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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le continent du Tout et du presque Rien » (Sami Tchak)

Une ambitieuse, captivante et malicieuse tentative de désambiguïsation romanesque des liens contemporains entre Afrique et Europe.

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Tchak

Je m’appelle Maurice Boyer. Je suis à la retraite et veuf. Safi, mon ancienne étudiante, la toute dernière qui a préparé et soutenu une thèse sous ma direction, est la femme avec qui je jouis des belles couleurs de mon crépuscule avec le luxe, chaque jour, de tremper mes pieds dans l’eau du Djoliba, alors que Bamako, de près ou au loin, bat de ses pulsations polysémiques. Une pirogue glisse sur l’eau, des moutons, sur l’autre rive, broutent, un oiseau pêche, le chat noir vient se frotter contre mes mollets nus, il y a dans ses yeux toute la sensualité de celle qui me l’a offert : Safi.
Safi viendra dans la journée. Son mari et ses enfants…
Mon téléphone : « Oui… Oui… Oui… » La voix de Safi danse lascivement dans mes oreilles. « Je finis de me faire belle et j’arrive. »
Le soleil se penche sur l’eau, il a soif.
Je regarde un coin du ciel, j’ai chaud.
En attendant Safi, j’ai quitté le bord du fleuve pour retourner à l’intérieur de la résidence. J’ai brièvement pensé à Aurélie, dont les cendres dorment dans un tube. Une mouche, deux mouches, trois… Faire quelque chose : regarder le film documentaire que mon fils m’a consacré. Alors que je venais de prendre ma retraite, Julien, mon deuxième enfant, scénariste et documentariste animalier, m’avait dit un jour : Papa, j’ai déjà à mon actif plusieurs films sur les animaux des forêts et de la savane africaines, maintenant, je voudrais en consacrer un à mon animal sacré, toi. »
« Raconte-moi toute ta vie. »

C’est à travers le récit détaillé d’une carrière et d’une passion multi-cibles, celles de l’anthropologue africaniste fictif Maurice Boyer, au crépuscule de sa vie, que Sami Tchak a choisi de construire son magnifique nouveau roman, « Le continent du Tout et du presque Rien », publié chez JC Lattès en novembre 2021.

Élève du grand et véritable Georges Balandier (1920-2016), auteur entre autres travaux capitaux de « Sociologie des Brazzavilles noires » (1955), de « Anthropologie politique » (1967) ou de « Le détour » (1985), développeur du courant de l’anthropologie politique en résonance étroite avec le courant central et révolutionnaire à bien des égards incarné successivement dans l’anthropologie contemporaine par Claude Lévi-Strauss, Françoise Héritier et Philippe Descola, Maurice Boyer, entouré d’autres personnages réels aussi bien que fictifs, s’offre ainsi pour guide dans une énorme quête, intellectuelle et romanesque, politique et malicieuse, celle de la désambiguïsation, justement, du complexe tissu de relations entre Afrique et Europe, Afrique de l’ouest francophone et France, colonialisme, décolonialisme et afropéisme – en ne cachant pas grand-chose des paradoxes et des idiosyncrasies qui habitent ces relations, ni des dénis et des aveuglements qui les hantent – même pavés de bonnes intentions, ni de leurs richesses parfois fort souterraines.

Tout se nouera ici autour de Tèdi, un village de la brousse togolaise, terrain primordial de recherche initiale – ethnographique -, où prennent place les destins et les jeux de pouvoir futurs et présents (l’anthropologie politique est là, et bien là, sous des dehors parfois fort inattendus), où les récits et les histoires personnelles plongent dans l’histoire de la colonisation comme de la décolonisation, où les êtres humains révèlent leurs dépendances, leurs indépendances, leurs assujettissements et leurs émancipations. C’est à partir de cette expérience-là que l’ensemble de la vie de Maurice Boyer sera irriguée, qu’il le veuille ou non. Construisant son œuvre scientifique, discutant avec ses maîtres puis avec ses étudiantes et étudiants, tentant toujours davantage de « comprendre l’Afrique », ce mythe dont il est pourtant conscient mais qui lui résiste et se dérobe, à l’image de la Malienne Safiatou Kouyaté, à la fois si complice et si résistante, et véritable co-héroïne du roman, l’anthropologue de haut niveau, avec toute son empathie et ses idées à tester et surmonter, nous invite en tout sérieux et toute malice à nous confronter aux clichés conscients et inconscients concernant l’Afrique francophone – y compris à ceux qui habiteraient aujourd’hui Sénégalais, Togolais, Béninois, Maliens ou Congolais eux-mêmes, avec un humour souvent dévastateur que reflètera par exemple l’irruption à point nommé, dans le paysage du roman, de Gauz et de son « Camarade papa », après celles plus indirectes d’Amadou Hampaté Bâ ou d’Aminata Traoré, pour ne mentionner que quelques-unes de ces interventions judicieuses et savoureuses.

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Je suis né à Caunay, près de Poitiers, en 1946, dans une France à peine sortie de la Seconde Guerre mondiale (cette année-là, Georges Balandier découvrait Dakar : « J’ai découvert Dakar, en 1946, avec un regard pressé de se rassasier d’images africaines », Afrique ambiguë). Personne n’aurait pu prédire que j’allais, plus tard, consacrer ma vie intellectuelle à l’Afrique noire, destin dont ma soeur Béatrice avait été à l’origine quand, pour mon seizième anniversaire, elle m’avait offert Afrique ambiguë de Georges Balandier, livre paru en 1957. Je n’avais alors pas saisi toute la complexité de cet ouvrage que j’avais cependant considéré, avec raison, comme une autobiographie d’un jeune chercheur qui avait fait de l’Afrique son terrain de prédilection. Grâce à lui, j’avais eu l’impression d’explorer moi-même ce continent en plein bouillonnement, dont tous les aspects de la vie matérielle et spirituelle ont été profondément perturbés par la colonisation.
Le suicide de ma sœur fit du livre qu’elle m’avait offert, Afrique ambiguë, un objet sacré, que je ne me contentais plus de lire, mais que je passais parfois de longues minutes à regarder religieusement, comme si par ces instants d’adoration muette, j’aurais pu ressusciter cette soeur qui m’avait si brutalement privé d’elle. « Pour Béatrice, je suivrai les pas de Georges Balandier », m’étais-je dit. Ainsi, après mon bac, m’inscrivis-je en ethnologie à la Sorbonne et assistai-je aux cours de l’auteur d’Afrique ambiguë, que je fréquentais aussi durant des décennies. J’aurais même pu bénéficier de sa direction pour ma thèse, mais j’avais préféré inscrire notre relation hors d’un cadre trop strictement conventionnel. Cependant, il n’y avait de lui pas un seul écrit que je n’avais lu et relu. Et surtout, plus que celui qui devint mon directeur de recherche, le professeur Bernard Bureau, ce fut Georges Balandier qui, avant que je me rendisse pour mes recherches doctorales dans le village togolais de Tèdi, m’avait parlé de l’islam tel qu’il l’avait observé dans plusieurs sociétés d’Afrique de l’Ouest. « Il m’aspirait dans sa généreuse lumière », avais-je écrit à son sujet dans l’un de mes carnets de notes. C’était lui qui, par exemple, m’avait incité à m’intéresser aux littératures africaines, « Tu comprendrais mieux ce continent en lisant ses écrivains », et il m’offrit le premier roman du Camerounais Alexandre Biyidi Awala, plus connu sous son pseudonyme Mongo Beti, Ville cruelle, signé Eza Boto (1954), le premier roman du Nigérian Chinua Achebe, Things fall apart (Le Monde s’effondre, 1958), et le premier roman du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë (1961).
Je m’étais mis sous son influence intellectuelle et avais adopté, pour toutes mes démarches, ce qui faisait l’essentiel de sa conception de l’anthropologie. Il m’arrivait de m’émerveiller que fussent en vie à la même époque autant de grandes sommités en anthropologie, en ethnologie et en sociologie, Georges Balandier lui-même, Michel Leiris, Pierre Bourdieu, Claude Lévi-Strauss, Raymond Aron, pour n’en citer qu’un tout petit échantillon (Michel Leiris et Georges Balandier avaient participé, avec Alioune Diop et Aimé Césaire, à la création de la revue Présence africaine en 1947, un an après ma naissance) et de penser que ces disciplines vivaient leur âge d’or.

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Sami Tchak avait largement révolutionné en 2001, avec son « Place des fêtes », une littérature africaine d’expression française qui se préparait alors à risquer le ronronnement presque confortable entre pessimisme trop étudié et dénonciation quelque peu fatiguée – au bord d’un gigantesque recyclage de figures déjà familières et douces à l’oreille bienveillante de la lectrice ou du lecteur d’Europe, et en menaçant aussi d’oublier les percées jadis réalisées par Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Valentin-Yves Mudimbe ou Yambo Ouologuem, pour ne citer que quelques noms-clé des générations précédentes.

Publié presque en même temps que le somptueux prix Goncourt de Mohamed Mbougar Sarr, « La plus secrète mémoire des hommes », « Le continent du Tout et du presque Rien » en constitue le pendant et l’indispensable miroir, en même temps que, comme lui, un puissant antidote à toute tentation de complaisance. En traquant d’une écriture alerte mais restant toujours curieusement joueuse les méandres des crimes authentiques du passé, ancien ou plus récent, des larmes de crocodile, des incompréhensions profondes, des culpabilités avérées et de celles plus fantasmées, des conforts contemporains et des renonciations permanentes, mais aussi des joies de vivre indispensables, Sami Tchak constitue son roman en formidable machine à dénouer les intrications sans en abjurer les complexités. Grâce au prisme de cette ethnographie qui, pour paraphraser Yves Lacoste à propos de géographie et de guerre – et comme le rappelait Alain Etchegoyen en 1996 dans une de ses « Fables intempestives » -, servit longtemps aussi, et peut-être d’abord, à mieux coloniser et dominer, malgré la sincérité de la grande majorité de ses praticiens, avec l’invention de ce fabuleux et si inattendu, paradoxal, narrateur qu’est Maurice Boyer, l’auteur de « L’ethnologue et le sage » (2013) nous entraîne sur ses nécessaires grands chemins, où Africains et Européens, après avoir construit des imaginaires disjoints ou entrechoqués brutalement, œuvrent peut-être enfin ensemble (même s’ils ne le savent pas toujours, et continuent souvent à poursuivre leurs propres illusions) à se dégager de l’infernal poids du legs colonial et de ses résurgences les plus perverses et les plus rusées.

Mais, pensais-je, eux demeureront des invisibles au sein des minorités visibles, leurs parcours devenant ordinaires, trop ordinaires, dans le brouhaha provoqué par la portion numériquement congrue des hors-la-loi de toutes les catégories, ces jeunes issus de l’immigration qui s’illustraient par des actes délictueux ou criminels marquant durablement les esprits, notamment les terroristes et, dans une moindre mesure, les trafiquants de stupéfiants, ces catégories de personnes dont les comportements nourrissaient des discours où se mêlaient tant de considérations et de sentiments. Ensauvagement, haine de la France, territoires perdus de la république, délitement de la France, séparatisme, mort de la France, de la vraie France, haine des valeurs françaises, envahissement, colonisation…, avec l’émergence de chroniqueurs et de journalistes très réactionnaires qui officiaient quotidiennement sur les plateaux de télé, prêchaient dans des journaux d’opinion, et accentuaient l’impression d’une extrême droitisation de la France blanche, de la vraie France donc, surtout que l’on assistait à la migration vers cette extrême droite de nombre des intellectuels de gauche, ce qui était le symptôme de quelque chose que personne ne pouvait balayer d’un simple revers de la main.
Enfin, les propos et le départ de Seydou Diallo avaient sans doute divisé le public, mais moi j’étais de plus en plus frappé par un fait : les discours simplistes sont dans une telle concurrence, tous les camps ayant de ces femmes et de ces hommes qui martèlent les mêmes idées, les mêmes slogans, et il se dessine clairement une vérité, à savoir la mort de la pensée complexe, même et surtout chez ceux qui se targuent d’avoir la pensée comme principale activité. Bien des racistes avérés et certains antiracistes appartiennent à la même espèce : d’eux, rien n’émane qui fasse honneur à l’esprit, ce sont les deux versants de la même pauvreté intellectuelle qui se pavane en cravate ou en jogging, avec une gueule de chien prêt à mordre sa propre ombre.

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À propos de Hugues

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