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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Black Manoo » (Gauz)

Un Ivoirien à Paris, un maquis clandestin, une vie en avance rapide : une fable contemporaine foncièrement poignante, subtilement politique, et toujours diablement enjouée.

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Black Manoo

MOON WALK
« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’Humanité. » Pas besoin d’aller sur la mer de la Tranquillité pour prononcer pareille phrase. Roissy est sur la lune, et Air France une compagnie spatiale pour tout Africain. Quand l’Airbus s’arrime à un satellite du terminal 2E, la first class ouvre la procession d’astronautes. Couloirs de verre et d’aluminium. Les tapis roulants hâtent le pas. Puis les chemins se séparent : à droite, les passeports européens ; à gauche, le reste du monde. La zone internationale s’arrête à la ligne jaune, la France commence après. Gun Morgan a prévenu, si ce n’est pour voyager, il ne met jamais les pieds dans un aéroport.
Les taxis à la sortie du hall arrivées appartiennent majoritairement à la tribu des Toyota Hybride. Mi-essence mi-électrique, ils roulent au pétrole et au nucléaire. Hybridation des consommations, hybridation des pollutions. Black Manoo tend au chauffeur le papier avec l’adresse.
– Pour Belleville, vous préférez par porte de Bagnolet ou par porte de la Chapelle ?
Ce chauffeur a la couleur et les traits d’un oncle, sauf que son accent, plein d’ « r » rabotés, évente les alizés. Martiniquais ? Guadeloupéen ? Black Manoo ne peut pas savoir. Pas plus que celle des portes à choisir. Mais première leçon en jungle urbaine, ne jamais paraître ni surpris ni décontenancé. Ce sera « Porte de la Chapelle… s’il te plaît », plus solennelle à la prononciation. Routes, ponts, chemins de fer entortillés sur l’horizon urbain. Régiments de panneaux signalétiques en rangs le long des routes ou en escadrilles au-dessus. À peine aperçu, un support écrit disparaît, et il faut déjà lire le suivant. L’un d’eux se répète souvent, alors le regard l’accroche. « A1, Paris par porte de la Chapelle. » Le client est roi, l’Hybride suit ses voies.
Le chauffeur parle. Beaucoup. Tous les taxis du monde font pareil. Au démarrage : tirades météorologiques ; pour l’accélération : lourdeur des taxes ; au virage : résultats sportifs, football, bien sûr ; au moment du freinage : questions.
– Vous venez d’où ?
En entendant « Côte d’Ivoire », changement de régime, vitesse supérieure. Moteur et logorrhée s’emballent. Abidjan, il en a souvent entendu parler à Port-au-Prince. L’homme est haïtien, donc ouragans plutôt qu’alizés. Il se présente, « Pierre Étienne ». Vraiment haïtien. Il n’y a qu’eux pour avoir des prénoms déguisés en noms, voire en surnoms. Comme Gary Victor, Hermione Léonard, James Noël… Entre les noms sur les panneaux et ceux des Haïtiens, des autos, des routes…, Black Manoo flotte dans un espace sidérant.
Le chauffeur poursuit son monologue et sa trajectoire. Une superstructure à gauche : le Stade de France. La coupe du monde est fraîche dans les mémoires, Pierre Étienne éclabousse le pare-brise de postillons jaillis des contrôles et des passements de jambe d’un joueur chauve en maillot bleu. Les essuie-glaces balayent d’approbation. Complicité homme-machine ou capteurs ultra-sensibles.
Porte de la Chapelle apparaît au bout d’un tunnel. Direction Est. L’Haïtien faufile la voiture sur le périphérique, ceinture noire en forme de haricot autour de Paris. Embouteillage. L’Hybride passe du diesel à l’électricité, de la raffinerie à la centrale nucléaire. Pare-chocs contre pare-chocs, les files de voitures sont quatre serpents de métal côte à côte. Ils glissent lentement, très lentement. Apesanteur sur macadam.

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Junkie abidjanais, féru de musique, rêvant à l’occasion à une vie meilleure, Black Manoo débarque à Paris un beau matin de la fin des années 90, par l’une de ces filières bien rodées permettant à celles et ceux à la fois connectés et disposant de quelques économies de contourner les drastiques examens des demandes de visas tourisme et affaires conduits par les autorités françaises. Avec en tête le souvenir virevoltant de son ancien mentor Gun Morgan, il va lui falloir apprendre à se débrouiller sur place, dans un univers aussi accueillant sur certains points qu’impitoyable sur d’autres, en s’appuyant sur son meilleur ami, récemment implanté sur place, dealer devenu ange gardien en de mystérieuses circonstances, et sur son improbable dulcinée, mère célibataire devant absolument le rester légalement. Après avoir tâté de la nuit parisienne, de ses charmes et de ses affres, et s’être rapidement reconnu inapte, faute de profil et de compétences sans doute, pour le genre de boulots « rangés », dans la veille et la sécurité, que détaillait avec force sourires et clins d’œil « Debout-Payé », le premier roman de Gauz, paru en 2014, il lui apparaît clairement qu’il doit offrir à la « communauté africaine » (qui prendra toujours ici de prudents guillemets) un de ces bars clandestins, cachés derrière épiceries ou lavomatiques,  maquis réinventés qui lui manquent si cruellement sous le climat parisien.

Aux temps immémoriaux où il ne fallait pas de visa pour la France, Gun Morgan, petit chanteur de Cocody, s’est payé un billet d’avion en rêvant de concerts à l’Olympia. Ni les tristes salles des fêtes de banlieue, ni les salons défaits des amis ne l’ont découragé. En quelques années, personne ne sait comment, il est devenu son propre producteur. La rumeur dit qu’il a fait fortune en toilettant les cadavres à la morgue, quai de la Rapée. La rumeur est con. Si la toilette de macchabées enrichissait, aucune morgue de France ne laisserait un Noir vivant toucher un blanc mort. Gun Morgan enregistre au 9, rue Hoche, dans les studios montés par « Eddy Barclay himself, je te dis, Black Manoo ! » À quelques pas de l’Olympia, les musiciens de toutes les couleurs se bousculent à ses auditions. D’abord parce que Gun Morgan paye cash. Ensuite, parce qu’ils aiment être dirigés par la jolie Colette Lacoste, frêle blondinette, ingénieure du son imaginative derrière sa console Telefunken aussi boutonneuse qu’un centre de commande à la NASA.
Chaque été, Gun Morgan revient à Abidjan avec un vinyle classé variété française dans les déclarations de droits d’auteur et afrofunk par les FM. Couvert de cuir de vache du béret aux santiags, il défie les tropiques. Chaque chanson, son pas de danse. Succès garanti dans les guinches et bals poussières. Le made in France cartonne toujours au pays. Gun Morgan invente les tubes de l’été avant l’heure.
Et puis les années 90 démocratisent les studios d’enregistrement, remplacent les bérets par les casquettes et le cuir par le polyester fluo. On ne voit plus Gun Morgan ni à la télé ni au quartier. Mais Black Manoo connaît son adresse dans la ville qui porte le plus joli nom de ville qu’il ait jamais entendu : Fleury-Mérogis. Pendant six ans, ils s’écrivent. Black Manoo conserve les lettres truffées de citations d’Ernest Gbogou. Il en connaît des passages entiers.
-… Pour se rendre chez moi depuis l’aéroport du grand blanc de Brazzaville, il faut entrer Porte des Lilas. Après, c’est tout droit jusqu’à Belleville. Tu ne peux pas te perdre.
Fleury, Belleville, Porte des Lilas… Il est convaincu que Gun Morgan choisit ses lieux de vie en fonction de la beauté de leur nom. Si lui s’est trouvé de si beaux cieux en France, pourquoi pas Black Manoo ?

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À nouveau, Gauz impressionne. Mêlant comme dans ses deux romans précédents une forme de faconde primesautière et gaillardement insolente à une indéniable lucidité analytique, même lorsqu’il la dissimule sous des formules caustiques et élégantes, il continue à décrypter à sa manière la longue relation entre l’Afrique et l’Occident, entre la France et ses « anciennes colonies », à travers le prisme de la Côte d’Ivoire, à Paris ou à Abidjan, et dans les replis d’un panafricanisme oscillant toujours entre le mythe et la nécessité. Loin de n’être « pas entrés dans l’Histoire », selon la formule malheureuse d’un homme politique français régulièrement mal inspiré, ses héros et ses héroïnes se glissent dans tous les interstices laissés disponibles ou rendus libres à nouveau par les processus de l’esclavage, de la colonisation, des indépendances et des re-dépendances, économiques et politiques, pour y mener leurs vies propres, inventives et poignantes – et on le vérifiera ici par un angle fort différent de celui, croisé, des incursions conradiennes et des résistances afro-marxistes de « Camarade Papa ». Dans le beau tourbillon que déploie sous nos yeux le bouillonnant Black Manoo, on trouvera aussi bien, judicieusement disposés, les squats et leurs affaires immobilières, les incendies rarement accidentels et leurs victimes, mortes ou traumatisées à vie, les stratégies matrimoniales éprouvées à l’aune de la politique d’accueil ou de rejet, les Blancs à la générosité aussi instinctive que paradoxale, les Blancs au racisme aussi instinctif que paradoxal, l’étendue toujours glaçante des corruptions « au pays » mais aussi des clientélismes et des arrangements partout, pour un récit toujours enjoué, et toujours politique. Même les récits enchâssés à l’intérieur du fil principal, et qu’Agui, « l’écrivain assidu chez Black Manoo », double fatidique de l’auteur, recueillera aussi précieusement que le reste, jouent un rôle déterminant dans ce tableau d’ensemble, alerte et dansant – tableau qui saura se faire, le moment venu, nostalgique et poignant tout en évoquant le système de santé français avec des accents étonnants et attachants, à leur tour.

Quand elle cherche à investir le pactole de l’accident qui lui fait toujours traîner la jambe droite, elle pense d’abord « restaurant africain ». En France, les cuisines du continent se résument à ce groupe nominal. Le Cameroun est à 4 000 kilomètres du Sénégal sur les cartes géographiques, mais le ndolè de Douala et le tchèp de Dakar sont voisins sur les cartes de menus. Pour la décourager, Black Manoo explique à Karol les contraintes horaires, la station debout quasi permanente, les contrôles administratifs, les redoutables Yass, Inspecteurs de l’Action Sanitaire et Sociale, le difficile approvisionnement intercontinental en denrées périssables guettées par des douaniers intègres, les clients jamais contents, surtout les blancs qui ont duré en Afrique, les clients trop contents, surtout les blancs qui n’ont pas assez duré en Afrique, et bien d’autres galères qui font des restaurateurs une caste de surhommes. (…)

La porte est fermée, seul Black Manoo détient la clef. Un appel de Karol, trois coups et il ouvre. Ne pas attirer la curiosité, rester loin des regards délateurs et inquisiteurs des Yass, les contrôleurs sanitaires. L’extrême discrétion n’empêche pas que se répande la rumeur chez les Ivoirisiens, les Ivoiriens de Paris : « Black Manoo, le vieux père de Cocody, a ouvert un restaurant ! »
La rumeur est con. Black Manoo n’est « vieux » que de ses frasques de délinquant minable sous héroïne qui ont fait sa réputation dans le quartier où il est né. « Père » ? Aucun de ses spermatozoïdes n’a bien voulu lui donner l’irresponsabilité de « père » malgré des pratiques sexuelles sans le latex recommandé par les massives campagnes anti-HIV qui ont accompagné ses années adolescentes et jeune adulte. Elles étaient tellement traumatisantes qu’il hésitait même à mettre un masque au moment d’embrasser une fille. Il ne voulait pas finir comme Freddy Mercury, son chanteur préféré après Gun Morgan. Quant à l’histoire du « restaurant », les 12 m² plantés au fond de Ivoir Exotic n’ont pas cette prétention.
Autour d’une table basse tout en longueur, on se serre sur des fauteuils au cuir élimé ou sur des tabourets pliables. Tant qu’on peut glisser un dos ou une paire de fesses, il y a de la place. Comme la porte, la petite fenêtre sur cour reste fermée. La voix d’un être humain en conversation normale est mesurée autour de 70 décibels. Un Ivoirien ne parle pas en dessous de 100. Les débats d’une dizaine d’Ivoiriens à propos de politique ou d’histoires de quartier tutoient aisément le niveau sonore d’une base aérienne. Les voisins pourraient croire à un raid et appeler le GIGN, les gendarmes d’élite. Mais l’inventeur du double vitrage a rencontré des Ivoiriens. On n’ouvre la fenêtre qu’au moment de la trêve. Quand la fumée des cigarettes est trop épaisse pour voir le deuxième voisin, Black Manoo crie : « Trêve ! » Les causeries s’arrêtent, la musique baisse. Personne n’a intérêt à ce qu’une plainte alerte la police. Personne n’a de papiers. « Rapatrié pour tapage nocturne » manque singulièrement de panache.
Black Manoo cuisine devant tous, dans un petit coin sur le chemin des toilettes. Menu unique et invariable, le « coucou », soupe de cous et de pattes de poulet relevée au piment antillais à des concentrations criminelles.

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Sami Tchak et son « Place des Fêtes », Alain Mabanckou et son « Black Bazar », Joss Doszen et son « Clan Boboto » : tous les trois, parmi d’autres sans doute, avaient su nous offrir une vision gouailleuse et acérée de la zone de frottement s’il en est que constituent, en soi, les diasporas africaines à Paris et dans ses environs immédiats. Depuis un tout autre angle du terrain, Arno Bertina nous avait proposé un aperçu clinique et bouleversant de certaines difficultés quotidiennes des sans-papiers dans son « Numéro d’écrou 362573 ». Jouant d’un superbe leitmotiv vonnegutien (son « La rumeur est con » figurant un « C’est la vie » plus qu’acceptable) et nous fournissant dans la simplicité joueuse et épistolaire de son épilogue un petit chef d’œuvre à part entière, Gauz a su à nouveau nous réjouir et nous surprendre, nous entraîner et nous questionner, mimant le faux pour évoquer le vrai, cachant la poésie dans la farce, et le rire dans les larmes, pour nous proposer, mine de rien, l’une des plus belles mises en scène qui soient de l’inattendu des fraternités – malgré tous les obstacles.

« Refusé » dans un passeport a la même signification que la fleur de lys déposée au fer rouge sur l’épaule de l’esclave des Caraïbes au temps du code noir de Colbert : nègre fuyard ! Couper une jambe en cas de récidive ! À chaque refus de visa, il ne faut pas seulement changer de stratégie, il faut aussi changer de passeport, donc de nom. Après sept tentatives donc sept identités différentes, le Black Manoo qui obtient le visa Schengen s’appelle François-Joseph Clozel, entrepreneur en visite au salon du BTP, porte de Versailles. Il est invité par Jean Lefebvre ; l’ancienne entreprise coloniale, pas le comédien. Le consulat est moins méfiant avec ses partenaires historiques. Le berner par l’orgueil est séduisant. Page 5, un timbre argenté clame Affaires, entrées multiples, durée 3 mois. Mais la photo dans son passeport lui ressemble autant qu’une otarie à un rhinocéros. En plus, le document lui donne le double de son âge.
– Je ne passerai jamais avec ça !
Black Manoo est défaitiste. Mais le canonnier n’est pas un vulgaire passeur, un salaud qui se nourrit seulement de l’espérance des autres. Le canonnier sait lever les doutes, raffermir les convictions. Il est un menteur en scène qui transforme la plus infime probabilité en immense espoir. On l’appelle canonnier parce qu’il envoie le boulet loin au-dessus de la défense consulaire. Il est un auxiliaire indispensable des dispositifs migratoires vers l’Occident. Il rappelle que la voie méditerranée, dramatique et spectaculaire, reste une exception. Le principal bleu par lequel débarquent la majorité des migrants est celui de la gomme brûlante des trains d’atterrissage sur le bitume des pistes d’aéroports. Par milliers, les consulats de France délivrent chaque jour des visas affaires, tourisme ou diplomatiques dans des pays où on gagne moins d’un dollar par jour. Ces documents sont vrais, ce sont leurs histoires qui mentent : celles que fabrique le canonnier.

Nous aurons la joie d’accueillir Gauz à la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) ce jeudi 1er octobre 2020 à partir de 19 h 30.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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