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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Dans l’existence de cette vie-là » (Caroline Hoctan)

Dans la grande ville américaine mythique, en quête cryptée du sens de la littérature – et donc de la vie.

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Je débarque, débarque dans cette « Ville des villes », qui descend tout à la fois d’Alexandrie, de Babylone et de l’Empire alors qu’on y assiste, en direct, à la faillite la plus importante de tous les temps et que mon père est mort depuis plusieurs semaines. Aucun lien entre ces événements sinon que tout cela a quand même à voir avec la situation qui est la nôtre aujourd’hui, avec toute cette situation qui est la mienne depuis plusieurs années déjà – c’est-à-dire bien avant que cette crise ne révèle sa véritable ampleur -, situation qui va perdurer, semble-t-il, encore longtemps sans qu’on sache ni pourquoi, ni comment, mais dont je sais qu’elle n’est pas étrangère à cette sensation de découragement et de dégoût pour ce qui m’entoure, pour ce que je vis dans l’existence de cette vie-là et dont j’entends également parler à la radio ou dans les journaux, et donc à cette décision que j’ai prise de venir ici, même si cela ne doit mener à rien, même si cela ne changera rien.

Fuir, là-bas fuir, là où des oiseaux pourraient être ivres (il sera souvent question d’être mal armé, ici) ? En plein cœur de l’explosion de la crise financière dite des subprimes, à la charnière de 2007 ou de 2008, le narrateur (ou la narratrice – car toutes références précises de genre en ont été soigneusement effacées, travail sous contrainte aux sens multiples sur lesquels on reviendra), a quitté Paris pour New York, venant s’échouer dans une modeste pension de famille et sur les trottoirs de la ville, avec pour tout viatique un message singulièrement obscur laissé par son père défunt, l’enjoignant de saisir la possibilité de contacter un énigmatique avocat de la Grosse Pomme.

Simplement, ici, l’air est différent et, comme la plupart des gens qui y viennent, je n’ai qu’une idée : oublier le pays d’où je viens et qui est le mien malgré tout, oublier la situation dans laquelle nous nous enfonçons, qui est la nôtre malgré nous. Oublier même ce qui va advenir de nous où que l’on se trouve, car, s’il est dit qu’ici la situation n’est pas meilleure qu’ailleurs, on est cependant au centre et à l’épicentre de tout, certes du monde, mais du reste également : de l’artifice, de la démesure, de l’espace, de l’excentricité, du gaspillage, de l’indifférence, de la liberté, du mélange, de la mythologie, du mixage, du prodige, de la puissance, de la richesse, de la sidération, de la vanité, du vertige, comme de cette mutation générale qui a cours partout mais aussi – et surtout – au cœur même de la littérature. Car ici, il est possible de prendre la route à n’importe quel moment, de partir sur les traces de tous ceux qui l’ont prise auparavant, de tous ceux qui la prennent encore et d’imaginer que, en suivant cette route, il est possible de découvrir un secret, le secret qui permet à la langue de ce pays de produire une telle littérature qui,  d’après certains, découlerait entièrement de HUCKLEBERRY FINN, l’œuvre de celui supposé être le premier écrivain à avoir soumis à son éditeur un manuscrit tapé à la machine. J’ai donc toujours eu envie de venir ici, mais, pour de multiples raisons, j’ai constamment renvoyé ce projet à d’autres calendes.

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Le manuscrit original du « Sur la route » de Jack Kerouac

Convaincue que, peut-être, encore, la vraie vie, c’est la littérature – et que celle-ci a une importance capitale, vitale -, l’héroïne (ou le héros) de Caroline Hoctan convoque une impitoyable machine à lire le réel autrement – comme il le faut, sans doute -, à l’aide des personnages et des situations qu’elle extrait d’une connaissance encyclopédique de la littérature, américaine au premier chef, mais pas uniquement. Douze ans après « Le dernier degré de l’attachement », le deuxième roman de l’autrice, publié chez Fayard en 2016, s’attaque avec une obstination flamboyante, méticuleuse, et pour tout dire magnifique, à la matière même dont sont tissées les existences et nourris les rêves, à savoir la fiction comme fondation, la fiction comme source, la fiction comme fluide primordial, la fiction comme recours aux forêts – et plus encore au milieu du chaos frénétique et de la tentation permanente du commentaire obsessionnel et purement consommateur renforcés par la crise économique, flux paroxystique si bien saisi aussi par le Mathieu Larnaudie des « Effondrés » (dont on retrouvera plus qu’incidemment certains protagonistes, tels « Hank le Marteau » ou l’ineffable « Bernie » cher à Dominique Manotti et à son « Rêve de Madoff »).

Je pense alors que je resterais bien encore à contempler l’espace et le temps qui règnent ici de manière infinie. Dans le déroulement du temps, ne s’agirait-il pas, finalement, que d’un instant ? Je médite sur cet instant comme s’il s’agissait d’une durée transitoire mais décisive, d’une durée différée mais irréductible dans laquelle le temps s’engouffrerait en dehors de toute chronologie, un peu comme si, de la répétition des heures, des minutes et des secondes dont il n’y aurait rien à attendre que leurs processus d’écoulement, il surgirait soudain un rythme nouveau, une cadence différente, une harmonie inespérée qui offrirait l’éventualité de tous les possibles, comme à présent où, devant cet immeuble distingué, presque maniéré avec ses fenêtres à meneaux, appuyant sur un interphone qui semble me mettre en contact avec le cabinet d’avocats qui s’y situe, un signal rouge apparaît et une voix s’interroge dans un crépitement métallique. Oui ? Je prononce mon nom. Alors, la lumière de l’interphone s’éteint, le grésillement disparaît et, après un léger déclic de la serrure, la porte s’ouvre sur un vestibule donnant lui-même dans une salle aménagée de fauteuils et décorée de peintures modernes. Au fond, j’aperçois un bureau surmonté de deux écrans. Une femme en tailleur lève la tête et me regarde d’un air interrogateur. Je lui tends simplement la carte de visite héritée de mon père en lui expliquant que j’arrive du « Vieux Monde », que je suis ici pour quelque temps, le temps qu’il me sera utile de rester, le temps de pouvoir rencontrer celui dont le nom figure sur cette carte et qui aurait écrit ces quelques mots au verso.

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Au hasard très orchestré en réalité des pérégrinations par les rues, les parcs et les îles de New York la jamais nommée, usant au passage d’une poésie du méandre qui ferait écho à celle du Colson Whitehead du « Colosse de New York », Caroline Hoctan convoque en très grand nombre, sous les grandes figures tutélaires de Jack Kerouac et de Henry Miller (plutôt celui de « Big Sur », malgré la présence à Brooklyn), les écrivains et les personnages (on ne pourrait tous les citer ici : le glossaire qui aide à les « reconnaître », pour les plus dissimulées d’entre elles ou d’entre eux, occupe 28 pages savoureuses en fin d’ouvrage) de la littérature américaine et de quelques autres (on concèdera des mentions spéciales et vitales à William Faulkner, à Don DeLillo, à John Dos Passos, à Jerome Charyn ou encore à Francis Scott Fitzgerald), pour aider à résoudre la quête centrale (qui, à l’opposé des séries sur-scénarisées – dont il est beaucoup question – ou des jeux vidéo, joue pourtant avec certains de leurs codes, en une jolie et manifeste ruse) – en compagnie occasionnelle d’un jeune homme curieux et d’un éleveur de marijuana féru de Cervantès. La tonalité somptueusement flottante, entre réalité martelée par les écrans et les fils d’information, nourrie de plans de sauvetage et d’élection imminente de Barack Obama à la présidence des États-Unis, et irréalité conduite avec virtuosité hors du moment et hors du temps, s’appuie sur un parti pris méticuleux, celui d’utiliser au maximum les surnoms, les pseudonymes et les métaphores directes qui irriguent le lexique même de la littérature, qu’il s’agisse d’évoquer des personnes, des choses ou des lieux (rappelant ainsi les redoutables et hilarants systèmes d’emboîtements et de décalages qui hantaient le « United Problems of Coût de la Main-d’Œuvre » de Jean-Charles Massera), créant ainsi véritablement, sous nos yeux, l’une de ces « Second Life » , faussement brumeuse et nécessairement parallèle, dont il s’agit d’éprouver peut-être la solidité et le caractère opératoire pour chacune et chacun.

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Je tends au libraire l’ouvrage pour l’acheter. Quel putain d’enculé celui-là alors ! Je ne sais quoi répondre et regarde le libraire avec hésitation, pensant qu’en fait il ne souhaite pas ou plus vendre l’ouvrage. Je me demande d’ailleurs s’il a quelque chose contre cet auteur, mais, avant que je ne lui pose la question, il soupire et me regarde droit dans les yeux. Ce fils de pute est un styliste de la langue hors norme, mais, en plus, c’est certainement l’un des seuls écrivains capables de donner une vision du monde aussi profonde tout en nous racontant sa putain de vie… Avec cet enculé de sa mère, continue encore le libraire, vous effectuerez un de ces putains d’achats que vous n’allez pas regretter de sitôt ! J’acquiesce et en profite pour lui demander s’il connaît d’autres librairies dans les environs. Il ricane un peu. Bordel de merde ! s’exclame-t-il en reprenant son souffle, cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus de librairies ici… Il me conseille donc d’aller dans la première circonscription, où je trouverai les dernières librairies sérieuses que compte encore la ville avant qu’elles ne disparaissent à leur tour.

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Entrelacés dans le parcours ésotérique, nostalgique, et néanmoins bizarrement joyeux de la narratrice (ou du narrateur), on trouvera ainsi des dizaines de pitchs, souvent merveilleusement véhéments, concernant le rapport intime à la littérature bien entendu, mais aussi le rôle de l’art dans la consommation capitaliste, la place des séries télévisées, le rythme sourd ou criard de l’information continue, la contestation molle qui vaut acquiescement, ou même le base-ball et les paris sportifs – certaines inférences de Caroline Hoctan évoqueront sans doute pour la lectrice ou le lecteur la machiavélique construction qu’est « La toile » de Sandra Lucbert. Ne laissant jamais l’essai ou la polémique prendre le pas sur la puissance brute du récit poétique, se gardant de noyer le propos rusé sous l’accumulation joyeuse et sauvage de références (dont la désinvolture autorisée par les synonymes et les surnoms fournit le parfait garde-fou), l’autrice nous offre l’un de ces romans très rares, semblant appeler une relecture presque immédiate pour en découvrir le panorama depuis une autre perspective, mobilisant l’intelligence et le cœur pour permettre à chacune et chacun de questionner en intense profondeur son rapport à la société et à la fiction, dans l’existence de cette vie-là.

Ce soir-là, à l’occasion de la 104e série finale des « Ligues majeures » de base-ball, je retrouvai la jeune femme et ses amis dans le même bar que la dernière fois. Tous m’accueillirent comme si j’appartenais au même monde qu’eux, ce monde aisé et insouciant de crèmes anti-âge et de vêtements griffés légèrement froissés, ce monde sans grands besoins, mais toujours inquiet de pouvoir en faire exaucer les moindres.

Ce qu’en dit Alain Nicolas (grâce à qui j’ai découvert ce livre, au fil d’une discussion un soir à la librairie Charybde) dans L’Humanité est ici. Ce qu’en dit Fabienne Pascaud dans Télérama est ici. Ce qu’en dit Louise de Crisnay dans Libération est ici. Ce qu’en dit Bertrand Leclair dans Le Monde est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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