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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le pianiste déchaîné » (Kurt Vonnegut)

En 1952, un premier roman – et la première vraie dystopie de l’efficacité marchande.

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RELECTURE

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En 1952, un jeune (il a alors tout juste 30 ans) vétéran américain de la deuxième guerre mondiale, revenu en 1945 de cinq mois de captivité pour tenter – sans succès in fine – d’obtenir un doctorat en anthropologie dans le cadre du G.I. Bill, avant de se faire embaucher comme rédacteur publicitaire chez General Electric pour subvenir aux besoins de sa famille, publie son premier roman dans l’indifférence quasi générale. Ce jeune vétéran, c’est Kurt Vonnegut Jr., et s’il devra attendre dix-sept ans et le succès planétaire de son sixième roman, « Abattoir 5 », pour obtenir enfin la reconnaissance méritée, son « Pianiste déchaîné » (titre français relativement malheureux, mais désormais consacré, pour un « Player Piano » d’origine qui désigne avant tout un piano mécanique, automatique) mérite indéniablement une place à part, spectaculaire, dans la littérature dite générale comme dans la littérature dite de science-fiction.

Certaines personnes, y compris le célèbre père de Paul, avaient, en des temps anciens, parlé des ingénieurs, des administrateurs et des savants comme s’il s’était agi d’une élite. Lorsque les choses commencèrent à s’acheminer vers la guerre, on avait admis que la seule réponse à donner à l’écrasante supériorité numérique de l’ennemi était le savoir-faire américain, et il avait été question de construire des abris plus profonds et plus épais pour les détenteurs de ce savoir-faire et de retenir cette élite de la population loin des premières lignes du front. Mais bien peu de gens avaient à cœur l’idée d’une telle élite. Lorsque Paul, Finnerty et Shepherd avaient obtenu leurs diplômes universitaires, ils s’étaient sentis mal à l’aise de ne pas aller combattre et humiliés à l’idée de ceux qui y allaient effectivement. Mais, à présent, la notion d’élite, la certitude de leur supériorité, le sens du bien-fondé d’une hiérarchie que couronnaient les directeurs et les ingénieurs, tout cela était ancré dans l’esprit de tous les diplômés de l’université et ne leur posait aucun problème.

 

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À travers le personnage étonnant de Paul Proteus d’abord, cadre supérieur, ingénieur et administrateur (on dirait certainement aujourd’hui « manager »), en charge du complexe industriel d’Ilium Works, à travers son couple idéal, sa maison idéale et son ambition initialement idéale, à travers ses doutes ensuite, naissant notamment de sa curieuse empathie pour les non-cadres, relégués dans un rugueux welfare state « de l’autre côté du fleuve », Kurt Vonnegut est certainement le premier auteur à avoir appréhendé avec autant d’acuité les conséquences psychologiques et sociales – et donc, nécessairement, politiques – de l’idéologie de l’optimisation locale et de l’efficacité comme fin quasiment en soi née de la conjonction du capitalisme et du progrès technologique, stimulée par les nécessités absolues de la deuxième guerre mondiale. Avec ce personnage nageant malgré lui entre deux eaux, membre éminent de la classe dirigeante mais sensible à son corps défendant aux multiples revers de la médaille, avec ses confrontations aux certitudes de ses pairs et de ses supérieurs, aux flottements fatigués de toutes celles et tous ceux dont le travail a disparu – car les machines le font mieux -, aux perspectives vides de sens de ces ex-prolétaires ouvriers et employés dits « non-qualifiés » (que le progrès augmente toutefois chaque année de nouveaux venus qui s’étaient crus jusque là hors d’atteinte), condamnés à l’Armée (de pure représentation – à moins qu’elle ne puisse être le cas échéant mobilisée face à quelque ennemi intérieur) ou aux brigades de Reconstruction et Récupération (exécutant principalement des travaux de voirie à la très faible productivité assumée – pour les occuper et pour donner un semblant de contrepartie aux prestations sociales minimales auxquelles tous ont droit), Kurt Vonnegut appuie avec une force extrême sur un point sensible qui n’a toujours pas fini de hanter nos consciences et nos imaginaires comme nos réalités les plus concrètes, soixante-cinq ans après la publication de ce roman.

 

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Paul se sentit mieux lorsqu’il pénétra dans le bâtiment 58, un édifice long et étroit qui s’étendait sur la longueur de quatre pâtés de maisons. C’était son préféré. On lui avait dit qu’il fallait abattre et remplacer l’extrémité nord du bâtiment, et il en avait dissuadé le Siège général. Le bâtiment de l’extrémité nord était le plus ancien de l’usine et Paul l’avait sauvé… en raison de son intérêt historique pour les visiteurs, avait-il dit au Siège général. Mais il détestait et décourageait les visiteurs, car en réalité il avait sauvé l’extrémité nord du bâtiment 58 pour lui seul. C’était l’atelier primitif construit par Edison en 1886, l’année même où il en ouvrait un autre à Schenectady, et le fait de le visiter atténuait les débuts des crises dépressives de Paul. C’était, pensait-il, un vote de confiance venu du passé, où le passé reconnaissait à quel point il avait été humble et médiocre, où l’on pouvait du regard aller d’hier à aujourd’hui et voir que l’humanité avait véritablement parcouru un long chemin. Paul éprouvait de temps en temps le besoin de s’en assurer.

Beaucoup plus précis dans son orchestration des rouages sociaux et politiques naissant « mécaniquement » de la nature même de l’idéologie du travail et du but du travail qui peut être mise en œuvre depuis l’avènement du capitalisme industriel et « scientifique » que les grandes dystopies littéraires consacrées, aussi puissantes soient-elles, à l’image du « Nous autres » (1920) d’Evgeni Zamiatine, du « Meilleur des mondes » (1932) d’Aldous Huxley ou du « 1984 » (1949) de George Orwell, sans doute paradoxalement plus proche au fond de la réflexion sur les conséquences de la technique qui habite les travaux de Jacques Ellul, ou, côté fictionnel, les « Abeilles de verre » (1957) d’Ernst Jünger« Le pianiste déchaîné » demeure d’une glaçante pertinence et d’une redoutable actualité, résonnant par exemple de manière très immédiate avec les interrogations qui parcourent l’excellente et récente anthologie des éditions La Volte, « Au bal des actifs (Demain le travail) ».

Il existait quelques hommes à Homestead – comme ce barman, les policiers et les pompiers, les athlètes professionnels, les chauffeurs de taxis, des artisans particulièrement habiles – que les machines n’avaient pas remplacés. Ils vivaient parmi ceux qui avaient été évincés, mais ils se montraient distants et quelquefois brutaux, voire arrogants avec la masse. Ils éprouvaient de la camaraderie pour les ingénieurs et les administrateurs de l’autre rive du fleuve, sentiment qui, soit dit en passant, n’était nullement partagé. On pensait généralement, sur l’autre rive, que ces personnes n’étaient pas assez brillantes pour être remplacées par des machines ; elles exerçaient simplement leurs activités là où les machines ne s’avéraient pas économiques. En bref, leur sentiment de supériorité était injustifié.

 

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À la différence de beaucoup trop d’œuvres d’anticipation de l’époque (il y a heureusement de bien belles exceptions), « Le pianiste déchaîné » – et bien qu’il s’agisse alors d’un premier roman – est aussi une redoutable machine technique littéraire, utilisant déjà certains des outils qui feront la gloire ultérieure de Kurt Vonnegut : présence d’un personnage décalé et hilarant apportant un contrepoint précieux et un point de vue radicalement différent sur « ce qui se passe » (ici, le Chah de Brathpur, lancé dans une visite guidée de l’univers américain en compagnie de son interprète et du délégué du département d’État, le docteur Halyard), télescopage de personnages dans un mur d’incompréhension réciproque (à saisir autour de l’épisode de la ferme traditionnelle, par exemple), jeux sournois de destruction de l’univers domestique bien-pensant (les entrelacements de vaudevilles à la fois semi-invisibles et considérés, bien entendu, comme allant de soi, en sont emblématiques), jeu incessant sur les registres de langage utilisés, parodies nichées à l’intérieur des parodies (le jeu feutré des conjurations et des paranoïas, sous son sérieux apparent, fait mieux qu’anticiper sur le ballet joyeusement délirant de la trilogie « Illuminatus » (1975) de Robert Anton Wilson et de Robert Shea), et bien d’autres réjouissantes subtilités encore.

Paul enviait l’esprit de Finnerty car Finnerty pouvait être tout ce qu’il désirait, et toujours brillamment. Quoi que les temps eussent réclamé, Finnerty aurait été parmi les meilleurs. Si l’on s’était trouvé dans l’âge de la musique, Finnerty aurait été – et, en fait, était – un grand virtuose du piano… ou il aurait pu être architecte, médecin ou écrivain. Avec une intuition inhumaine, Finnerty était à même de comprendre les principes de base et le fonctionnement de pratiquement toute œuvre humaine, sans s’en tenir au seul art de l’ingénieur.
Paul, lui, n’aurait pu être autre chose que ce qu’il était, pensait-il. En remplissant à nouveau son verre, il supposa qu’il n’aurait pu agir autrement que d’arriver à cet instant, dans ce living-room, sous le regard d’Anita.
C’était une pensée terrifiante que de se sentir à ce point intégré dans les rouages de la société et de l’histoire et d’être ainsi capable de se mouvoir sur un seul plan et sur une seule ligne. L’arrivée de Finnerty était perturbante, car elle ramenait à la surface le doute : la vie devait-elle être ainsi ? Paul avait songé à recourir aux services d’un psychiatre qui l’aurait rendu docile, satisfait de son sort, aimable envers tous. Mais à présent Finnerty était là, le poussant dans l’autre direction. Finnerty avait, semblait-t-il, vu quelque chose en Paul qu’il n’avait pas vu chez les autres, quelque chose qui lui avait plu… peut-être bien cette trace de révolte que Paul commençait seulement maintenant à soupçonner. Pour une certaine raison, Finnerty avait fait de Paul son seul ami.

Soixante-cinq ans après sa publication, cette fulgurance d’un jeune auteur de trente ans demeure une clé puissante d’appréhension et de compréhension du monde de 2017. Et une clé parvenant à être simultanément hilarante et d’une singulière poésie.

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À propos de charybde2

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