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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Une impossibilité » (Laird Hunt)

Un exceptionnel roman noir beckettien, où tout est dans le non-dit, le tabou transgressé et le prix à payer, toujours.

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Une impossibilité

Publié en 2001, traduit en français en 2005 par Christophe Marchand-Kiss chez Actes Sud, le premier roman de Laird Hunt réussit d’emblée l’un de ces miracles littéraires qui laissent le lecteur pantois. Il développe en effet une mécanique narrative insensée lui permettant, dans l’indétermination permanente de son narrateur, véritable Bartleby en action au quotidien, de tourner perpétuellement autour d’un vaste objet essentiel, qui serait, disons, son activité principale exacte, sans jamais l’affronter, ne semblant l’évoquer que quasiment par hasard, au gré des innombrables activités secondaires qu’il entreprend, ou qui surgissent devant lui.

À cette époque, deux ou trois choses m’occupaient qui semblaient me prendre sans nécessité beaucoup de mon temps, et qui, bien entendu, étaient incontournables. L’une de ces choses consistait à enclencher le processus d’acquisition d’un article qui se révélait très difficile à obtenir. Une autre consistait à élaborer une méthode susceptible d’établir si oui ou non mon lave / sèche-linge qui fonctionnait mal était sous garantie, etc. On m’avait dit qu’il y avait des papiers. Je savais qu’il y avait des papiers, mais où étaient-ils ? Puis au milieu de la nuit, littéralement au milieu de la nuit, je sus. Je dis à l’homme au téléphone que les papiers – derrière le lave / sèche-linge, par terre, quand la fuite s’était produite – avaient été mouillés, puis détrempés, et qu’on ne pouvait plus maintenant, bien que je me fusse employé à les faire plus ou moins sécher, à les détacher les uns des autres. Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne, puis on me dit d’apporter les papiers au magasin où l’on saurait les déchiffrer et où, pus-je ajouter, une fois que j’eus mis devant lui ce fouillis chiffonné, ils ne l’avaient pas été.
Donc, il y avait cette chose et une ou deux étonnamment identiques, quoique tout à fait différentes, bien entendu, qui m’occupaient en ce temps-là, ou qui m’occupaient au moins une partie de ce temps. L’autre partie, je ne m’occupais  à rien, un rien qui consistait pour l’essentiel à me coucher sur le plancher et à fixer le plafond.
Le plafond était nouveau pour moi.
Comme l’était le plancher.
La disposition des fenêtres, elle aussi, ne cessait de me déconcerter, et mes épaules ne cessaient de heurter des morceaux de maçonnerie inattendue, et je ne cessais de me réveiller le matin ou au milieu de la nuit, effrayé.
Bien que la chose, dans mon cas, n’eût jamais rien eu d’inhabituel.

The-Impossibly

Ce réjouissant tourbillon brownien, qui semble toujours demeurer à distance des choses, de la réalité, ou de l’essentiel du temps qui passe, spirale toutefois, insensiblement d’abord, puis de plus en plus vite sous l’effet de quelque force de Coriolis non repérée, vers un chaos onirique dans lequel le héros semble évoluer, malgré tout, relativement à l’aise, même si le lecteur, à ses côtés, notant au passage les interventions de quelques personnes rencontrées, se demande par moments si, en effet, ce narrateur n’est pas un peu simplet.

Contrairement à un univers de type dickien où l’atmosphère de rêve éveillé proviendrait d’une interpénétration fallacieuse de plusieurs réalités et de plusieurs perceptions, le monde dans lequel évolue le narrateur de Laird Hunt est solide, terriblement solide : c’est le réseau incroyablement serré des contraintes, des interdits, des codes et des règles de conduite et de parole qui lui donne cet air constamment halluciné, et qui empêche longtemps le lecteur d’accepter la parfaite honnêteté de ce qui lui est confié, ou caché, ou les deux.

Alors, je le répète, nous étions arrivés.
En ville et dans mon appartement qui avait été saccagé.
John me regarda, regarda les décombres de l’appartement, puis devint fou furieux.
Merde, dis-je, quant à moi. Plusieurs fois.
Lorsqu’il fut plus calme, quelques minutes plus tard, il demanda une explication.
Il dit ceci, les tiens ou les leurs ?
Les miens.
Les tiens ?
Oui.
Quelle merde, hein ?
Je sais.
Tu ne sais rien.
Exact.
Tu ne sais rien de rien.
Non.
Il ramassa quelque chose sur le plancher et dit, j’ai acheté ce chouette souvenir sur un petit marché à flanc de montagne pendant un orage.
Il en attrapa un morceau.
Il attrapa un morceau de quelque chose d’autre.
Je dis quelque chose.
Il dit, va te faire foutre, nous entreprîmes alors une espèce de mtach de catch, puis il fut sur moi.
Maître ? dit-il.
Ouais, maître, dis-je.
Dis maître John.
Je le dis.
Il me libéra.
Il marcha quelques instants dans la pièce.
Puis s’assit.
Parfait, dit-il. Parfait, excellent. Impeccable.
Je hochai la tête.
Il me regarda.
Nous étions assis.
Bon, mais pourquoi ils ont fait ça ?
Je haussai les épaules.
Il me saisit par la nuque, m’attira à lui, et me donna un coup de poing.
Alors je lui dis. Tout.
Il convint avec moi, à cent pour cent, comme il dit, que mes actes et mes non-actes, je les appelais comme je voulais, avaient été stupides.
Beau travail, tête d’âne, telles furent ses paroles exactes.

LairdHunt_AF

Au fil d’une narration qui bénéficie par périodes d’un temps « mis à plat », à la manière des Trafalmadoriens de l’ « Abattoir 5 » de Kurt Vonnegut, les autres personnages, partenaires ou complices, et les inadvertances du héros lui-même, s’affranchissant occasionnellement des tabous concernant la verbalisation de leurs véritables activités, laissent perler une autre réalité dans les interstices de leur amitié factice ou de leur amour impossible : travailler pour une organisation aussi puissante que criminelle, exigeant la plus extrême discrétion même entre « collègues », n’est pas sans impact sur la vie privée, ou ce qui en tient lieu, ainsi que nous le prouvent l’infernale pièce close sartrienne établie ici à l’échelle d’une vie et les incessants non-dits beckettiens qui peuplent le récit et lui donnent son absence de chair, contre tout espoir secrètement nourri par tel ou tel protagoniste.

Formidable travail de réécriture secrète du roman chandlérien ou hammettien, « Une impossibilité » fut d’emblée profondément admiré par Percival Everett, et venant de l’auteur de l’insondable « Montée aux enfers », on comprendra aisément pourquoi, à la lecture des deux œuvres.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

La rencontre avec Laird Hunt à la librairie Charybde, le 12 février 2014, peut être écoutée avec intérêt ci-dessous, et on admirera le talent de ma collègue et amie Charybde 1 pour évoquer magiquement « Une impossibilité » sans rien en dévoiler.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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