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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Tombant » (Fabien Clouette)

« Est-ce le genre d’images qui revient hanter ? » Le télescopage mémoriel de l’ordinaire et du sensé au moment de plonger pour la dernière fois. Fabuleux.

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Le souffle n’est plus évident. J’ai comme un arrière-goût de poivre en bouche. Quelques fourmis s’agitent le long de mes jambes, dans la pulpe de mes doigts. On n’y voit rien et pourtant je sens un regard. Il n’est pas are que ce soit le paysage qui nous regarde. Sous l’eau il n’y a plus que les paysages des souvenirs. Ils m’observent couler. Ces paysages immédiats, ce sont des parkings de plage à l’aube, presque vides, des paillotes avec des clés sur la porte, des scooters rouges garés en bas d’appartements de front de mer, des boîtes de nuit fatiguées par la saison, des bacs à marée remplis de lunettes de soleil fluo, des aquariums grands comme des océans. C’est une succession d’instantanés, avec le pari qu’une des images sorte nette, celle, de nuit, en grand-angle, d’un break avec quelques points de rouille aux flancs faisant une sortie de route le long d’une falaise de granit.

Un été en bord de mer, le drame. Quatre jeunes adultes du coin, ensemble en voiture pour une plongée subaquatique bien méritée, manquent un virage et sont précipités du haut de la falaise. Tandis que le véhicule sombre dans l’abîme de plusieurs dizaines de mètres de profondeur, l’un d’eux, qui n’est peut-être déjà plus vivant, mais n’est ni mort sur le coup ni ayant pu s’extraire de justesse par une fenêtre fracassée de l’habitacle, est pris de cette mythique poussée mémorielle des derniers instants, sous une forme néanmoins redoutablement inhabituelle : « Tombant ».

Il ne s’agit pas ici du brutal et célèbre flash-back qui constituait « Les choses de la vie » chez Claude Sautet (que Laurent Banitz avait déjà si magnifiquement transfiguré dans son « Un âne plane » en 2015), mais bien d’une reconstruction extrêmement élaborée – sans aucun reniement de son innocence primordiale – des tenants et aboutissants d’un été ordinaire (supposant de parvenir à reconstituer ce qui fait le banal, le quotidien et le résolument autre), en assemblant les bribes apparemment insensées, ou au contraire beaucoup trop riches de sens (et l’on songera sûrement alors à la Caroline Hoctan de « Dans l’existence de cette vie-là »), qui l’ont jalonné.

Formidable narrateur omniscient disposant de quelques minutes seulement, qu’il peut toutefois subjectivement étirer à l’infini si nécessaire, lui nous raconte donc l’été passé et ce qui l’a précédé lorsque c’est pertinent (pour lui). Extraordinaire flux de conscience qu’il tente pourtant drôlement d’organiser, en limitant les coqs-à-l’âne à l’inévitable rappel du présent en cours de noyade. Son amie d’enfance Stella, star locale du football, sa sœur V., devenue monitrice de plongée après un bref passage par l’armée, et dont il est – sans peut-être en prononcer les mots – très vite tombé amoureux, l’espagnole Isabella, footballeuse de passage d’un petit tournoi international, devenue l’amoureuse à son tour de l’ami Cosmos, pêcheur tout juste disparu en mer, ou même Ponce, le collectionneur de téléviseurs hantise des villas vides, deviennent ainsi les piliers temporaires et solides d’une remémoration active, celle d’un univers à la fois simple et puissamment ramifié, que l’on pourra largement supposer être celui des côtes bretonnes de la Manche, là où les activités touristiques (en y incluant l’atmosphère étrange s’installant volontiers hors de l’été étendu, chère au Sylvain Coher de « Hors saison » et de « Nord-Nord-Ouest ») et les activités halieutiques traditionnelles s’entrechoquent doucement (le sort tragique et mystérieux du chalutier Bugaled Breizh , subitement tombé au fond en 2004 demeure ici un réel traumatisme), et là où les effets tardifs d’une décentralisation et d’un désamour vis-à-vis des grandes villes viennent inscrire dans le quotidien travaillé toute sorte de jobs jadis improbables ici.

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Trois mois plus tôt, je ne connaissais ni le goût de la cardamome ni la plongée. Tout le monde souriait en disant : ça y est, c’est l’été. Je me souviens que c’était une journée normale au travail. J’avais fait de la manutention. J’avais passé une partie de l’année à agrafer des câbles chez des gens, à agrandir des trous à la tarière et à trimbaler des poteaux. Ce jour-là, le dernier jour de mon contrat, je portais du matériel d’un point à un autre. C’était le premier jour qu’on passait vraiment en plein soleil. Alors qu’on préparait le terrain pour la trancheuse, une collègue nous a fait remarquer qu’un voilier s’était échoué sur un banc. Tous les maçons avaient arrêté leur travail pour regarder longtemps la scène. Deux femmes avaient passé la matinée à faire des relevés de points où on devait enfouir des tubes. La plus jeune avait demandé à faire plusieurs trous pour chercher de la roche. On allait devoir procéder autrement, avec des kilomètres de bétonnage s’il le fallait, parce que tous les trous étaient inondés, sauf celui de la digue. Tous les chantiers devaient renforcer la digue. La patronne disait aux autres planteurs que, de toute façon, toutes les digues étaient bâties sur du sable. Un jour ça s’écroule, il n’y a rien de plus normal pour des grains de sable que de faire craquer des digues. Elle levait les épaules et disait : l’essentiel, c’est de ne pas se faire en plus bouffer par les lichens. Ils rêvent de remplacer la terre émergée par des niveaux de digues. Après l’échouage du voilier, je me souviens avoir bougé, pendant une heure peut-être, des panneaux et des plaques de métal pour cacher les trous. Mais dans ma tête, c’est le trou noir. Je portais des choses sans y penser. Je me refaisais les doublages sur lesquels j’avais travaillé les soirs de cette semaine au studio. Il avait plu chaque fois ; on était restés à l’intérieur pendant les pauses. Une longue scène sans parole. Je ne sais plus pourquoi on l’avait regardée en entier, s’il n’y avait pas de répliques à doubler. Comme j’avais l’esprit ailleurs avec ces doublages pleins la tête, j’ai dû trébucher, faire tomber la plaque sur le bitume et sur une grande flaque. J’ai croisé le regard d’une femme dans un appartement de la corniche, qui a fait un mouvement de recul derrière un rideau. J’ai le souvenir au même moment d’une partie de vêtement totalement trempée au contact de ma peau. Quelque chose de salé, pas de la pluie, qui aurait stagné là. Quand j’étais gosse, je m’amusais à courir le long de la paroi de Rochebonne entre deux lames. Il y avait près de l’éventail de pierre une sorte de traverse. Ils avaient construit la digue comme ça, par un rétrécissement soudain. C’était en descente, puis on débouchait sur des centaines de carreaux de pierre trempés par le sable. Tout le monde le faisait. Tout le monde finissait avec les vêtements trempés. Un jour, il y a quelqu’un, pas forcément un enfant, qui s’est fait emporter par une lame. Les flics ont sorti tous leurs jouets. Parfois, sans que je m’en rende compte, le bruit des pales atomise une partie de mes pensées. Au feu rouge, de nuit, en plein milieu d’un baiser. Je peux être en train de travailler aux chantiers ou au studio de doublage, quelque chose de manuel, n’importe quel contrat d’intérim, de la manutention, avoir les bras enfouis jusqu’aux coudes dans la terre pour paysager des jardins, que j’entends tout à coup les pales tournoyer en tapage comme si ça montait depuis les nappes. Le pire c’est qu’ils n’ont rien trouvé ce jour-là. C’est un promeneur qui a signalé le corps gonflé des jours après. Il paraît que sa ceinture s’était prise dans une cardinale qui ne découvrait qu’aux grandes marées. Il paraît qu’un chien l’a trouvé et joué une bonne partie de l’après-midi avec une chaussure en charpie. Tout le monde en uniforme en train de courir sur le sable après le chien et le pied du noyé. C’est le genre d’images qui revient hanter. Dès qu’on voit un hélicoptère survoler la côte, on y pense. En plus, il y avait toujours des hélicoptères dans les séquences qu’on doublait cette année, et toujours un paquet de personnages qui ne semblaient pas les remarquer. Je me suis relevé et j’ai continuer à porter des morceaux de métal. Le vêtement ne sècherait jamais dans ces conditions. L’eau de mer ne sèche pas. Je me serais changé si j’avais dû aller au studio pour doubler, mais on avait fini les scènes. En vidant les poches du vêtement mouillé, je suis tombé sur le coupon-cadeau. Le logo du centre de plongée était un peu effacé par les plis de la poche et les poussières de sable. Les premiers numéros, ceux de l’indicatif, étaient déjà illisibles. Je me suis dit que si je n’appelais pas maintenant, je n’appellerais jamais. Alors j’ai appelé le centre et j’ai calé une plongée, la première. Je suis tombé sur Randy, que je connaissais du centre de voile, qui m’a dit qu’il faudrait voir avec la monitrice. Il a dit un prénom, quelque chose en V. C’est comme si je ne pouvais retenir que le son vélaire, et ça m’allait bien de ne retenir que ça. Il a dit : tu verras au dernier moment, parce qu’il faudrait s’arranger avec les horaires de l’aquarium. Est-ce qu’on plonge en bassin ? Je ne veux pas plonger en bassin, j’ai dit. Il a ri. Non, mais avec la saison estivale qui commence, on a beaucoup de réservations. C’est plein, mais il y a peut-être des créneaux libres avec la nouvelle monitrice qui plonge dans les bassins, pour les nettoyer. Il a dit : alors je vais appeler l’aquarium pour qu’elle travaille là-bas plutôt la nuit. Je ne comprenais pas. Il continuait : tu plongeras avec elle pendant la journée, comme ça. Viens et vois avec elle. C’est la sœur de Stella. Ensuite, Randy a raccroché. Un petit nuage sorti de nulle part s’est mis à cracher une averse. Dans le ciel il y avait le Samu qui fonçait vers l’océan. J’essayais de le repérer, mais je ne voyais rien. J’entendais juste le bruit du moteur.

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Triturant les éléments de vie matérielle, de survie et de subsistance qui constituaient déjà l’essence du « Journal d’un manœuvre » de Thierry Metz ou des « Feuillets d’usine » de Joseph Ponthus, en les passant au prisme du songe, de la rêverie et paradoxalement de l’extrême précision indispensable à la plongée en eau déjà profonde (à l’image des plongeurs de port qui rôdaient à l’arrière-plan de « Quelques rides », son deuxième roman en 2015, et des plongeurs de combat qui jouaient eux un rôle essentiel dans « Le bal des ardents », son troisième en 2016), Fabien Clouette construit ici avec plus de détermination que jamais une littérature poétique de combat, particulièrement emblématique du travail aux éditions de l’Ogre, où ce « Tombant » a été publié en janvier 2022.

Artiste des motifs troublants et judicieux (de l’aquarium local provisoirement transformé en annexe de commissariat, à nettoyer et racler chaque nuit, après l’incendie de celui-ci, aux nombreux et indispensables rituels de sécurité de la plongée sous-marine, soin maniaque et salvateur du matériel comme respect minutieux des paliers de décompression), il nous offre dans le jeu de ces protagonistes en partance pour le fond – ou y échappant de justesse -, entre scansion du travail manuel très matériel et échafaudages vagabonds d’une production intellectuelle et poétique qui demeure le plus souvent rêvée, une formidable tentative d’appréhension d’un assemblage possible de réponses à la question souveraine : qu’est-ce que la vie réelle ? Et les échos de ces réponses liquides nous hanteront longtemps après avoir refermé ce livre.

Un jour, après une plongée avec V., autour de la mi-juillet, j’ai rêvé qu’il me rappelait parce qu’il avait besoin de moi et du break. Je lui disais que Cosmos allait en avoir besoin pour descendre en Espagne. Ponce soupirait et disait qu’il aimerait sans doute bien descendre par là-bas, lui aussi, mais qu’il fallait finir le boulot ici, avant, puis il raccrochait. Mais au lieu de le rejoindre dans les villas, j’allais plonger. Quelque chose comme six mois passaient, sans détails. On ne partait pas dans les îles. V. continuait de m’apprendre à plonger de plus en plus profond dans une eau de plus en plus froide. Ricardo vieillissait. J’avais repris quelques contrats d’intérim, mais mon rêve n’était pas assez précis pour que je sache pour quelles boîtes je travaillais. Un jour, les flics débarquaient à la poursuite de Ponce. Ils avaient trouvé mon numéro sur un morceau de brique de lait en carton qui lui servait de pense-bête et sur un ticket de parking. Je marchais sur la pointe des pieds jusqu’à la porte et je n’ouvrais pas. Les flics repartaient en empruntant l’escalier plutôt que l’ascenseur. Il y avait ensuite une coupure dans le rêve et je me retrouvais en Espagne, à mille lieues de ces histoires de téléviseurs. Une histoire de crique payante, marée haute, un agent qui fait le lien en contrôlant son identité, des touristes qui commencent à s’installer sur des transats sans remarquer l’arrestation, des vaguelettes qui caressent le sable sec. Une maison d’arrêt où fabriquer des petits paniers en tiges de plastique, des écrans allumés qu’on ne regarde pas, un jugement sévère. Je voyais ensuite des panoramas maritimes se recouvrir de nuages qui prenaient la forme de mon visage vieilli. Un des nuages chuchotait : sortir d’un mur pour entrer dans un autre. Le studio vide, la tentation de retourner chercher une TV avec l’hiver qui commence, une course-poursuite sur plus de vingt-cinq kilomètres de voie express, des hélicoptères en rase-mottes avec des caméramans. Le break filait comme sur des rails entre les autres usagers de la route. Puis un discours sur la nécessité de partir en mer pour ne pas recommencer. Des flashs d’un chalutier-usine, puis d’une ligne de ferry avec tous les passagers pris de mal de mer. Juste avant de me réveiller, je voyais un flic prendre quatre des nombreux téléviseurs qui n’avaient jamais été réclamés. Il se paramétrait un home cinéma. Le premier programme était un plan fixe sur l’océan. Le flic disait : il n’y a plus qu’en mer qu’on est bien. Puis je me réveillais. 

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Tombant » (Fabien Clouette)

  1. un dernier Max Aub pour la route

    « Connaissez-vous Jusep Torres Campalans », peintre catalan (1886-1956) ? On connait sa mère, Vicenta Campalas Jofré et son père, Genato Torres Moll dont Max Aub a retrouvé des photographies. Bien connu des milieux artistiques catalans, de Barcelone ou de Girona, le peintre, puisqu’il fut peintre et même exposa (voir le catalogue dressé de ses 68 tableaux). Cette exposition, prévue à la Tate Gallery, à Londres, en 1942, et organisée par Henry Richard Town, n’a malheureusement pu avoir lieu. Une bombe allemande tombée par inadvertance sur la maison du curateur et la détruisant, en a privé les londoniens. Comme quoi, même un organisateur d’exposition de peinture peut vivre un métier dangereux. Surtout en pleine guerre mondiale. Autre conséquence de la guerre, et on insistera auprès des enfants pour en dénoncer les effets néfastes, Jusep Torres Campalans s’exile au Mexique. Conséquence heureuse, Max Aub aussi. Mais pour ce dernier, c’est son ascendance allemande, et surtout sa religion juive, qui l’oblige à quitter Paris sur ordre du gouvernement de Vichy. On est toujours trahi par les siens.
    Sur sa vie en Catalogne, « il avait rompu toute relation avec sa famille, plus par paresse, peut-être pour une autre raison ». il faut tout de même lui accorder un sens certain de l’hygiène. « Il enduisait la brosse de pâte et frottait ses dents de bas en haut, de haut en bas, latéralement, dans les deux sens et vingt-cinq fois dans chaque position. Il avait lu sur un prospectus qu’il fallait procéder ainsi ». Peut-être le Prince Charles d’Angleterre a-t-il pris modèle sur Jusep, lui qui dispose d’un valet de chambre chargé d’étaler exactement 2 centimètres de dentifrice sur sa brosse à dents et de faire couler un bain d’eau tiède. On dit de plus qu’il ne se déplace jamais sans sa lunette (au singulier, et non en paire). Mais l’état de prince tolère ces petits conforts.
    Surtout que la vie est dure. « les chiens et même les porcs se font suer pour trouver leur nourriture ou pour trouver leur femelle. Ce qui est nouveau, ce qui est le propre à l’homme, c’est de travailler pour lui-même, pour se prolonger. Ca semble incroyable, mais nous travaillons pour exister après la mort ».
    Il y aura tout de même une exposition en octobre 1962, « Jusep Torres Campalans », à Princeton, à la Isaacson Gallery de New York, au cours de laquelle sont exposées des affiches et un catalogue de 83 tableaux. Le tout avec un prologue d’André Malraux.

    En réalité, Max Aub Mohrenwitz est né à Paris en 1903, avant de devenir espagnol par l’exil de sa famille en 1914. Son père Guillermo avait choisi de vivre à Paris, avec sa femme Suzanne et les deux enfants, Max et Magdalena. La famille choisit donc l’exil « pour ne pas être considérée comme ennemis » et s’installe à Valencia. Le père renonce alors à la citoyenneté allemande en 1916. Puis la famille déménage à Barcelone où le jeune Max s’intègre facilement « il parlait le catalan très correctement, tant la variété de Valencia que le catalan ». La guerre d’Espagne éclate alors qu’il est à Madrid. Il a déjà montré ses gouts artistiques en dirigeant le groupe Luis Llana Moret, puis la troupe de théâtre El Búho à Valencia.
    En décembre 1936, Max Aubl est envoyé comme à la légation d’Espagne à Paris. Ses connaissances du mileiux artistique catalan lui permettent de gèrer la commande et l’achat d’un tableau à Pablo Picasso pour l’Exposition universelle de l’année suivante. Ce sera la célèbre toile « Guernica », maintenant exposée à Madrid au Museo Reina Sofia, en face du musée du Prado. Picasso la peint en un mois environ en mai 1937 en réponse au bombardement de la ville le 26 avril 1937. C’est devenu le symbole de la dénonciation de la violence franquiste, puis de l’horreur de la guerre en général. Le tableau est construit comme un triptyque. Avec à gauche un soldat allongé, la tête décapitée, le bras droit coupé, avec une épée brisée dans la main droite. La figure centrale du tableau est un cheval dont le corps est transpercé par une lance. À gauche, une femme porte son enfant mort. Derrière elle, se dresse un taureau impassible, symbole de l’Espagne, de la force et aussi de la cruauté. À droite du tableau, un groupe de trois femmes désarticulées pleurent. En arrière-plan, des formes géométriques évoquent des immeubles incendiés. Selon Picasso, le taureau ne symbolise pas le fascisme, « Ce taureau est un taureau, ce cheval est un cheval. Il y a aussi une sorte d’oiseau, un poulet ou pigeon, je ne me souviens plus, sur la table. Ce poulet est un poulet. Bien sûr, les symboles. […] Il y a des animaux : ce sont des animaux, des animaux massacrés ».
    Max Aub collabore ensuite avec André Malraux à la production de « Sierra de Teruel », pour l’adaptation de son roman « L’Espoir ». En janvier 1939, Max Aub s’exile en France et s’installe à Paris où il commence l’écriture de « Campo Cerrado». Dénoncé comme communiste, il est arrêté et interné au camp du Vernet, puis en Algérie d’où il tirera son « Journal de Djelfa » en 1945. En 1942, il quitte le camp de Djelfa, direction Casablanca et Veracruz au Mexique. Il y terminera sa série de six livres du « Labyrinthe Magique » commencé avec « Campo Cerrado».
    C’est au Mexique aussi qu’il va retrouverJusep Torres Campalas, alors réfugié dans la provincedu Chiapas, où il tenait une conférence sur Cervantès pour «le trois cent cinquantième anniversaire de la première partie de Don Quichotte ». Il faut savoir que Cervantès n’est pas retenu pour tenir le rôle de gouverneur de la province du Soconusco au Mexique en 1590. Si celà avait été le cas, Don Quichotte aurait pu être mexicain. « Cervantès aurait pu faire naître Don Quichotte dans cette province mexicaine, à raison sans doute, puisque ce roman est comme le Nouveau Monde de la littérature ». Mais après tout, et Max Aub ne le dit pas, si Rossinante, la jument de Don Quichotte en avait, on l’appellerait étalon.
    Délaissant Barcelone et son grand copain catalan Pablo Ruiz Picasso que l’on finira par appeler Picasso tout court, Jusep met fin à sa carrière de peintre en 1914, année où il s’exile au Chiapas, cette province du Mexique où il va cultiver un art de vivre totalement hédonique auprès des Chamulas. Ce sont les origines allemandes de sa compagne qui précipitent cet exil, alors qu’en Europe, il menait une vie, balançant entre anarchisme et foi catholique. Il y vivra avec le crâne rasé, des habits ouvriers, une verve toujours intacte. Et surtout avec sa maxime, « Ne pas copier » un peu empruntée à Max Aub. Jusep vivra ainsi au Mexique. « Il y fit la connaissance de Jeanne Laurier qui était devenue prostituée par conviction politique ». Max Aub ne précise pas qui ou quoi était la cause ou la conséquence de cette orientation.
    Entre temps, Max Aub fait une très belle et bien documentée description des années 20 à Barcelone, Paris, avec sa bohème, les conversations avec Juan Gris, Max Jacob, les rencontres avec les marchands de toiles. Le tout sur fond de soirées du Bateau Lavoir et de la naissance du cubisme. Un « cubisme intégral » comme le décrit Guillaume Apollinaire au Salon des Indépendants de 1912, en regardant la toile « Hommage à Picasso » exposée par Juan Gris. Avec la précision que ce serait Jusep Torres Campalans qui aurait introduit le terme « cubisme ». On ne prête, surtout Max Aub, qu’aux riches. Il faut expliquer que Max Aub fait référence à des paysages aperçus du ciel par Wilbur Wright lors de ses tentatives aéronautiques, en septembre 1908 : « les maisons apparaîtront comme des cubes, les champs comme des rectangles ». Et Max Aub, de retour d’une mission en France en 1936 pour demander des aides militaires, aurait imaginé ces paysages lors d’un retour en Espagne à la tête d’une escadrille.
    Quoiqu’il en soit, on aura droit à un chapitres sur la genèse du tableau de Picasso « Les Demoiselles d’Avignon », dont les spécialistes se querellent pour savoir si c’est vraiment le premier tableau cubiste, n’étant tout simplement pas cubiste. Tout part de la peinture. « Il faut inventer, tu m’entends, inventer une peinture qui soit réellement à la mesure de l’homme. Ce que font les autres ». Puis les faits se précisent. « Tu n’as jamais été au bordel ? / C’est plein de filles pourries. / Mais non, pas du tout ». « Pablo Ruiz lui donna certains détails au sujet des maladies vénériennes ». Deux années plus tard, il le rattrape un jour et l’emmène rue d’Avignon profiter de quelques prostituées. C’est donc de cette rencontre et conversation qu’est né un des tableaux les plus célèbres de la peinture contemporaine « Les Demoiselles d’Avignon ». Si non é vero, é ben trovato.
    Il se dit aussi, selon Elena Aub, sa fille, que Max Aub aurait lui-même réalisé des toiles cubistes pour « documenter » son travail sur le mémorable génie de la peinture. Même qu’elle ajoute que, assis sur ses genoux, un de ses petits-enfants l’a également aidé à colorier lesdites créations. Voir plus loin « Juego de Cartas ».

    De ce point de vue, le livre de Max Aub, qui a lui aussi fréquenté les mêmes endroits et personnages hauts en couleur, est très intéressant. Ils donnent de Picasso une autre vision. On y apprend que Gertrude Stein aurait dit de Juan Gris que « était la seule personne que Picasso aurait volontairement éliminée de la carte ».
    Un mot pour conclure de Jorge Luis Borges en particulier, qui songeait à Jusep Torres Campalans lorsqu’il écrit son « Histoire universelle de l’infamie ». « C’est grâce à Alfonso Reyes, le grand écrivain mexicain qui fut ambassadeur dans mon pays, que nous eûmes connaissance de cet artiste au procès duquel la postérité requérait une peine aussi inhumaine qu’infondée, et sans lequel, pourtant, à son époque, rien ne serait advenu de grand ni de décisif ».

    D’un point de vue purement littéraire, le livre commence par une abondante biographie des naissances, morts, expositions et évènements politiques qui vont de 1886 à 1914, début de la guerre et exil de Jusep Torres Campalans. Suit une vie romancée de ce dernier. Puis un « Cahier Vert » sorte de journal et de pensées écrit au Mexique. C’est une série de notes et de pensées écrites et rapportées par Jusep Campalans de 1906 à 1914, lors de son exil et de sa retraite. Il y avait aussi des photographies de ses peintures et le catalogue réalisé par le jeune critique Richard Town, (lui aussi imaginaire) réalisé en 1942 pour l’exposition de la Tate Gallery de Londres.
    Le tout se termine sur « les conversations de San Cristobal ». Entretiens réalisés à Chiapa de Corzo « sur les bords sinueux du Grijalva qui se jette un peu plus tard dans les gorges effrayantes du Sumidero ». C’est en plein dans la province du Chiapas, au sud du Mexique, pas très loin de la frontière avec le Guatemala. Mais tout de même, San Cristobal est à une soixantaine de kilomètres de Chamula, ville dont le nom signifie « là où abondent les aras », des couleurs vives, une voix aiguë, mais pas de paroles sensées. C’est encore plus loin de Cuernavaca, où se sont installés Malcolm Lowry et Jane Gabrial, en cours d’écriture de « Au dessous du Volcan », qui aura des vicissitudes de publications avant de sortir en 1947. Le couple aussi aura des hauts et des bas. « Celui qui explique s’abaisse. C’est pourquoi tous les critiques sont petits ».
    C’est dommage, la rencontre du cubisme de l’un avec les cubes de glace de l’autre, cela aurait pu donner quelque chose de bien. « Il est urgent de remettre l’homme à la mesure des choses ; choses à la mesure de l’homme. Pour cela –ils nous échappent-, pour les mesurer, il faut les casser, les détruire, les détruire et repartir du désert » (allusion à peine voilée au cubisme)

    Pour compléter votre culture sur Jusep Torres Campalans, il faut vous procurer « Juego de Cartas » sorti en 1964, et réédité (2010, Cuadernos del Vigía, 368 p.). Un jeu complet (en fait 2 jeux) de 108 cartes à jouer, avec des dessins originaux (c’est marqué dessus) de Jusep Torres Campalans. Si après tout cela (y compris le catalogue de ses œuvres et le Cahier Vert qui raconte tout) vous n’êtes pas persuadé de l’existence du peintre …..

    Publié par jlv.livres | 14 février 2022, 09:43
  2. Superbe roman en effet (même si, pour moi, le narrateur est plus « omnirêvant », si j’ose dire, que réellement omniscient…)

    Publié par Weirdaholic | 7 avril 2022, 20:24

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Tombant (Fabien Clouette) – Raphmaj - 2 février 2022

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