dévoreur d’âmes », un « dëmm ». Rébellion de ses camarades, blancs, les toubabs. « Ils disent que beaucoup de copains de guerre sont morts à cause de moi, pour avoir reçu des balles qui m’étaient destinées ». A ces hommes, le capitaine crie « Vous êtes des lâches, vous êtes la honte de la France ! Vous avez peur de mourir pour votre patrie… ».

    « Les sept mains qui me restent sont comme mon sourire, elles montrent et cachent à la fois les éventrations des ennemis qui me font rire aux éclats en secret. La douleur c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la furie on ne doit pas les rapporter dans la tranchée ». Evidemment, cette attitude agace l’encadrement. On le confie au docteur François. « Par la vérité de Dieu, le docteur François est un bon homme. Le docteur François nous laisse le temps de penser, de nous retourner sur nous-mêmes…. Le docteur François nous demande de dessiner tout ce qu’on veut. Je sais, j’ai compris que derrière ses lunettes qui grossissent ses yeux bleus jumeaux, le docteur François regarde le dedans de nos têtes ».

    La folie de la guerre. Où est-elle ? N’est-ce que vengeance aveugle, contre qui, contre quoi. De façon plus surprenante, ce n’est pas pour qui ou pour quoi. Alfa et Mademba. « Nous avons grandi tout doucement, Mademba et moi. […] A l’âge de quinze ans, nous avons été circoncis le même jour. Nous avons été initiés aux secrets de l’âge adulte par le même ancien du village. […] Le plus grand secret qu’il nous a enseigné est que ce n’est pas l’homme qui dirige les événements mais les événements qui dirigent l’homme. Les événements qui surprennent l’homme ont tous été vécus par d’autres hommes avant lui. […] Tous les possibles humains ont été ressentis. Rien de ce qui nous arrive ici-bas, si grave ou si avantageux que ce soit, n’est neuf. Mais ce que nous ressentons est toujours neuf car chaque homme est unique, comme chaque feuille d’un même arbre est unique. […] L’homme partage avec les autres hommes la même sève, mais il s’en nourrit différemment ». Une réaction à la folie par une autre folie ? « Oui j’ai compris « par la vérité de Dieu », que sur le champ de bataille on ne veut que de la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux mais temporaires. Pas de fous en continu, dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage sa douleur et sa furie ».

    Folie sanguinaire ? Non pas. « Si à ce moment-là ses yeux bleus ne s’éteignent pas à jamais, alors je m’allonge près de lui, je tourne son visage vers le mien et je le regarde mourir un peu, puis je l’égorge, proprement, humainement. La nuit, tous les sangs sont noirs ».
    Un long cri halluciné, le pardon que demande Alfa au défunt frère d’âme. Avec des éclairs de tendresse, des retours de sa vie au village. De quoi est-il coupable ?
    Ce livre sur les conditions de la guerre, vue du côté des sénégalais, à qui, finalement les « ennemis aux yeux bleus » n’avaient rien fait ou rien subi, ce livre me fait penser à celui vu par deux indiens du Canada, eux aussi pris dans la folie meurtrière. Dans « Le Chemin des âmes » de Joseph Boyden, (2006, Albin Michel, 391 p.) traduit par Hugues Leroy, on retrouve cette atmosphère de fraternité entre indiens d’un même village, qui partent, qui tuent et sont tués, puis qui ont du mal à retrouver un semblant d’équilibre.
    A vrai dire, ces romans, qui paraissent presque un siècle après leur déroulement, ne sont ils pas l’antidote à la littérature de guerre, dure et meurtrière à la Genevoix, déjà à l’arrière quand il écrit, littérature revancharde à la mode militaire, ou pleurnicharde en attendant la revanche ?

    Publié par jlv.livres | 16 septembre 2021, 16:41

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