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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Quelques rides » (Fabien Clouette)

Port de pêche anodin ou nid de serpents de tous les dangers ? Faux thriller et intense réussite narrative.

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À paraître en janvier 2015 aux toutes jeunes éditions de l’Ogre, le premier roman de Fabien Clouette (après la prometteuse nouvelle « Une épidémie », parue en numérique en 2013)  ne déçoit pas, et semble une parfaite illustration du manifeste de l’éditeur, qui mérité d’être cité ici in extenso, parce qu’il est beau et résonne avec un genre de littérature que j’aime tout particulièrement :

Avec l’Ogre nous souhaitons défendre des livres qui, d’une manière ou d’une autre, mettent à mal notre sens de la réalité, traitent de ce moment drôle ou terrifiant où les choses et les gens ne semblent plus être ce qu’ils sont d’habitude, où le dehors arrête d’être sage et bien rangé. Cette interruption du flux de la normalité peut se produire de deux façons : soit dedans, avec l’altération du sensible et de la subjectivité, parfois jusqu’à la folie, soit dehors, avec l’altération du réel objectif, c’est-à-dire l’irruption d’éléments appartenant au fantastique. Notre ligne éditoriale veut donc rassembler sous une même bannière une certaine littérature du glissement de la perception, de l’effritement ou de la saturation du réel, que nous appelons, en référence à Max Blecher, la littérature de l’ « irréalité » : quand dans ce monde normalement accueillant, tout devient objet. Nous pensons à des auteurs comme Kafka, mais également Musil, Gombrowicz et Blecher pour les étrangers, ou Hardellet et Pons pour les Français, et dans un registre plus contemporain, à tous ceux qui entreprennent un rapport singulier à la réalité et à la langue, tels que Rodrigo Fresán, Antoine Volodine, Éric Chevillard, Juan Francisco Ferré ou encore Jacques Abeille.

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Hôtel sur la falaise

Un petit port de pêche français, son activité ronronnante, ses clubs de plongée, son cimetière de bateaux, ses chasseurs, ses tentatives plus ou moins heureuses pour attirer le touriste et l’investisseur : on y devine très vite les sourdes animosités, masquées derrière des sourires de façade et des convenances sociales plus ou moins bien établies, qui peuvent exister entre notables ou entre figures du lieu, et l’on imagine déjà un Claude Chabrol dépêchant sur place quelque inspecteur Lavardin pour tirer au clair ce possible imbroglio digne d’un « Poulet au vinaigre ». Ce serait déjà beau, mais ce serait sans compter avec la magie d’un point de vue narratif presque dément, et d’une écriture d’une bien rare habileté à sauter, en se jouant, de registre en registre en déjouant l’attente de la lectrice ou du lecteur.

Il faudra sans doute souvent revenir et peser chaque mot du petit texte apparemment anodin, quoique déjà déstabilisant si l’on y songe, placé en introduction de l’ensemble, comme pour détruire par avance toute tentation de suspense ou de thriller : c’est la seule clé que nous fournira directement l’auteur pour inventer un chemin dans la folie qui menace d’emporter le village, où tout tout se passe sous nos yeux – sans rien dans les manches ou les poches – mais nous déroute néanmoins en permanence, de sa brutale et fantasque poésie, effleurant l’absurde et le fantastique sans jamais y plonger. En un seul paragraphe liminaire, bien dense il est vrai, Fabien Clouette donne le ton, puis vous dévoile chaque carte du paquet, vous les montre une par une ; et pourtant, à l’issue de ce tour de prestidigitation de cent trente pages, vous resterez songeuse ou songeur, vous demandant ce qui a bien pu se passer, entre franche hilarité, inquiétude sournoise et perplexité subjuguée. Tout cela est-il vraiment arrivé ? Et vraiment comme c’est raconté ?

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Qu’on lui objecte que peinture sur merde égale propreté ; qu’il aille repeindre tout ça, la cible. On n’y voit plus les grands ronds dessinés à la craie, les marqueurs. Mais ce qui compte, c’est le bruit des impacts. Il se tient debout entre les deux coques à sec, grattant son mollet droit avec le bec du fusil vidé. On ne compte plus les points, puisque le but est d’effrayer les pies, pas de gagner au chamboule-tout. Elles reviendront, elles seraient capables de manger les moineaux, de colère, si on ramassait les fruits avant qu’ils ne soient mûrs. Il y a un hôtel, posé sur le bout d’un pré, lui-même coupé par les vagues. Dans cet hôtel, géré par Capvrai, personne ne vient jamais. Les clients ne viennent pas passer de temps par ici, encore moins y dormir ou s’y restaurer. Pourtant il y a un restaurant, et, parfois, les employés de l’hôtel y mangent. Il se passe différentes choses dans et autour de l’hôtel. Capvrai souffre d’un drôle de mal. Il incarne, sans s’en apercevoir, son frère décédé quand ils étaient enfants. Il appelle cette incarnation « chef » et lui obéit. Ce qui pourrait le sauver de cette folie, sa relation avec une jeune muette qui fait des travaux à l’hôtel, est une impasse. Dans un duel factice, au crépuscule du matin et à l’issue d’une fête, il la blesse – peut-être mortellement. C’est Tirant d’eau, un médecin sportif alors occupé à surveiller un match de poussins à quelques champs du duel, que Capvrai va chercher pour qu’il constate les faits. Ce dernier n’a rien prémédité, il subit tout. Le plus gros problème qui se pose pour lui est la décision des autorités d’installer un nouvel hôtel sur le terrain voisin. Capvrai, incarnant le chef, a provoqué lui-même cette nouvelle concurrence en s’inquiétant, au cadastre, de la nature du champ. Le premier hôtel ferme. Capvrai, qui, entre-temps, a tué le chef, son frère, pour des raisons de commodités personnelles ou parce qu’il ne pouvait faire autrement, devient le bras droit de Valse, gérant de l’hivernage de la ville, mari paranoïaque et lâche. Il participe aussi aux manœuvres du cimetière marin qui en dépend. Ce dernier est devenu, grâce à ses talents de capitaine acquis lors d’un court embarquement dans la marine marchande, un spectacle naturel pour les touristes. Bouche à oreille. Ceux-ci se pressent désormais dans les environs pour voir les bateaux s’échouer dans la coudée-cimetière. On décide de construire une plateforme sur les falaises, avec vue sur les épaves. Capvrai, obsédé par des souvenirs d’enfance de baignades et de goûters, jaloux du succès du nouvel hôtel – succès dont il est l’un des artisans malheureux – assassine son directeur, Nègue-Chin Devaux, beau-frère de Valse, dans les toilettes du préfabriqué administratif de l’hivernage. Il est jugé mais finalement gracié, après avoir plaidé la folie. On l’a plaidée pour lui. Cette histoire apparaît ici à travers les carnets et les réécritures du médecin Kopeke, en charge de l’expertise psychiatrique de Capvrai le temps du procès, repris, mis en forme et interprétés par Cashon, secrétaire médical ayant presque brillamment réussi l’examen d’entrée à la spécialité psychiatrie en septembre dernier. Si le récit de Capvrai était déroutant et laborieux à prendre en note, Cashon, distrait d’une part par le beurre du sandwich – ce beurre bien trop jaune qu’on tartine par ici – et d’autre part par les bourgeons naissants, prêts à donner des feuilles neuves et propres comme des voitures et qu’on apercevait par la fenêtre du cabinet, a traité les informations avec l’attention que sa fonction requiert : les heures supplémentaires passées au cabinet ne lui ont toujours pas été payées.

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Multipliant avec rigueur, élan et succès les échos savoureux du Stephen King de « Shining » (et son hôtel fonctionnant au ralenti menaçant), de la Maylis de Kerangal de « Naissance d’un pont » (et sa technicité significative d’ingénieur et de promoteur), du Enki Bilal de « Partie de chasse » (et son éventualité toujours présente d’un accident malencontreux), du Jean-Charles Massera de « United Problems of Coût de la Main d’Œuvre » et du Ian Monk de « Plouk Town » (et leur redoutable intégration linguistique opérée sur les clichés échangés benoîtement au comptoir de quelque café du commerce), du Hugues Jallon de « Le début de quelque chose » (et sa doucereuse sollicitude du marketing du confort et du cynisme expérimental), c’est pourtant par son double narrateur, le premier terriblement scrupuleux et conscient de sa responsabilité, le deuxième presque absent, gorgé de nonchalance et d’inadvertance, semblant le plus souvent ailleurs mais ayant bien au total compilés les informations et les témoignages nécessaires, que Fabien Clouette transforme subrepticement son petit port de pêche en un véritable comté de Yoknapatawpha arraché à William Faulkner ou un épique territoire de Region transmuté depuis Juan Benet, laissant chaque protagoniste prendre une stature puissamment mythique sous cette plume apparemment aussi détaillée qu’indifférente – comme annoncé, ou prétendu, dès l’introduction -, d’un rapporteur et d’un scribe dont il restera difficile de déterminer s’il sont furieusement idiots, copieusement machiavéliques, ou bizarrement poétiques.

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Je le voyais courir un temps derrière les éboueurs et revenir vers le bus en criant qu’il fallait attendre son frère. Quand j’ai connu les chasseurs employés par Capvrai, avant la fermeture de l’hôtel, avant le chantier, on a commencé à se réunir régulièrement, fatalement, au bar, après leurs parties. Pas vraiment un bar si vous voulez, un restaurant avec des tireuses néanmoins. Et j’espérais comme tout le monde que ça ferme, ou qu’il y ait un truc qui tombe sur la tête de Capvrai, qu’il glisse le long des bassins, quelque chose. On en serait pas là docteur, à prendre des dépositions. Ce n’était pas pour moi – j’ai la chance d’avoir trouvé cette position à vos côtés –, mais tout simplement, envers les gars. Je ne connaissais Valse que de vue, parfois sur les terrains ; il venait. Il avait pitié pour Capvrai, pour sa maladie ; il s’ennuyait profondément je crois. Avec Madame Devaux et des livreurs, le petit Pillon. Il y avait aussi la connivence d’avoir vécu sur les bateaux, dormi dans les coques, toutes ces conneries oniriques de la vie de marin. Pas comme vous, je veux dire, ceux qui y passent quelques mois sans vocation et qui reviennent et font tout un plat de l’éloignement, de l’aspect pas naturel d’être pas sur terre, de l’absence des femmes, des quelques rides qu’ils appellent tempêtes. Des pets de lapins. De l’absence des femmes surtout, pas que je fasse une obsession mais forcément, on ne sait plus se comporter après ; je pense. C’est grisant aussi de rentrer et qu’on dise « ils ne sont pas tous rentrés, mais lui il est rentré ». Ce n’était pas la guerre, juste les conditions. Un type mort de je sais plus quoi, rien à voir avec les mois en mer, il serait mort aussi à terre, mais ça participe des mythologies. On imagine qu’un grand poulpe lui a emporté la tête quand ses camarades déchiquetaient au harpon les tentacules. En fait c’est juste qu’on n’avait pas prévu assez de pilules pour son diabète ou sa gorge, et il est mort pendant que les autres jouaient aux cartes ou regardaient la télévision thaïlandaise. Tu rentres, tu jouis du charisme. Mais Capvrai n’était même pas respecté pour ça, il n’était respecté par les gens du coin que parce que ses parents payaient les employés pendant toutes ces semaines sans clients. Et le fils continuait de le faire ; c’était un moyen d’être logé et de disposer de matériel pour la chasse. Alors on pouvait vendre son derrière, comme le gamin, mais enfin, même Valse ne voulait pas de son épouse. Le petit Pillon, si vous voulez mon avis, avait un truc avec les animaux. Moi ça m’a jamais dérangé de tirer sur des biches : elles sont en surpopulation. Et je ne suis pas professionnel ; mais si j’avais dû le faire, je l’aurais fait. Il y a plus de biches que d’hommes au village, c’est certain. On en serait pas là, avec l’attardé.

Cimetière de bateaux

En une éblouissante performance d’écriture, haletante de bout en bout alors même que tout a été comme dévoilé en introduction, ces « Quelques rides » nous offrent un rare mélange de grâce suspendue, de franche hilarité, de retenue malicieuse et de sens de l’absurde sauvagement déployé – un vertigineux abîme sous nos pas, celui du pouvoir invocatoire de la narration et de l’invention.

Kopeke rature. Il décrit un hôtel à la place de la maison de retraite qu’il avait d’abord en tête. Un hôtel, à la place de la maison de retraite, fermée pour donner un espace plus rentable à la région. Il y a toujours son meurtre, et le chef, qui n’est plus le même que celui qu’il avait dans les papiers d’avant, est un maigre. Il rêve de l’ancien chef de l’hôtel, qui garde les caractéristiques que les brouillons donnaient au chef de la maison de retraite, toutes les nuits. Il l’incarne et souhaite vider l’hôtel, en tuant. On retrouve des mâchoires cassées sur des draps, ou peut-être plutôt dans la piscine. Puis il rature car il a peur que le lieu ne se prête pas à des meurtres, mais plutôt à des disparitions. Il s’agit d’un hôtel flambant neuf donc, avec des poignées en métal et des portes qui ne grincent pas, malgré leurs ouvertures et fermetures constantes du fait de l’affluence sensationnelle. Il ne sait pas comment gérer la question du luxe des chambres. C’est ce qui se passe à l’extérieur qui doit importer ici. Il faut presque insister sur le jardin, en y creusant une piscine comme ici. Jamais une fenêtre n’est fermée. C’est comme cela qu’il va éviter de décrire les chambres. Peut-être un paravent gris dans la scène finale, ou coloré, pour trancher avec le reste du texte.

Pour acheter le livre (dès qu’il sera disponible) chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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