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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La voie de Bro » (Vladimir Sorokine)

Une naissance russe sous un signe météoritique pour expliquer et amender la genèse imaginée de « La glace ».

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RELECTURE

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Je suis né en 1908 au sud du gouvernement de Kharkov dans un des domaines de mon père, Dmitri Ivanovitch Sneguiriov. Il était alors le premier industriel sucrier de Russie et disposait de deux propriétés : l’une près de Saint-Pétersbourg, à Vaskélovo, l’autre en Ukraine, à Bassantsy, où je devais passer mon enfance. En dehors de ces terres, notre famille possédait une maison en bois au centre de Moscou, petite mais confortable, rue Ostojenka, et un immense appartement à Saint-Pétersbourg dans l’aristocratique rue Millionaïa.
Mon père avait bâti lui-même le domaine de Bassantsy, « à l’ère troglodytique de l’industrie sucrière », époque où il avait acquis plus de deux mille hectares de bonne terre ukrainienne plantée de betterave à sucre. Il avait été le premier entrepreneur russe à décider de contrôler ses propres plantations de betteraves afin de ne plus les acheter aux paysans, comme au bon vieux temps. C’est à ce moment que mon grand-père et lui construisirent une raffinerie de sucre. Ils n’avaient pas vraiment besoin d’un domaine, dans la mesure où la famille vivait déjà dans la capitale. Mais mon grand-père pusillanime avait insisté :
« À notre époque pleine de malices, un patron doit vivre au plus près des betteraves et de son usine. »

« La voie de Bro » commence avec cette technique maîtrisée par Vladimir Sorokine quasiment depuis l’origine, comme en témoignait spectaculairement son « Roman » de 1994 : proposer d’abord une narration s’emparant avec maestria des motifs du roman russe classique d’abord, puis de celui du XXe siècle ensuite, à la limite du pastiche (les 50 ou 60 premières pages du roman n’auraient certainement pas effrayé un Boris Pasternak, par exemple, ni l’Andreï Biély de « Pétersbourg » ou l’Evgueni Zamiatine de « L’inondation »), pour poser un cadre historique à la fois connu, balisé et potentiellement éternel (littérairement), pour lui faire subir ensuite un traitement de plus en plus déroutant, joueur et extrême., y intégrant avec une sauvagerie avérée des éléments parasites résolument venus d’ailleurs. La lectrice ou le lecteur, même peu familiers de l’auteur, se demanderont ainsi très vite, inexorablement : en quoi donc cette enfance bourgeoise, dans la Russie du début du XXe siècle, puis cette jeunesse marquée par la guerre et la révolution, vont-elles donc bien pouvoir se transformer ? Le principal indice, d’abord fort ésotérique bien entendu, étant la naissance du héros la nuit même de la chute de la gigantesque météorite de la Tougounska, au fin fond de la Sibérie orientale.

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De retour à la maison, je mangeais le maigre repas que m’avait laissé ma tante et je me plongeais dans la lecture des livres que j’avais empruntés à la bibliothèque universitaire. Il s’agissait principalement de livres d’astronomie et sur l’histoire de l’Univers. Les planètes et le caractère infini du monde des étoiles qui entourait la Terre me troublaient. Je prenais parfois des livres de minéralogie, mais je ne les lisais pas, me contentant d’examiner à loisir les illustrations en couleurs. Je restais fasciné des heures durant, étendu sur mon tapis. D’une manière générale, je n’utilisais aucun manuel de mathématiques et de physique, me contentant des cours. La littérature ne m’attirait pas non plus : le monde des hommes, leurs passions et leurs aspirations, tout cela me semblait dérisoire, vain et éphémère. On ne pouvait s’appuyer là-dessus comme sur une pierre. Le monde de Natacha Rostov et d’Andreï Bolkonski ne se distinguait aucunement, en réalité, du monde de mes voisins qui se disputaient tous les soirs à la cuisine à cause des réchauds à pétrole ou du seau à ordures. Le monde des planètes et des pierres était plus riche et plus intéressant. Il était éternel. Un jour, j’arrachai d’un atlas astronomique une page où était imprimée une représentation de Saturne que j’agrafai au mur. Quand ma tante s’installait pour coudre, Saturne se trouvait au niveau de sa tête. Mais pouvait-on comparer Saturne avec la tête de tante Flora qui marmonnait au sujet des bolcheviques, du mouvement des réformateurs de l’Église, du prix du drap et du crêpe de Chine ?

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Dissipé ce somptueux brouillard initial, à la machiavélique clarté cristalline, criblée d’éclats indiciels et annonciateurs, l’auteur et l’éditeur ne faisaient d’emblée aucun mystère de fond, en indiquant que cette « Voie de Bro », publiée en 2004, traduite en français en 2010 par Bernard Kreise chez L’Olivier, constituait le deuxième volet  d’une trilogie démarrée avec « La glace » en 2002. Dans ce contexte, la fable démente, où le politique et le fantastique s’entrechoquent déjà avec une gaieté macabre, d’expédition sibérienne (que ne renieraient pas les héros du « L’exploration de la Sibérie » de Yves Gauthier et Antoine Garcia) en conquête et infiltration des organes politico-administratifs de régimes totalitaires qu’il s’agit bien de dompter, de parasiter ou de phagocyter, prend tout son sens de « préquel » de « La glace », bien entendu, mais aussi de « making of » : au mystère du « comment en est-on arrivé là ? » qui habitait discrètement le premier volume de la trilogie, « La voie de Bro » propose un ensemble d’éléments de réponse à la fois très inquiétants et fort joueurs.

Je m’éveillai, reposé, mais toujours aussi inquiet. En regardant le soleil qui s’était levé, je compris soudain que je ne m’étais pas retrouvé dans cet endroit par hasard. Quelque chose me reliait puissamment à ce paysage sans vie. Et quelque chose m’attendait désormais.

Comme dans « Roman » ou dans « Le lard bleu », le travail au corps entrepris avec une certaine férocité insidieuse par Vladimir Sorokine au fil des pages se traduit avant tout par le langage, par l’usage des signes et des indices qu’il lui arrive quelque chose, qu’il mute, à l’insu des protagonistes, mais pas, normalement, de la lectrice attentive ou du lecteur observateur : apparition de capitales, multiplication des expressions récurrentes en italique, autonomisation d’un lexique restreint à usage unique et sens caché devenant de plus en plus omniprésent, détournement du sens originel de certains mots, développement de formules répétitives affirmant progressivement leur caractère incantatoire.

La hache dans les mains de Martynov scintillait au soleil. Et cet éclat de lumière me réveilla soudain. Mon cœur tressaillit, mon cerveau se remit à fonctionner. Et je finis par comprendre de tout mon être POUR QUELLE RAISON des hommes étaient venus jusqu’ici ! Ils étaient venus pour trouver cette chose immense et familière. Et me la retirer à jamais ! Je frissonnai d’effroi, la boule de mousse et le marteau m’échappèrent des mains. Pour quelle raison avaient-ils mis autant de temps à venir jusqu’ici ? Pour quelle raison cette baraque avait-elle été construite ? Pour trouver ce qui était ma joie ! Pour me priver à JAMAIS de ma rencontre avec elle !

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C’est que, plus de dix ans après ses grands débuts romanesques, déjà fort impressionnants, Vladimir Sorokine a développé une bien rare habileté (très au-delà de la seule ironie grinçante ou de la reductio ab absurdum post-moderniste simplifiée) dans le maniement de la grande allégorie, multivoque, foisonnante, perspicace, et éventuellement glaçante. Il montre ici à quel point, au service de son grand dessein de description non analytique des mécanismes intimes du totalitarisme, il peut mobiliser aussi bien l’imaginaire de « La couleur tombée du ciel » de H.P. Lovecraft que celui du « Tchevengour » d’Andreï Platonov, celui du Hugo Pratt de « Corto Maltese en Sibérie » comme celui des « Envahisseurs » de Larry Cohen, parmi bien d’autres résonances induites par cette machiavélique et logique montée aux extrêmes sous le poids de la nécessité. In fine, dans la dématérialisation progressive de l’attache humaine des « élus » – et dans sa soigneuse justification idéologique et technique -, c’est bien toute la problématique de « l’enfer pavé de bonnes intentions » que nous démonte avec sauvagerie Vladimir Sorokine (et, au passage, d’une autre manière, celle du « Hitler peignait des roses » d’Harlan Ellison, aussi bien).

Soudain, alors que je descendais dans un vallon, je perçus devant moi un grognement, des râles, un bizarre pleurnichement. Je continuai de marcher sans me retourner. Le grondement augmenta, j’entendis des gémissements. Devant moi s’étalaient des buissons. Et je vis deux ours qui déchiquetaient une femelle élan portante. L’un lui serrait la gorge entre ses mâchoires, l’autre déchiquetait son gros ventre. De la gueule de l’élan s’arrachaient des geignements rauques, ses belles et longues pattes battaient l’air, impuissantes. Les os de l’élan craquaient sous les pattes furieuses et les crocs des ours. Le contenu du ventre noir tacheté de blanc se répandit, et, avec les intestins roses et jaunes, s’échappa un petit élan qui n’avait pas eu le temps de naître. Noiraud, avec son pelage mouillé, ses grands yeux humides, il avait eu à peine le temps de bâiller de sa bouche tendre, rose et blanche, que les dents d’un ours se refermèrent sur sa tête en craquant. Le sang écarlate du nouveau-né jaillit comme une fontaine de la gueule de l’ours. Un peu plus loin, j’entendis un grognement : un ourson déjà grand se précipitait pour participer à la curée de ses parents. Une fois sur place, telle une boule de poils marron, il pénétra dans les entrailles de la femelle élan en gargouillant d’impatience.

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À propos de charybde2

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